Qu’y a-t-il derrière la dispute entre l’UEFA et la « Superligue » ?

Le serpent de mer est devenu réalité. Douze « grands » clubs européens ont annoncé dans la nuit de dimanche à lundi la création d'une Superligue européenne indépendante. Leur but ? Générer des revenus toujours plus grands, toujours pour les mêmes clubs, tout en s'asseyant allégrement sur tous les principes d'équité et de mérite. Le sport le plus populaire du monde en risque de mort.

par Jackson Leniwy -RP

« Douze des clubs européens les plus importants annoncent aujourd’hui avoir conclu un accord pour la création d’une nouvelle compétition, The Super League, gouvernée par ses clubs fondateurs. Nous allons aider le football à tous les niveaux pour l’amener à occuper la place qu’il mérite. » Nous sommes dimanche 18 avril et après une journée d’angoisse dans la foulée des révélations de la presse internationale, New York Times en tête, la nouvelle est officielle : la Superligue européenne voit le jour. Une nouvelle compétition qui semblait jusqu’alors chimérique, régulièrement utilisée par les puissants pour faire pression sur l’UEFA à chaque réforme de la Ligue des Champions. « Si vous ne nous donnez pas la plus grosse part du gâteau, on s’en va créer notre propre compétition dans notre coin ». Sauf que cette fois, le caprice est allé à son terme, et peu importe si cela signifie la fin du football tel qu’on l’a connu.

Les 12 salopards

L’histoire retiendra qu’ils auront donc été douze fossoyeurs pour un sport pratiqué par des milliers, des millions, des milliards de personnes sur la planète. Leurs noms ? Chelsea, Arsenal, Tottenham, Manchester United, Manchester City, Liverpool, Milan AC, Inter, Juventus, FC Barcelone, Atlético Madrid et Real Madrid. Autant de clubs qui ont décidé de faire sécession, purement et simplement (leurs dirigeants ont même quitté instantanément et de leur propre chef les différentes instances du football européen, l’UEFA et l’ECA). Leur projet : ne plus participer à la Ligue des champions, jugée plus suffisamment lucrative, mais créer leur propre compétition à part, à 20 clubs. A moins que tout cela ne s’explique par leur peur de ne pas être conviés chaque année à la grande fête du football continental. Comprenez : parmi les douze, trois n’ont que peu de chances de se qualifier la saison prochaine dans le format actuel quand près de la moitié ont raté la marche au moins une fois au cours de la dernière décennie.

Alors qu’importe si la glorieuse incertitude du sport doit en prendre un coup, fatal. Ceux-là veulent en être tous les ans, entre eux, et ne plus avoir à partager – ni même devoir se prendre à la tête à être correctement gérés pour rester compétitif puisque leur place est assurée. La levée de boucliers contre ce plan machiavélique à été immédiate, principalement en Angleterre. Ancien joueur de Manchester United et international anglais, Gary Neville n’y est pas allé par quatre chemin : « Je suis dégoûté. C’est une honte. Les propriétaires de ces clubs n’en ont qu’après l’argent. Ce sont des imposteurs et ils n’ont rien à faire avec le football dans ce pays, ses fans et ses 100 ans d’histoire. C’est un acte criminel contre les fans de football. »

Le son de cloche est le même du côté des politiques – ouvertement appelés à l’aide par l’UEFA avant même l’officialisation du projet. Outre-manche, Boris Johnson s’est empressé de condamner la création de cette Superligue. En France, et bien que pour l’heure aucun club hexagonal ne soit concerné, le gouvernement ne s’est pas non plus fait attendre bien longtemps pour dégainer. « L’Etat français appuiera toutes les démarches de la LFP, de la FFF, l’UEFA, et de la FIFA pour protéger l’intégrité des compétitions fédérales qu’elles soient nationales ou européennes. Le président de la République salue la position des clubs français de refuser de participer à un projet de super ligue européenne de football menaçant le principe de solidarité et le mérite sportif », a immédiatement communiqué l’Élysée. Quelqu’un doit-il leur rappeler leur rôle dans le développement de l’argent roi aux dépens de toutes les valeurs inhérentes au sport ? Y compris dans le football européen, bras dessus, bras dessous avec l’UEFA.

UEFA, ne l’aurais-tu pas un peu cherché ?

