Inde: la Révolution a repris sa marche

Alors que la seconde vague de covid semble être passée après avoir probablement fait, selon le soulèvement paysan, plusieurs dizaines millions de morts, la contestation la plus large est en train de reprendre ces jours-ci de plus belle et à un plus haut niveau, sans que le mouvement paysan pour sa part ne se soit jamais arrêté.

par Jacques Chastaing

L'Etat du Pendjab est la pointe avancée de ce qui fermente dans tout le pays et indique certainement ce qui va se passer dans les prochaines semaines.

Ainsi le gouvernement du Pendjab vient d'accorder une augmentation de 20% des salaires et des pensions à tous les employés de l'Etat. Il faut dire que dans un contexte où plus de 100 lieux sont occupés depuis des mois par les paysans -péages autoroutiers, hypermarchés, stations essence, magasins et entreprises de groupes qui soutiennent Modi - et où le bannissement social des leaders du BJP empêchent ces derniers d'avoir une activité publique - de multiples grèves ouvrières locales ont éclaté sur fond d'une agitation sociale nationale grandissante.

Il y a d'abord la grève des employés du nettoyage urbain (éboueurs, balayeurs...) dans 135 villes de l'Etat du Pendjab qui sont en grève depuis le 13 mai. Ce sont ensuite les enseignants contractuels sans emploi qui occupent depuis des semaines le siège du ministère de l'éducation. Et puis les ingénieurs des compagnies électriques qui sont en grève depuis le 7 juin et enfin les employés des finances qui sont également en grève.

A ces grèves locales s'ajoutent des luttes nationales comme celle quasi permanente dans l'Etat mais aussi dans de nombreux autres Etats depuis des mois des ASHA (employées de santé rurales) mais aussi celle des jeunes médecins en lutte depuis le 19 juin, l'entrée en lutte également des 400 000 employés du secteur de la Défense à partir du 17 juin, qui ont brûlé partout des effigies de Modi le 19 juin avec menace de grève illimitée contre la privatisation des entreprises publiques de la défense nationale ; il y a encore les actions des employés des chemins de fer le 20 juin pour dénoncer la responsabilité du gouvernement dans la mort des cheminots par le covid ; la rencontre le 20 juin des organisations syndicales pour organiser la lutte contre la privatisation des télécoms ; la manifestation des automobilistes, taxis, camions le 21 juin, contre la hausse du prix de l'essence ; la menace d'une grève illimitée du million d'employés de banque contre leur privatisation ; l'annonce d'une grève le 30 juin - et sur 3 jours parfois ou plus encore - des aciéries et des mines contre leur privatisation également... tout comme la lutte annoncées des employés des aéroports contre une baisse de salaires... Une intense agitation sociale qui existait déjà avant la seconde vague du covid que celle-ci a interrompue un moment mais qui reprend autour d'une autorité accrue du soulèvement paysan pour unifier toutes ces colères et en même temps d'une baisse de celle du pouvoir avec la crise du covid.

Or, cerise politique sur le gâteau social, le Pendjab est aux mains du Parti du Congrès qui anime l'opposition de centre gauche au pouvoir central qui a tout à la fois fait des déclarations de soutien à leur égard mais en même temps les réprimait en coulisses. Or en brûlant les effigies du 1er ministre du Pendjab comme de Modi, les grévistes ont clairement signifié qu'ils ne se faisaient guère d'illusions sur l'alternance politique traditionnelle. Ainsi, la rue est -elle en train de montrer qu'elle ne croit pas aux solutions politiciennes électorales et qu'elle est en train de dicter progressivement son propre agenda à tout le pays.

Un autre exemple de ce qui fermente en Inde - cette fois-ci plus spécifiquement au niveau paysan et qui en montre sa force montante- est dans l'Etat de l'Haryana (dirigé par le BJP), probablement le second Etat après le Pendjab où la lutte des paysans est la plus avancée.

Dans cet Etat où le SKM - la coordination de 40 organisations qui anime le soulèvement - a l'influence directe la plus importante, les paysans ont pris très au sérieux les mesures de bannissement social des leaders du BJP et ses alliés et leur interdise quasi toute activité publique.

Ainsi ces derniers jours, le 1er ministre de l'Etat et le dirigeant du BJP ont été bloqués par des manifestations paysannes dans leurs déplacements comme ils l'avaient déjà été tout au long du mois de mai.

Cela occasionne à chaque fois des affrontements avec la police, des arrestations et de nouvelles manfiestations pour la libération des prisonniers. Mais la gradation de la détermination et la mobilisation des paysans est elle que depuis mai le pouvoir recule et libère -voire indemnise - les paysans et militants qu'il a arrêtés, montrant son impuissance croissante et la montée progressive en puissance du soulèvement paysan.

Mais plus encore, le 21 juin, le SKM a décidé d'interdire à tous les dirigeants du BJP et ses alliés, l'entrée même dans tous les villages de l'Haryana, pour la journée internationale du Yoga où ont lieu de nombreuses cérémonies. C'est une journée instaurée par Modi et soutenue par de nombreux Etats dans le monde, vouée cette année à la lutte pour la santé contre le covid, une véritable provocation quand on sait la responsabilité de Modi dans le désastre sanitaire du covid.

Une provocation que dénonce et relève le soulèvement paysan au nom de toutes les victimes du covid dans tout le pays parlant ainsi pour tous ceux qui sont en colère contre la gestion du covid par Modi et leur donnant une expression politique en acte, unifiant tous les mécontentements derrière lui.

Enfin, ce jour-là, également, les paysans ont annoncé qu'ils bloqueraient le siège de la société de production d'électricité dans l'Haryana, sous-entendant qu'il pourrait y avoir des coupures de courant.

Par ailleurs, chaque jour ce sont des milliers de paysans et leurs soutiens, ouvriers, jeunes, femmes, enseignants qui affluent aux campements des portes de Delhi, les transformant en autant de Communes insurectionnelles préparant la marche sur le Parlement à Delhi.

En préparation, le 26 juin, les paysans appellent à faire le siège des Raj Bhavan, résidences luxueuses des gouverneurs dans tous les Etats, symboles de l'arrogance du pouvoir central dans chaque Etat. Les organisations syndicales ouvrières, les organisations féministes, étudiantes y appelent également se ralliant à l'initiative paysanne leru donnant ainis un peu plus l'autorité de leader de toutes les luttes de toutes les classes populaires.

Les révolutions ne se font pas en un jour, mais on assiste là depuis le 26 novembre 2020 et ses 250 millions de travailleurs en grève, aux étapes de la marche vers la révolution et ce pourra être des leçons pour tous.

PHOTOS

Des milliers de paysans et ouvriers des districts Sonipat, Panipat, Karnal, Kurukshetra et Yamunanagar ont atteint le campement de la porte Singhu de Delhi puis se sont réunis ; grève des ASHA ; deux photos du 8e mois d'occupation continue par les paysans de la station service du groupe Reliance ( qui soutient Modi) à Lehragaga au Pendjab où les paysans ont construit des infrastructures en dur pour se protéger des intempéries ; des centaines de paysans et ouvriers de Akhil bharti kissan Sabha ont rejoint le campement de la porte Tikri de Delhi ; des paysans demandent la libération des intellectuels et militants emprisonnés ; manifestation de paysans en tracteurs dans l'Etat de Gujarat, le fiel de Modi, ce qui soit être une première

Ici trois photos de plus

En complément tous les jours le dossier Soulèvement en Inde et la rubrique Asie/Océanie de la Revue de Presse Emancipation! 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.