Lutte de classe et Gilets Jaunes : où va-t-on ? par Jacques Chastaing

Nous n'avons jamais connu autant de bouleversements en aussi peu de temps mais nous avons rarement connu également une telle politisation en aussi peu de temps. Un texte long, mais à lire, diffuser et discuter.

Jacques Chastaing le 19 septembre 2019

Nous n'avons jamais connu autant de bouleversements en aussi peu d'années.

La société a été entièrement chamboulée de manière totalement inédite. Les conquêtes sociales conquises depuis la seconde guerre mondiale sont non seulement mises en cause mais carrément ravagées, les acquis démocratiques gagnés depuis plus longtemps encore sont ébranlés et s'effritent. L'exécutif, dans sa longue guerre contre le législatif, le judiciaire et les médias, malmène au plus haut point les contre-pouvoirs quand il ne les intègre pas et assoit sa domination par la violence brutale de la répression policière, des attaques contre la liberté d'expression et des restrictions aux droits de manifester ou tout simplement de s'opposer.

La droite radicale ou extrême s'engage à fond dans les brèches du bouleversement en cours et c'est elle qui est à l'initiative tous azimuts, tentant de forcer un peu plus tous les ébranlements alors qu'on était plutôt habitués à ce que ce type de secousses soient le fait de l'extrême gauche.

Par contre les esprits de « gauche », syndicaux ou d'extrême gauche sont déboussolés, les consciences ont du mal à suivre, àcomprendre, à s'adapter, à faire face et restent loin derrière, assistant comme paralysées à l'écroulement d'un monde – au fond,peut-être, de leur monde. Les techniques de l'esprit forgées elles-mêmes dans les décennies précédentes ne sont plusopérationnelles et bloquent la réflexion quasiment à l'insu de leurs utilisateurs (voir à ce sujet mon précédent article Evolutions de la lutte de classe et de la conscience de classe aujourd’hui : où en sommes-nous ? qui s'inscrit lui-même dans la discussion lancée par Vincent Présumey sur Aplutsoc Luttes des classes en France, où en sommes-nous ). Les vieilles organisations politiques de gauche s'écroulent, les syndicats s'affaissent sur eux-mêmes et les mentalités, habitudes et savoirs-faire qui y étaient liés depuis des décennies sont entraînés dans ce maelstrom. Bien des militants syndicalistes ou même d'extrême gauche sont comme sidérés, peinent à s'y retrouver et à réagir n'ayant plus les outils organisationnels et mentaux pour faire face au changement.

Le bouleversement n'est pas que français ou Macronien ; de Trump à Johnson en passant par Salvini et d'autres, l'ancien monde occidental vacille à très grande vitesse au profit d'ébauches de pouvoirs forts.

Cependant, contre cette tendance, le mouvement social lui-même ne reste pas atone ou silencieux, bien au contraire.

Le formidable soulèvement des Gilets Jaunes relève le gant, réinvite en coup de tonnerre la lutte de classes dans la situation – et pas que nationale mais avec un écho mondial - et par son « soulèvement » et pas seulement « mouvement », il invite à remettre à l'ordre du jour la révolution et la construction d'un monde meilleur pour tous ceux qui ne veulent non seulement pas s'accommoder des reculs sociaux et démocratiques mais qui aspirent à un monde débarrassé de l'exploitation et des oppressions.

Nous n'avons jamais connu autant de bouleversements en aussi peu de temps mais nous avons rarement connu également une telle politisation en aussi peu de temps.

En effet, à côté des Gilets Jaunes qui se battent depuis dix mois et qui entraînent des centaines de milliers de personnes1, les résistances populaires restent multiples et massives, pour le climat, les migrants, les femmes, les revendication syndicalestraditionnelles. Plus, elles sont entraînées malgré elles dans le sillage du soulèvement jaune à se poser la question de pousser plusloin leur détermination et leurs revendications... Bien des consciences elles-mêmes commencent aussi à être révolutionnées,comprenant peu à peu qu'il n'y aura pas de retour en arrière, qu'il n'est plus possible de défendre des acquis ici ou là dans desluttes dispersées, mais qu'il faut à nouveau poser la question globale de la société que nous voulons et des moyens pour y arriver, la révolution.

Plus encore, les ponts entre les différents secteurs en lutte des « fins de mois » aux « fins du monde » se bâtissent sous l'impulsion non plus seulement de poignées de militants mais de centaines de milliers de personnes en mouvement. La presse en ligne qui rend compte de ce soulèvement est considérable et contribue à une politisation rapide et massive.

Venu des classes les plus exploitées et donc des plus impactées depuis plus longtemps par ces bouleversements en cours, le soulèvement des Gilets Jaunes est une des premières expressions éclatantes de la prise en compte par les résistances populaires de ce chambardement total et des réponses globales à y opposer.

Le soulèvement des Gilets Jaunes issu des bouleversements actuels est ainsi non seulement au cœur de la situation en politisant de larges franges populaires mais aussi, ce qui est considérable, donne un point de vue populaire et de classe sur cette situation.

En changeant avec panache par sa détermination la compréhension de la situation et des solutions à y apporter auprès de l'ensemble des classes populaires, il ré-initie la lutte de classes, ses méthodes et ses solutions et donc la conscience de classe qui s'est toujours bâtie dans la lutte la plus déterminée.

En effet, la conscience de classe n'est pas une chose qu'on trouve toute faite ou qui surgit soudainement au détour du chemin ou encore qui se transmet comme un trésor de génération en génération.