Depuis l’annonce des douze traîtres, l’instance européenne se complaît dans sa posture de victime. Un rôle pas vraiment taillé sur mesure pour une organisation qui n’a eu de cesse de tailler elle-même la part du lion aux clubs les plus puissants depuis de longues années, à coups de réformes successives de ses compétitions. Avant même l’officialisation, cette dernière, accompagnée des trois ligues concernées (Angleterre, Italie, Espagne) annonçait la couleur : « Nous resterons unis dans nos efforts pour stopper ce projet cynique, un projet fondé sur l’intérêt personnel de quelques clubs à un moment où la société a plus que jamais besoin de solidarité. Le football est basé sur des compétitions ouvertes et le mérite sportif ; il ne peut en être autrement. »

C’était donc en se basant sur le mérite sportif que chaque réforme de la Ligue des champions a été réfléchie depuis sa création, en 1955. C’est pour une question de mérite sportif que cette compétition qui rassemblait historiquement les champions nationaux (et seulement eux), invite aujourd’hui jusqu’à quatre équipes d’un même pays, en laissant d’autres sur le bord de la route. Non, l’UEFA ne s’est jamais souciée du mérite sportif, de la solidarité ou de quelconques valeurs du football. Elle n’a eu de cesse de s’agenouiller devant les desiderata des plus grands clubs, ceux qui assuraient l’attractivité et donc la rentabilité de « sa » Ligue des champions. Elle paie aujourd’hui ses faiblesses au prix fort.

Un simple rappel des chiffres est aujourd’hui éloquent concernant la dernière réforme de la C1, entrée en vigueur lors de la saison 2018-2019. L’instance européenne compte 55 fédérations membres (soit 55 pays européens), parmi lesquelles seuls onze (!) sont assurées d’avoir au moins une équipe qualifiée chaque saison. Cela fait beaucoup de laissés pour compte. Dans le même temps, les quatre championnats supposés les meilleurs (Angleterre, Espagne, Italie, Allemagne) placent chacun pas moins de quatre représentants chaque année. Soit 16 des 32 équipes totales à eux seuls. Alors certes, le projet de Superligue tel qu’il nous est présenté, compétition presque fermée (15 équipes assurées de participer sans cesse) et avec grand maximum cinq ou six pays représentés est largement plus néfaste, mais le processus était engagé depuis longtemps. Par ceux-là même qui hurlent au loup aujourd’hui.

La guerre est déclarée, le football a déjà perdu

S’il n’est pour l’heure pas à écarter que tout cela ne soit finalement qu’un grand coup de bluff de la part des clubs, visant à mettre une immense pression sur l’UEFA et le reste des instances pour obtenir toujours plus d’avantages et prendre le contrôle politique et économique du football, le constat reste le même. La guerre est déclarée. Elle sera juridique, dans un premier temps. « L’UEFA et le monde du football sont unis contre les propositions égoïstes honteuses que nous avons vues, a lancé Aleksander Ceferin ce lundi en conférence de presse. Nous travaillons toujours avec notre service juridique mais nous prendrons toutes les sanctions que nous pourrons. » Parmi elles, la menace est brandie d’interdire à tous les joueurs engagés dans la Superligue de participer à d’autres compétitions, y compris avec leurs équipes nationales. Plus de Coupe du Monde ou d’Euro, donc, pour les dissidents. De même, les douze équipes concernées (et celles qui les rejoindraient) se verraient exclues de leurs championnats nationaux. Une longue bataille s’engage pour déterminer qui conservera – ou arrachera – la gestion du football européen.

La course aux profits, à court terme, l’a emporté et peu importe s’il faut défigurer un sport qui fait rêver tant d’enfants sur le globe. Et tant de supporters, au passage. Maintenus loin de leurs équipes favorites depuis le début de la crise sanitaire, ces derniers se voient totalement dépossédés du moindre poids dans les décisions concernant l’avenir d’un sport qui leur appartient à eux, aussi. En Angleterre, plusieurs groupes n’ont d’ailleurs pas tardé à manifester leur colère et leur désarroi.

« Nous souhaitons faire connaître notre opposition aux réformes prévues de la pyramide du football européen, ont écrit les Spion Kop, fans des Reds de Liverpool. L’UEFA et la Premier ne sont pas les victimes de tout cela non plus. Leur avidité à monopoliser le football est une évidence depuis des décennies. (…) Propriétaires, clubs, management. Vous préoccupez-vous vraiment des intérêts de vos équipes ou seulement de vos comptes en banque ? Nous connaissons déjà la réponse, mais il serait l’heure aujourd’hui de penser à des années de tradition, et prendre les bonnes décisions. » Tradition. Voilà un mot qui prend un certain sens sur les terres de Bill Shankly – le plus socialiste des entraîneurs de football – et dans la ville portuaire au cœur de l’Angleterre ouvrière du siècle dernier. Une identité gravée dans celle des deux clubs de la ville, Everton et le Liverpool FC, lequel a donc décidé de prendre un autre chemin. Il est loin le temps où un ouvrier écossais du nom de Fergus Sutter devenait le premier à vivre du football à la fin du XIXe siècle dans la plus ancienne des compétitions : la sacro-sainte FA Cup, qui marquait la naissance d’un sport à nulle autre pareil.

140 ans plus tard, le football est mort. Vive le football.

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