Catastrophe sanitaire au Brésil: exemple de l’urgence d’en finir avec le capitalisme

Le Brésil vit avec l’épidémie de COVID-19 une véritable hécatombe : avec plus de 358 000 morts, c’est désormais le deuxième pays le plus touché au niveau mondial après les États-Unis. Au seul mois de mars, le pays a compté 66500 morts, plus du double que le précédent record mensuel de juillet 2020. Le 14 avril, près de 4000 décès étaient dénombrés chaque jour…

par Marie-Hélène Duverger - Anticapitalisme & Révolution

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La situation que vit aujourd’hui le Brésil doit alerter l’ensemble des travailleurs et militants dans le monde entier. En effet, elle est une réfutation terrible face à toutes celles et ceux qui, souvent motivés par des explications complotistes, parlent de « dictature sanitaire » et nient la gravité du virus. C’est également une illustration terrible de l’horreur de la société capitaliste. Contrairement aux raccourcis préconisés par les « coronasceptiques », l’exemple brésilien montre que la seule solution pour l’humanité réside dans le combat résolu contre le capitalisme et pour une société débarrassée de l’exploitation, de la compétition et de la propriété privée des moyens de production.

Le bilan catastrophique de l’extrême droite populiste

Depuis le début de l’épidémie en mars 2020, le président populiste d’extrême droite Jair Bolsonaro a multiplié les déclarations complotistes relativisant la gravité du virus. Après avoir parlé de « petite grippe », il a déclaré que le vaccin Pfizer transformait les personnes vaccinées en « femmes à barbe » ou en « crocodiles », lorsque la Cour suprême a rendu la vaccination obligatoire1. Selon l’ancien président Lula, il insulterait les personnes mettant des masques de « pédés »2. Le 5 mars dernier, alors même que des milliers de Brésiliens meurent chaque jour du virus, il leur a demandé « d’arrêter de geindre », faisant preuve d’une absence de toute compassion3.

Ce déversement de déclarations racistes, homophobes et réactionnaires ne sont que le reflet de la soumission totale de ce président aux intérêts du patronat brésilien. Depuis l’an dernier, Jair Bolsonaro a en effet systématiquement exclu tout confinement afin de ne pas pénaliser l’activité des entreprises. Au contraire, il a même menacé de faire appel à l’armée face aux gouverneurs qui, localement, prenaient des mesures pour tenter de ralentir l’épidémie4. De plus, Bolsonaro a encouragé les groupes évangélistes, qui font de la propagande contre le vaccin, et saboté les campagnes de vaccination, dans un pays qui pourtant avait mis en place depuis 1973 une politique plutôt efficace de vaccination de la population5.

Effondrement du système hospitalier dans un des pays les plus inégalitaires du monde

Face à la violence de l’épidémie, le système hospitalier brésilien, déjà mis à mal par des années de politiques d’austérité, s’est rapidement effondré. Même à Sao Paulo, l’Etat le plus riche et le plus densément peuplé du Brésil, les autorités ont dit s’attendre à manquer dans les prochains jours de médicaments cruciaux d'incubation, nécessaires pour endormir les patients. L’effondrement de ce réseau hospitalier le plus développé et le plus sophistiqué du pays en dit long sur l’état global du système hospitalier dans le pays6. Dans beaucoup d’hôpitaux, des patients sont morts avant même de pouvoir être pris en charge.

La situation est particulièrement dramatique dans les quartiers les plus populaires du pays. Dans les favelas, le respect de la distanciation sociale est impossible, avec des familles obligées de vivre à dix voire plus dans des espaces minuscules. Les hôpitaux, totalement saturés, refusent les nouveaux malades, qui meurent sans pouvoir être soignés. Beaucoup de services ont dû fermer pour faire place aux malades du COVID-19, notamment la plupart des urgences psychiatriques, et des patients se sont retrouvés sans leur traitement, menant à des tragédies7.  Selon le rapport d’Amnesty International paru en avril, la violence a considérablement augmenté dans les Amériques, notamment au Brésil, tout particulièrement contre les personnes les plus opprimées : femmes, LGBT, peuples autochtones… Dans ce pays, au moins 3 181 personnes - dont 79 % étaient noires - ont été tuées par des policiers entre janvier et juin 2020.8 Ces chiffres sont un démenti cinglant de celles et ceux qui prétendent que l’absence de mesures sanitaires pour endiguer l’épidémie sont synonymes de liberté et de droits démocratiques. Au contraire, l’absence de politique sanitaire se conjugue avec une extrême violence d’État.

Un véritable massacre contre les populations autochtones

Dans cette situation, les peuples autochtones du Brésil, déjà considérablement opprimés, sont victimes de ce qu’on pourrait presque qualifier de nouveau génocide. Les terres des tribus indigènes, censées être protégées contre toute entrée non autorisée, sont devenus de véritables clusters géants, isolés des services sociaux et de santé. Ainsi, dans le Cerrado, au centre du pays, une de ces terres peuplées d’indigènes, le premier hôpital est à trois heures de voiture, alors même que la plupart des habitants ne disposent pas de moyens de locomotion.9 Le peuple Juma, vivant au sud de l’Etat d’Amazonas, est quasiment menacé de disparition.10

Pourtant, le 8 juillet dernier, Bolsonaro a opposé son veto à des lois qui auraient obligé le gouvernement à fournir aux Indigènes un accès à l'eau potable, à des lits de soins intensifs spécialement réservés dans le cadre de la pandémie, et à la distribution gratuite de produits de première nécessité, estimant que cela entraînerait des dépenses supplémentaires qui sont « contraires à l'intérêt public ». Au lieu de cela, pratiquant une politique oppressive brutale, des militaires ont été envoyés distribuer des masques et effectuer des tests, sans autorisation préalable des populations locales, et sans respect de la distanciation physique.11