Elle advient, se déploie, se renforce au décours de nombreux événements variés, dans des conflits qui opposent des intérêts différents, dans la tempête, les cris, les injures, les coups et les tumultes, puis s'estompe un moment, semble disparaître et se réanime à nouveau à l'occasion de nouveaux conflits. Elle ne se « définit » jamais  de manière isolée, abstraite et transportable en livres ou en symboles à travers les temps, mais par ses conflits avec d'autres classes, sa capacité à les entraîner ou s'y opposer dans le mouvement même de ces conflits. Cette conscience de classe dans le mouvement des Gilets Jaunes ne se définit pas qu'en son sein par l'évolution certaine de ses "figures"mais aussi par son environnement, ses lisières, son évolution, ses combats, les hommes et les organisations qu'il entraîne comme alliés, ceux et celles qui le combattent et le dénoncent, ce qui est dit de lui, ce que lui-même dit des autres et des autres classes, bref par sa place dans la dynamique populaire actuelle dans les circonstances globales du parasitisme croissant et destructeur du capitalisme mondial et de la collaboration au système de tous les anciens appareils politiques ou syndicaux, fussent-ils colorés de rouge ou baptisés "ouvriers".

La conscience de classe n'est pas un tout donné une fois pour toutes inscrite à tout jamais dans la couleur rouge d'un drapeau et ses dates références. Que reste-t-il par exemple de la conscience de classe de ceux qui depuis 40 ans environ ont manifesté tous les premiers Mai, ont participé aux centaines de journées d'action sans suite derrière des directions syndicales accompagnant tous les reculs sociaux depuis 1983, ont voté successivement pour le Programme Commun de Mitterrand allié au PCF, subi le tournant de l'austérité de Mauroy en 1983, entériné l'effondrement de l'URSS, puis voté Jospin (et Mélenchon) en avalant toutes leurs privatisations, puis encore Hollande et sa destruction du code du travail et enfin Macron contre Le Pen, sa destruction de la représentation syndicale, des droits au chômage, à la retraite, aux protections sociales ? Le drapeau rouge reste, les grandes dates de l'histoire du mouvement ouvrier aussi mais quel esprit de combat, quelle rage subversive, quel contenu de classe toutcela a-t-il quand la pratique est à mille lieux des textes quasi devenus sacrés ?

La conscience de classe vit, va et vient, peut dépérir à un moment, un endroit, s'éteindre puis rejaillir sous d'autres cieux, d'autres formes, dans d'autres catégories et d'autres couleurs. Elle n'est pas un tout global à tout moment, qui jaillit spontanément toute faite mais elle se construit au fil des combats et peut être vécue d'abord par un sentiment de classe puis une conscience balbutiante et enfin une conscience jusqu'au bout. Il peut y avoir une conscience de classe qui ne s'accompagne pas d'anticapitalisme mais seulement d'anti-libéralisme, un sentiment de classe métissé d'un début de conscience qui tend à « personnaliser » les problèmes politiques autour de personnalités politiques, Macron, Castaner, tel ou tel député... personnalisant et moralisant les questions économiques. Il y a bien sûr des lacunes à ne dénoncer que les laquais et pas les maîtres qui sont dans l'ombre des conseils d'administration. Mais pour un public méfiant qui s'éveille à la conscience politique et qui tend à raisonner de la même manière, la conscience de classe ne peut passer que par l'expérience pratique et donc par ces chemins.

Par ailleurs, cette conscience de classe en pleine élaboration n'invente pas tout à partir de rien mais est une héritière.

On voit que si les Gilets Jaunes se méfient férocement et à juste titre des directions syndicales, ils sont toutefois attirés par la base militante syndicale qu'ils aimeraient bien séduire en même temps que cette base aimerait bien les rejoindre... mais sans encore y arriver. Mais comment s'adresser à cette base tout en critiquant ses directions sans que la base n'ait pas rompu totalement elle-même avec ses directions ? D'autres à certains moments ont appelé cela la tactique du Front Unique. Certaines figures des Gilets Jaunes s'y essaient en tâtonnant tandis que quelques éléments de la base militante syndicale le tentent aussi de leur côté.

Ce n'est pas abouti mais ce sont des pas que les circonstances peuvent tout d'un coup multiplier et amplifier.

Or ce terrain commun possible vient aussi d'une conscience commune – elle-même en pleine évolution - que nous donne la période qui ne date pas que de l'apparition des Gilets Jaunes et que nous allons essayer de déchiffrer dans cet article.

Comprenons bien que le contenu de cette conscience de classe indique à ceux qui veulent bien le voir le sens des évolutions en cours et surtout à venir, leur rythme et donne les objectifs à tenir.

Elle homogénéise les différentes catégories des classes populaires autour de sa manière de poser les questions et d'agir et, par là, désagrège inversement l'homogénéité des sommets. Plus les Gilets Jaunes prennent conscience de ce qu'est leur propre mouvement, plus leur mouvement dure et pèse ainsi de fait sur les autres catégories sociales et l'ensemble de la situation en imposant son calendrier et ses grandes dates. Ainsi tout le monde attendait avec espoir ou inquiétude, la rentrée des Gilets Jaunes. Plus que la rentrée scolaire ou la rentrée syndicale c'était la véritable inconnue déterminante pour tous. Seraient-ils encore là, aussi nombreux, plus déterminés ? Et plus les Gilets Jaunes marquent leur détermination de conscience, ce qui est le cas, plus les dirigeants de l'ordre établi hésitent sur la tactique, sur les hommes, les méthodes, tergiversent, se divisent et s'opposent. La conscience de classe qu'on peut lire dans l'intelligence tactique des Gilets Jaunes aggrave en grandissant la crise des sommets politiques qui ont initié le chambardement avec un Macron qui peine à mettre la main sur l’État, au fur et à mesure que les scandales lui tombent dessus comme autant de chausse-trappes posés par ses propres complices d'hier. Et cette crise permanenteau sommet alimente et renforce la conscience et le soulèvement en cours. Il faut lire les crises au sommet à la lumière des poussées venant d'en bas.

Ce soulèvement des Gilets Jaunes est totalement inédit dans notre histoire mais en même temps on ne peut donc pas le comprendre, comprendre d'où il vient et où il va, sans le resituer dans l'histoire des luttes ouvrières et populaires de ces dernières années et de la conscience qui en est née.

Or, s'il y a bien quelque chose qui manque à toutes les très nombreuses analyses faites sur les Gilets Jaunes, c'est qu'aucune ne replace ce soulèvement dans cette histoire et l'histoire de l'évolution de la conscience de classe, tout simplement parce qu'il n'existe pas d'histoire des luttes ouvrières de ces dernières années, de leurs évolutions et des prises de conscience qu'elles ont générées. Cela faisait longtemps que le mépris social qu'on lit aujourd'hui à l'encontre des Gilets Jaunes s'exerçait dans le désintérêt des luttes des ouvriers.

Nous allons donc essayer de combler ce manque, au moins en partie depuis février 2016 et sur quelques moments importants.

LA DUREE EST AU PRINCIPE MEME DE LA SITUATION ET DU SOULEVEMENT DES GILETS JAUNES

La durée – jusque là - ou la différence d'avec les années 1930

L'ampleur historique de la contre-révolution sociale et politique donne ses caractéristiques principales aux résistances sociales. 

Il ne s'agit pas avec Macron de quelques contre-réformes de plus comme ont pu en mener Sarkozy ou Hollande, aussi importantes qu'elles aient été, il s'agit de la destruction du monde dans lesquels nous avons vécu depuis les acquis des soulèvements populaires qui ont suivi la seconde guerre mondiale de 1944 à 1948 puis ceux de 1968.

Cela fait longtemps que le grand patronat tente de remettre en cause les acquis et conquis sociaux. Depuis les années 1980 – 1983 en France avec le tournant de la rigueur de François Mitterrand – on voit, ici comme ailleurs, que tous les gouvernements occidentaux le tentent. 

Mais avec Macron, s'il arrive à ses fins, nous ne reconnaîtrons plus la société telle que nous l'avons héritée de ces grandes luttes et il n'y aura pas de retour en arrière : nous entrons dans une autre ère. Il y a bien sûr dans ce que fait Macron une continuité avec ce qu'ont commencé Sarkozy et Hollande ou leurs prédécesseurs mais il y a aussi une rupture. Macron est une tentative de conclusion rapide et brutale d'une longue période de lentes remises en cause depuis 1980 qui n'appartient pas au domaine du quantitatif mais du qualitatif. En ce sens, c'est une rupture avec ce que faisaient Sarkozy et Hollande.

L'objectif de Macron n'est pas seulement de l'ordre de la loi mais de faire entrer ses modifications législatives dans la vie elle-même, de faire accepter ces changements et la mentalité de classe qui les justifie dans tous les aspects de la vie quotidienne jusque dans ses recoins les plus personnels et intimes de tout un chacun. Il ne s'agit pour lui pas que de détruire les services publics, la Sécurité Sociale ou les retraites mais de nous y résigner et d'en faire accepter l'esprit qui y préside : l'esprit de celui qui dit que nous sommes des "rien", des fainéants" des « alcooliques » et qui prétend qu'on peut trouver du travail en traversant la rue...

Cependant, entre les reculs inscrits dans la loi, la mise en pratique de ces reculs et l'acceptation physique et mentale de ces reculs, il y a un gouffre et tout un espace tout autant qu'un temps long qui ne peuvent être qu'emplis de résistances et de luttes.

Ainsi, rien ne dit qu'un tel saut qualitatif en arrière soit possible, réalisable en France, ou même plus largement dans un monde occidental sans des conflits d'ampleur. Nous venons de vivre plus de 70 ans « d’État social » et d'une vie quotidienne modelée dans ses moindres recoins, mœurs, usages, habitudes, sentiments et traditions par cet état social, ce qui est unique dans l'histoire. On peut difficilement imaginer un recul tel que voudraient nous les infliger les Macron, Salvini, Johnson et autres Trump sans déflagrations majeures bien au delà de ce que nous connaissons aujourd’hui et dont les Gilets Jaunes nous donnent un petit avant-goût.

En fait, nous n'avons jamais connu dans l'histoire une telle conjoncture, une telle singularité ni une telle remise en cause aussi brutale d'un mode de vie aussi développé et aussi longtemps. Et jusqu'à présent lorsqu'il y a eu des remises en cause semblables – on pense aux années 1930 – mais avec des différences considérables, cela n'a pu se faire sans événement majeur, crise d'ampleur ou guerre par exemple, qui ont pu justifier par les possédants toutes les sauvageries aux yeux d'un certain nombre plongés eux-mêmes dans la misère et le désarroi. Aujourd'hui, autant l’État régalien tout entier se droitise et se brutalise, autant on ne voit pas apparaître de milices fascistes de masse même si les petits groupes fascistes sont plus actifs et en auraient bien sûr envie.

On imagine mal les forces de répression de l’État à elles seules être à même de venir à bout de montées sociales d'envergure. L’État est bien sûr autrement présent dans la société que dans les années 1930 mais ce sont les fonctionnaires eux-mêmes, de la santé, l'éducation, la protection sociale, les impôts, les transports, l'énergie... qui, avec les Gilets Jaunes, sont aux fondements des résistances pour le maintien des services publics, d'un État plus social. Et en même temps qu'ils défendent les services publics, c'est l'esprit d'une autre société plus solidaire et fraternelle qu'ils mettent en avant. Contrairement aux années 1930, ce sont les fonctionnaires eux-mêmes et avec eux tous ceux qui défendent l'hôpital public, la santé, l'école, les transports, la protection sociale... qui sont la dénonciation vivante des eaux glacées du calcul égoïste patronal.