La déforestation en cause dans l’apparition des variants

Du fait de cette gestion sanitaire catastrophique, le Brésil est devenu une véritable usine à variants : en avril, on compte pas moins de 92 variants en circulation dans le pays, dont beaucoup sont de plus en plus résistants au vaccin. Mais, au-delà de la gestion de la crise par Bolsonaro, c’est la responsabilité de l’exploitation capitaliste de l’environnement qui est en cause. Selon le biologiste Lucas Ferrante, « c’est en Amazonie qu’il y a le plus grand risque de voir surgir un nouveau virus, et ce risque est infiniment plus important que ce que l’on a vu à Wuhan ». En effet, la pression anthropique (les agressions répétées de l’Homme sur la forêt) déstabilise la faune et déséquilibre  ce gigantesque bouillon de culture qu’est l’Amazonie. L’agriculture intensive, l’élevage industriel et l’orpaillage ont aggravé la déforestation en Amazonie ; or la dégradation des écosystèmes et la déforestation facilitent la transmission des virus entre animaux sauvages et humains. Selon une étude de février 2021 publiée dans la revue Science of the toal environment, le changement climatique et les destructions d’écosystèmes jouent un rôle majeur dans le passage à l’homme de nouveaux virus.12

L’échec des politiques nationalistes pour conjuguer la crise sanitaire

De manière plus générale, la nouvelle étape dans l’épidémie que constitue l’apparition du variant P1, plus résistant aux vaccins et touchant des générations plus jeunes, montre l’échec des politiques sanitaires restant cadenassées par les frontières nationales et la propriété privée des moyens de production.

Depuis l’année dernière, les grands groupes pharmaceutiques, fleurant de nouveaux marchés pour multiplier leurs profits, se sont lancés dans la course aux vaccins. Mais au lieu de mettre en commun les connaissances scientifiques et les capacités de production, chaque grand groupe a lancé son propre brevet, soutenu par les États des pays dans lesquels ils se trouvent. Ainsi, alors que le vaccin AstraZeneca semble moins efficace que les vaccins Pfizer et Moderna, le groupe Sanofi, en France, a décidé d’abandonner ses recherches sur le vaccin et de licencier des salariés, estimant que ce n’était pas assez rentable pour lui. Les grands groupes pharmaceutiques refusent de partager les brevets, au détriment des capacités mondiales de production du vaccin.

La nouvelle flambée de l’épidémie dans les pays européens, due au variant P1 venu du Brésil, montre l’échec des politiques nationalistes consistant à fermer les frontières et à limiter la circulation des personnes. Tant qu'il y aura un accès inégal aux doses et une pénurie liée à la sous-utilisation des chaînes de production mondiales, conduisant au fait que la majeure partie de la population mondiale ne peut être vaccinée, la circulation du virus favorisera l’émergence de nouveaux variants, mettant en échec les vaccins existants.

La catastrophe sanitaire en cours montre une nouvelle fois l’urgence d’en finir avec le capitalisme et la propriété privée des moyens de production. Pour mettre en échec l’épidémie, il serait nécessaire de lever les brevets sur les vaccins, de mettre en commun toutes les connaissances scientifiques au niveau mondial sur le virus, et de collectiviser les chaînes de production.  

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1. https://www.francetvinfo.fr/sante/maladie/coronavirus/covid-19-le-president-bresilien-jair-bolsonaro-accuse-le-vaccin-pfizer-de-transformer-les-personnes-vaccinees-en-femme-a-barbe-ou-en-mue-en-crocodile_4224913.html

2. https://www.rtl.fr/actu/international/coronavirus-lula-accuse-bolsonaro-du-plus-gros-genocide-de-l-histoire-du-bresil-7900012960

3. https://www.courrierinternational.com/revue-de-presse/polemique-bolsonaro-demande-aux-bresiliens-darreter-de-geindre-contre-le-covid-et

4. https://www.lci.fr/international/covid-19-variant-malgre-l-hecatombe-au-bresil-jair-bolsonaro-exclut-toujours-un-confinement-national-2183367.html

5. https://www.lemonde.fr/planete/article/2021/02/22/au-bresil-une-campagne-de-vaccination-a-l-arret-sabotee-par-jair-bolsonaro_6070752_3244.html 

6. https://www.latribune.fr/depeches/reuters/KBN2C12JC/bresil-le-systeme-de-sante-de-sao-paulo-proche-de-l-effondrement-a-cause-du-covid.html

7. https://www.francetvinfo.fr/sante/maladie/coronavirus/vaccin/temoignages-au-bresil-des-habitants-racontent-un-an-d-une-pandemie-hors-de-controle-j-ai-perdu-15-amis-en-un-mois_4369557.html

8.   https://www.amnesty.org/fr/latest/news/2021/04/americas-pandemic-inequality-neglect-abuse-covid19/

9. https://www.francetvinfo.fr/sante/maladie/coronavirus/vaccin/temoignages-au-bresil-des-habitants-racontent-un-an-d-une-pandemie-hors-de-controle-j-ai-perdu-15-amis-en-un-mois_4369557.html.

10. https://www.liberation.fr/international/amazonie-un-peuple-disparait-des-suites-du-covid-19-20210228_T2HA5B2ZWZBP3KQ7PGW66SCOQA/

11. https://fr.euronews.com/2020/07/13/coronavirus-comment-le-bresil-abandonne-ses-peuples-indigenes

12. https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S0048969721004812?via=ihub et https://www.midilibre.fr/2021/04/19/amazonie-apres-le-coronavirus-la-deforestation-pourrait-etre-a-lorigine-de-nouvelles-pandemies-9497022.php

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