La peur d'un mouvement d'ampleur des Gilets Jaunes et d'une colère sociale explosive peut bien évidemment pousser les classes bourgeoises à choisir la solution fasciste. Mais leur problème est qu'il faut les hommes pour ça et ils ne les ont pas en quantité ; les petits groupes fascistes ne peuvent pas y suppléer aujourd'hui. A chaque fois que ces derniers ont tenté dans la rue des'opposer aux migrants, ils ont dû s'affronter à plus de contre-manifestants et plus déterminés contre eux-mêmes, ne devant le plus souvent leurs salut qu'à la protection de la police.

Cette poussière humaine prête à tout peut apparaître avec les applications des lois contre les chômeurs, la protection sociale et les retraites et donc des centaines de milliers d'hommes sans ressources et désespérés. Mais pour le moment, les conséquences pratiques de ces lois si elles sont appliquées jusqu'au bout, n'auront leurs conséquences dramatiques humaines que dans quelques années.

Dans les années 1930, quasi l'ensemble des membres de l'appareil d’État en Europe – à part peut-être partiellement en France - avait suivi les classes bourgeoises, du policier à l'universitaire. Il faut dire que l’État était bien moins social et depuis bien moins longtemps qu'il ne l'est depuis 70 ans.

Face à la montée sociale, il ne reste aux classes bourgeoises pour le moment que leurs forces de police. Elles obéissent à l'heure actuelle sans trop rechigner à défendre l'ordre social et certains y montrent même des dispositions à cogner, mais jusqu'à quand ? Et resteront-elles fidèles si la détermination, la radicalité et la conscience des classes populaires s’accroît ?

Sans événements catastrophiques, la politique de Macron paraît d'autant plus une politique « à froid », sans raison réelle apparente... sinon celle, plus ou moins dissimulée – et plutôt moins que plus au fur et à mesure qu'on avance dans le temps -  d'enrichir les plus riches. Elle apparaît donc assez largement pour ce qu'elle est, une guerre de classes pure, n'ayant pas d'autres objectifs que d'enrichir un peu plus les riches et faire perdurer leur système capitaliste au détriment des hommes et de la planète  Car avec la destruction des acquis sociaux et démocratiques, c'est aussi l'avenir de la planète qui est en jeu. Double enjeu historique donc. Or, soulignons-le encore une fois, ce conflit de classes n'est pas – pour le moment – perturbé ou justifié par une catastrophe, une guerre, une crise qui permettraient aux déluges nationalistes ou racistes de l'emporter sur la raison comme cela a été vu et vécu jusqu'à présent dans l'histoire. De plus et ce n'est pas le moindre, nous connaissons l'expérience historique des Hitler et Mussolini.

Les catastrophes économiques peuvent advenir, hélas très rapidement, bien sûr – et les alertes actuelles sur la crise qui vient inquiètent2 - , mais pour le moment ce n'est pas le cas. On voit bien les tentatives chauvines et anti-parlementaires d'appels au peuple de Johnson avec le Brexit ou racistes de Salvini avec les migrants. Mais on voit aussi leurs difficultés à réaliser leurs projets « à froid » en dehors de justifications de plus grande portée. Pour le moment les tentatives à précipiter politiquement les chosespar en haut comme le tentent Macron, Johnson, Salvini ou Trump n'ont fait que renforcer les résistances en tous genres. A la différence des années 1930 – hors de catastrophes qui peuvent certes surgir à tout moment, l'économie nous réserve probablement plus d'une surprise – la lutte actuelle se fait dans la durée, ce qui suscite bien des résistances et à partir de là bien des prises de conscience. Il ne s'agit plus comme dans les années 1930 de partis et syndicats qui mènent la résistance, il n'y en a pas aujourd'hui de ce type, mais bien plus largement du corps social tout entier infiniment plus cultivé et « organisé » que dans les années 1930 qui résiste et se bat. Le corps social est très organisé par ses moyens de transports, ses réseaux decommunication multiples, son temps libre, sa culture générale, ses protections sociales ce qui le rend terriblement efficace mais il n'y a pas d'organisation, de chefs, simplement une multitude d'individus, de petits groupes et de réseaux multiples - et pas seulement sur internet – qui résistent et avancent. Les possédants voudraient bien des dirigeants pour discuter, les soudoyer ou les arrêter mais à l'instar des Gilets Jaunes, il n'y en a pas. Ils ont bien entraîné à leur char les directions syndicales mais celles-ci ont perdu de leur autorité.

Le soulèvement en cours leur est insaisissable, aux possédants comme aux dirigeants syndicaux. L'eau du mouvement passepartout ; ils veulent l'arrêter ici, elle passe là ; ils agitent la muleta des élections, le mouvement n'en veut pas ; ils fabriquent des porte-paroles médiatiques, le mouvement en change. C'est la force actuelle du mouvement, il est très organisé sans organisation ni chefs. C'est inédit.

Ce peut être bien sûr une faiblesse aussi dans certaines circonstances, on l'a vu en Égypte ou en Tunisie, mais gageons que lorsque cela sera nécessaire le soulèvement comprendra l'intérêt d'un autre type d'organisation et qu'il trouvera en son sein les hommes pour cela. Nous devons aussi nous y préparer.

En tous cas, il semble que les dirigeants actuels aient sous-estimé ce phénomène de durée, d'organisation très particulière et ses effets sur la conscience. Lorsqu'ils essaient d’accélérer, ça ne passe pas. Macron hésite pour la retraite, Salvini et Johnson sont tombés ou en voie, Trump paraît pour un clown : 70 ans d’État social, de relatif bien-être avec notamment une protection contre la maladie, le chômage et une retraite – qui n'est certes pas parfaite – mais qui accorde entre 15 et 20 ans le plus souvent de temps libre en fin de vie, cela ne s'est jamais vu dans l'histoire et cela a des effets.

Tout cela n'est pas un plaidoyer pour se réjouir béatement, lambiner ou dire qu'un effondrement économique demain n'est pas possible, on l'aura bien compris. Il nous faut au contraire accélérer, profiter du temps qui nous est imparti pour le moment – je souligne pour le moment car une crise d'importance, pas seulement une récession de plus, changerait tout - pour renforcer notre camp et sa conscience et pour ceux qui ne l'auraient pas encore fait, rejoindre déjà les Gilets Jaunes qui sont au centre de lasituation et de la construction de l'axe principal de résistance.

Venons-en maintenant au ciment de ces réseaux de résistance et lutte, le contenu de la conscience de classe en train de s'élaborer.

Effondrement de l'idéologie du grand patronat

La durée du soulèvement des Gilets Jaunes, 10 mois à ce jour, en surprend plus d'un, à commencer par le gouvernement et ses valets de presse.

Cette durée s'explique par l'ampleur de ce que Macron veut nous enlever et ce que ses prédécesseurs nous ont déjà enlevé ; les résistances sont à la hauteur de l'enjeu.

Mais pas seulement.

Cette durée s'explique aussi par la conscience, la capacité à repérer un certain nombre de faux amis, la capacité à déjouer les pièges et les mensonges des puissants, enfin la capacité à comprendre ses propres faiblesses, ce qui explique la volonté farouche des Gilets jaunes à ne pas construire d'organisation centralisée ni à avoir de leaders nationaux afin de contrôler étroitement le mouvement pour éviter que ces éventuels dirigeants se fassent retourner, ce qui est arrivé très rapidement à beaucoup de ceux apparus au début du mouvement. De la même manière, leurs discussions sur le RIC perdurent même s'ils savent très bien qu'aucun pouvoir ne le leur accordera mais c'est une façon de rappeler en permanence qu'ils ne croient plus au système électoral représentatif actuel et à ses représentants.

Or ce qui est à la base de cette intelligence c'est l'effondrement de l'idéologie du grand patronat qui n'a plus de prise, ce qui a étéhérité de la période précédente – un bien commun aux Gilets Jaunes et Rouges -.

Les Gilets Jaunes ont apporté leur propre pierre, nous y reviendrons, mais déjà avant les Gilets Jaunes, au fil des expériences et des combats précédents, l'idéologie patronale avait pris un sérieux coup.

Trois des éléments idéologiques sur lesquels le grand patronat a fondé son succès des années 1980 à 2000-2010 contre l'émancipation que les travailleurs avaient gagnée dans les années 1968 ont perdu progressivement de leur efficacité dans les années 2000 avant de montrer qu'ils avaient perdu tout crédit dans les luttes des années 2016-2018.

Il s'agit de la peur de la crise, de la supériorité du privé sur le public et de l'efficacité du dialogue social.

Après 1968, le grand patronat a échafaudé tout un endoctrinement de la pensée autour  de la « crise » dont ses média, ses journalistes, ses penseurs, ses économistes et ses hommes politiques de gauche et de droite, ont submergé les esprits et par là généré une peur qui faisait tout accepter.

On a peut-être oublié ces années et certains ne les ont pas connues, mais cette propagande était omniprésente et la peur bien réelle.

Face à cette peur, le grand patronat a déplié en long et en large la solution du « privé » censé être bien plus  efficace que tout ce qui est « public » - et donc que les fonctionnaires que sa propagande caricaturait - par son prétendu esprit d'innovation, son soit-disant goût du travail, son fameux ou fumeux « esprit d'entreprise ». Enfin, pour associer et enchaîner les salariés à cet esprit, il a donné une place centrale au « dialogue social » et aux directions syndicales pour "améliorer la situation" au point qu'il a fait disparaître en même temps que celles-ci, les statistiques des conflits du travail pour les remplacer par le chiffrage des accordspatrons-ouvriers. Les luttes non seulement n'étaient plus nécessaires pour avancer mais il n'y en avait plus selon eux ! Les déclarations des hommes politiques ou des médias et de certains intellectuels sur la disparition des grèves, leur recul ne secomptaient plus et on trouvait mille et uns experts toujours disponibles pour expliquer pourquoi les ouvriers ne se battaient plus. Il était difficile de répondre à ce déluge puisque les statistiques de grèves elles-mêmes disparaissaient. Et les directions syndicales laissaient dire, laissaient faire tout en justifiant leur pratique du dialogue par cette soit-disant absence de luttes qu'elles ne recensaient plus.

Or, le temps passant et les attaques s'aggravant, tout le monde constatait d'expérience qu'il y avait non pas un mieux mais une destruction continue de tous les acquis sociaux tandis que les dirigeants d'entreprise, les banquiers, les riches s'enrichissaient comme jamais. Les bénéfices et les dividendes explosaient en même temps que le patronat licenciait en masse au nom de la « crise », que les PDG s'offraient des salaires mirobolants et que les riches échappaient à l'impôt par une extension considérable de la fraude fiscale. L’État finançait à milliards le grand patronat tandis qu'il pressurait la population et  détruisait les services publics. La crise n'était visiblement pas pour tout le monde. La peur suscitée par la crise, relayée pendant des décennies par tous les médias, qui faisait courber le dos face à des licenciements de masse, a disparu. Cela s'est particulièrement vu depuis le début des mouvements sociaux qui ne cessent de traverser le pays quasi sans interruption depuis février 2016. Quasi tout le monde s'est dit que la crise avait bon dos. Exit donc la peur de la crise qui n'est pas pour tout le monde et qui apparaît comme un masque servant à faire passer une exploitation accrue du grand nombre au profit d'une minorité.

De la même manière, la prétendue supériorité du privé sur le public qui a gangrené les esprits depuis les années 1980 est apparue de plus en plus comme le masque de l'égoïsme patronal combattant toutes les solidarités contre les plus fragiles, les seniors, les handicapés, les femmes, les jeunes, les chômeurs, les migrants... A la gloire de la réussite personnelle de l'entrepreneur privé se substitue l'éloge des solidarités qui se maintiennent encore même de manière déformée au travers des services publics et surtout par l'esprit de service public de la majorité de ses agents. La défense grandissante par les salariés et les usagers des hôpitaux de proximité, des maternités, des services d'urgence, des écoles, des gares, de l'université, de tous les services publics au fur et à mesure qu'ils sont sabordés et le constat de l'horreur pour les résidents et les salariés de la vie dans les Ehpad privatisés a eu raison de ce mythe de la supériorité du privé. Les grands entrepreneurs privés sont aujourd'hui vus plus comme des gangsters que comme des sauveurs de l'humanité en crise.

Dans la foulée de cette prise de conscience, le prétendu dialogue social entre patronat, gouvernement et syndicats a fait long feu au fur et à mesure que le pouvoir détruisait tous les acquis sociaux et démocratiques et ne faisait aucune concession à des directions syndicales qui toutes paraissent de plus en plus non seulement incompétentes mais complices du pouvoir pour organiser le recul. Le fameux « dialogue social » n'est que le paravent qui sert à cacher les régressions et tenter de paralyser les salariés.

Et alors que les statistiques truquées constataient une soit-disant absence de luttes et donc une prétendue acceptation de la situation par les exploités, jamais autant de conflits n'ont éclaté durant ces années, mais invisibles, façonnant ainsi un décalage de perception entre ceux qui les vivaient et bien des militants, des commentateurs ou des analystes qui ne les connaissaient que par la presse. 

Mais c'est ainsi que peu à peu, un esprit de guerre de classe s'est imposé à la base à la place du dialogue des classes en même temps que la peur de la crise disparaissait, remplacée par la haine des profiteurs et du « privé ».

Or avec l'effondrement de l'emprise du "dialogue social", les directions syndicales sont apparues nues, telles qu'elles sont, des co-organisatrices du recul social. En même temps, tout le monde pouvait constater que localement, les militants syndicaux de base étaient de tous les conflits pour défendre l'emploi, un hôpital, une maternité, une école... que la lutte pour les conditions de travail rejoignait celles des usagers.

Les conflits se multipliaient dans les services publics qui étaient particulièrement attaqués par les gouvernements de Sarkozy et Hollande. La défense du service public conçu comme solidaire et responsable s'imposait ainsi chez les salariés comme chez les usagers en défense d'hôpitaux de proximité, de maternités, de gares, de postes, d'écoles et devenait le drapeau d'une autre société plus solidaire notamment avec les plus faibles, seniors, malades, SDF, handicapés, jeunes, plus bienveillante et plus collective. L'image du fonctionnaire fainéant et inefficace cède peu à peu la place à celle de l'infirmière dévouée, du pompier courageux, de l'agent de nettoyage utile... L'idéologie de la réussite personnelle a pris un coup dans l'aile en proportion de la montée du sentiment que les générations futures vivront moins bien que les passées.

Dans le même moment, un quatrième dogme du système idéologique patronal s'écroulait, celui qui séparait le politique du social, qui vouait le premier aux élections et le second aux grèves, donnant le vote comme débouché politique aux mouvements sociaux. Les politiques de Sarkozy, Hollande et Macron permettaient de constater que la gauche et la droite mènent la  même politique au service des riches une fois arrivées au pouvoir. L'abstention était de loin le premier parti dans les quartiers populaires, loin devant tous les autres, y compris celui de Le Pen. Bien sûr, comme aujourd'hui, lorsque les directions syndicales qualifient les Gilets Jaunes de fascistes, racistes et homophobes, à l'époque pour se justifier elles accusaient les ouvriers de voter à l'extrême droite. C'était bien sûr faux, mais cela accompagnait la justification du dialogue social par l'impossibilité de se battre avec ces ouvriers qui non seulement n'auraient pas voulu se battre mais auraient voté aussi extrême droite.

Peu à peu, globalement, la majorité de la population constatait par elle-même qu'elle était face à une contre révolution sociale et politique mondiale dans les pays développés qui détruisait l'univers social conquis dans l'après guerre et l'après 1968. Garder ne serait-ce que les acquis sociaux signifiait arrêter cette machine et pour cela avoir la volonté de la renverser, de poser la question du pouvoir, de qui dirige et comment.

Tout le monde le sentait et le mesurait, les luttes sociales nombreuses même victorieuses, ne pouvaient au mieux que freiner le recul général si elles restaient isolées.

Les luttes qui se multipliaient face aux attaques étaient habitées de cet esprit global mais faute de volonté des directions syndicales et politiques de gauche à mener ce combat général nécessaire, les travailleurs étaient réduits à mener des combats émiettés, mais cependant très souvent déterminés et longs, pour sauver ce qui était possible de sauver.

Cependant, la Blitzkrieg idéologique à laquelle procède en général le patronat s'était enlisée dans les sables de la durée et des combats quotidiens, fussent-ils émiettés, de la classe ouvrière.

Les Gilets Jaunes ont hérité de ce constat de faillite de l’idéologie patronale.

C'est ce qui explique la particularité du mouvement sur les taxes à l'origine du mouvement des Gilets Jaunes. Parce que nos cerveaux n'ont pas encore véritablement enregistré ce changement d'état d'esprit, beaucoup ont cru en voyant ce surgissement sur les taxes accompagné de quelques organisations patronales routières et de militants d'extrême droite, qu'on assistait là à la répétition d'un mouvement poujadiste comme auparavant.

Or si quelques patrons et groupes d'extrême droite engagés dans cette aventure ont pensé l'utiliser à leur compte, ils ont vite fait demi-tour et déserté les Gilets Jaunes car il ne s'agissait pas tant de ne pas payer les taxes que de savoir à qui profiterait les taxes et d'en modifier leur attribution au détriment des plus riches et au profit des plus pauvres. Ce qui n'est pas du tout un mouvement patronal contre les taxes. De là, la dénonciation incessante par les Gilets Jaunes de ceux qui ne payent pas leurs impôts au détriment des hôpitaux et écoles et planquent leur argent dans les paradis fiscaux : toutes habitudes patronales ou des Le Pen.

Ainsi malgré les campagnes du pouvoir relayées le plus souvent par les directions syndicales contre le supposé fascisme des Gilets Jaunes ou leur racisme et leur homophobie, il s'est imposé peu à peu dans les esprits que les Gilets Jaunes n'étaient pas du tout cela... et que les plus pauvres ne votaient pas spécialement à l'extrême droite. Le résultat des élections européennes le montraient : le soulèvement des Gilets Jaunes et la petite hausse de participation à sa suite ne changeaient rien à l'équilibre des partis dans les résultats malgré tous les cris d'effroi auparavant et la campagne de Macron comme sauveur face au prétendu fascisme des Gilets Jaunes.

 

Mais avant les Gilets Jaunes, il manquait encore aux travailleurs qui menaient leurs luttes émiettées, la confiance en soi, la confiance dans leurs luttes, dans les dirigeants de ces luttes par le constat que leur classe se battait bel et bien et avec détermination.

Le soulèvement des Gilets Jaunes va apporter cela et un peu plus.

Effondrement de la légende instrumentalisée par le dialogue social : "les travailleurs ne veulent pas se battre et votent FN"

Vers l'autonomisation du mouvement social : petit historique de 2017 à 2019

Dans ce contexte, deux grands mouvements dominent alors peu à peu la situation sociale avant les Gilets Jaunes : celui ancien des journées d'action syndicale saute mouton sans plan global de lutte et sans suite et celui nouveau d'une foule de luttesémiettées mais habitées de la conscience de la nécessité d'un "tous ensemble" sans pourtant arriver à le réaliser.

Entre les promenades syndicales regroupées mais rituelles et les luttes locales émiettées mais déterminées une rupture s'amorce qui ira en grandissant au fur et à mesure que le pouvoir et le patronat taperont fort et que les directions syndicales se compromettront aussi fortement... et cela jusqu'aux Gilets Jaunes 

Jusque là, l'agenda de la lutte sociale était dominé par les directions syndicales et leurs journées d'action : qu'on soit critique ou pas, c'était incontournable. La domination de cet agenda s'accompagne de sa justification par une soit disant passivité des salariés : selon les directions syndicales, les travailleurs ne voudraient pas se battre.

Pour lutter contre cet argument totalement faux qui pousse à la démoralisation et toutes les analyses les plus farfelues, je publiais pour ma part, épisodiquement dans un premier temps depuis 2014 puis régulièrement ensuite depuis 2017 sur la page facebook Luttes Invisibles, la liste des luttes et grèves en cours avec des cartes de France de ces combats. Je publiais notamment celles des agents hospitaliers qui sont les plus nombreux en lutte quasi permanente depuis des années, recensant ainsi dans ce secteur plus de 4 000 établissements traversés par une lutte sur l'année 2017/2018. Plus globalement, tous secteurs confondus, je recensais270 luttes et grèves par jour sur le premier semestre 2017. Ce qui est considérable ... et très loin du : "les travailleurs ne se battent pas".

Ces chiffres et cette argumentation ne faisaient bien sûr pas le poids face au rouleau compresseur syndical s'appuyant sur les fausses statistiques de luttes du pouvoir3 et sur le sentiment de beaucoup de militants constatant que dans leur boite à eux, c'était difficile et qui pensaient faute d'informations qu'il en était de même au niveau global.

Or début 2018, un changement important va avoir lieu qui va peu à peu remettre en route cette confiance en soi.

Cela faisait déjà un moment que la base syndicale et militante s'était mise à remuer notamment à la CGT à partir de fin 2014 avec le scandale Lepaon (secrétaire de la CGT) puis en 2015 avec l'affaire des chemises déchirées à Air France et que cette base tentait d’entraîner les travailleurs dans une action globale. Mais les attentats terroristes qui avaient lieu au même moment ces deux années-là, coupèrent court à ces deux montées sociales des hivers 2014 et 2015.

Au printemps 2017, toute cette agitation militante va se retrouver dans la montée du Front Social animée par des militants syndicalistes combatifs, Mickael Wamen, Romain Altman, Gael Quirante, Laurent Degousée et quelques autres.

Elle va se retrouver autour des premières condamnations sévères de militants syndicaux, puisque Mickael Wamen parmi ses 7 co-inculpés est condamné à deux ans de prison dont 9 mois fermes. Ils sont accusés d'avoir séquestré deux cadres quelques heures dans le cadre du combat des Goodyear pour sauver leur emploi. Cela provoque une émotion importante et près de 10 000militants CGT manifestent le 18 octobre 2016 à Amiens pour soutenir Mickael Wamen et ses amis, quasi malgré la confédération ; ils récidivent avec une autre manifestation début 2017. Quelques syndicats SUD se montrent solidaires passant par dessus lesfrontières traditionnelles entre syndicats. Dans le même moment, face à la répression policière qui monte, le syndicat Info Com CGT publie une affiche dénonçant les violences policières qui est désavouée par la confédération. Puis aux élections présidentielles on assiste à la fausse opposition entre E. Macron et M. Le Pen. En même temps que le front républicain électoral qui se crée pour battre Le Pen au profit de Macron y est associé un immobilisme syndical complice devant ce qui pour beaucoup prend le visage d'un désastre annoncé. Cela génère en opposition le Front Social qui pendant quelques mois va regrouper une partie de l'opposition syndicale avec plus de 200 structures syndicales de base appelant à gagner tous ensemble dans la rue et tout de suite quelque soit l'élu.

Le Front Social organise plusieurs manifestations dont les plus importantes le 22 avril à 7 000 manifestants, veille du premier tour des élections présidentielles, le 8 mai le lendemain de l'élection de Macron à 10 000 aux cris de "1 jour ça suffit, Macron démission" et une autre peu après qui regroupera jusqu'à 20 000 manifestants. Ciblant Macron, il va également organiser la première marche vers l’Élysée dans les beaux quartiers en novembre 2017... ce qui aura la postérité qu'on connaît un peu plus tard avec les Gilets Jaunes.

Sous cette impulsion, durant l'été 2017, les militants bien au delà du Front Social préparent une rentrée de combat. Face à cette pression, pour disperser la vapeur, la CGT et les directions syndicales et politiques organisent à l'automne une multitude de journées d'action dispersées, concurrentes, chaotiques et sans plan. C'est leur tactique traditionnelle comme en cette rentrée 2019, lorsqu'elles sentent une montée sociale, elles la dispersent dans de nombreuses actions professionnelles corporatistes. Le résultat voulu ne se fait pas attendre. Au bout de quelques mois les militants sont découragés et en novembre la CGT siffle la finde la mobilisation annonçant que Macron a définitivement gagné, qu'on ne peut plus rien faire et cela... à cause des salariés quine se battraient pas. Macron est triomphant, les militants sont au 36ème dessous, ils n'imaginent pas à ce moment qu'il puisse yavoir des lendemains à la lutte.

Or, fin janvier 2018, contre toute attente, une nouvelle mobilisation populaire surgit qui va avoir un impact général sur la situation, le cheminement des consciences et va préparer le surgissement des Gilets Jaunes. Elle viendra des secteurs salariés ou non salariés les plus exploités, les plus invisibles, les moins organisés, les plus féminins et issus de l'immigration.

Dans un premier temps, en janvier 2018, les zadistes de NDDL font reculer Macron "l'invincible". Le même mois, alors que les directions syndicales matraquent à longueur de journée que tout est foutu de la faute des salariés qui ne se battraient pas, une grève dure des agents pénitenciers surgit (plus de 100 établissements en grève qui durera de 2 à 3 semaines voire 4 par endroits) ; de la même manière, des luttes de lycéens et étudiants traversent le pays (30 000 manifestants le 6.02.2018 dans plus de 80villes) ; des manifestations de retraités sont bien suivies et un mouvement "Colère " contre les taxes et le projet de limitation de la vitesse à 80 Km/heure, se lève dans les petites villes de province avec des motards, des retraités, des salariés de petites entreprises, des indépendants, des petits artisans, des auto-entrepreneurs...

Ce mouvement "Colère" (qui regroupera jusqu'à 90 000 membres en peu de temps sur facebook dans de très nombreux groupes locaux ou départementaux) animé par un petit artisan de Dordogne agrège les revendications contre la hausse de la CSG, la destruction des retraites, la hausse des prix... et multiplie les manifestations en février, mars, avril et mai (tandis que Priscilla Ludowsky dans la foulée lance sa pétition contre la hausse des prix du carburant fin mai 2018).

Déjà, ils bloquent les rond-points et les grandes surfaces le samedi et réuniront jusqu'à 250 000 personnes dans la plus importante de leurs journées où certains portent déjà le gilet jaune. Devant ce mouvement inédit dont seule la presse régionale parle, les directions du vieux mouvement ouvrier organisent des contre feux en déclarant que ce sont des fascistes... déjà là aussi, refusant là où cela se fait pourtant spontanément que gilets rouges et jaunes s'allient.

La plupart des "coléreux" du moment formeront le noyau des troupes des Gilets Jaunes un peu plus tard.

Le même mois qui a vu le lancement de "Colère", en janvier, Zuckerberg annonce qu'il modifie l'algorithme de facebook pour tout à la fois lutter contre les fausses nouvelles et le rendre plus proche selon lui des familles et de leurs échanges locaux ; bref il privilégie les informations et les échanges locaux. Le très important journal américain en ligne Buzzfeed News écrit que lamodification de l'algorithme de facebook en privilégiant le local4 a mis le feu à la province française avec "Colère" qui est organisée en autant de groupes départementaux et locaux puis aux Gilets Jaunes tout autant localistes et demande commentfacebook va maintenant l'éteindre ?

Mais Buzzfeed News ignore tout par ailleurs du contexte des nombreuses luttes à ce moment en France. Or, dans ce contexte de multiples luttes émiettées sans participation des directions syndicales ou politiques, en plus du mouvement "Colère", ce qui va mettre le feu aux poudres et changer la donne pour nous conduire jusqu'à la situation actuelle, c'est la grève des agents des ehpad et le halo de grèves et de prises de conscience qu'elle va organiser autour d'elle non pas consciemment mais de fait.

Commencée à l'automne 2017 au moment même où les directions syndicales disaient qu'il n'y avait plus rien à faire parce que les gens ne se battent pas, elle commence invisible des médias et des militants puis éclate au grand jour fin janvier 2018 avec d'un coup plus de 2 000 ehpad en grève en même temps.

Or le secteur des ehpad est particulièrement sensible.

C'est un sous-prolétariat féminin, précaire, très souvent provincial, sur-exploité, souvent de couleur qui y travaille et qui révèle par leur nombre un changement important dans la structure du travail en France.

En effet, le prolétariat féminin a explosé en nombre en particulier dans le domaine de la santé mais aussi dans le nettoyage, le service à la personne, la restauration rapide ou l'hôtellerie. Ce secteur est donc aussi sensible car en peu de temps il regroupe plus de 500 000 femmes au travail dans les conditions les pires ; elles expérimentent la sur-exploitation macronienne avantl'heure, elles travaillent dans de petites structures éclatées et sont bien souvent issues de l'immigration.

Or bien qu'invisible, c'est pourtant ce secteur de femmes travailleuses qui a marqué les plus grandes luttes de la période et des luttes très déterminées et victorieuses, par exemple dans l'automne hiver 2017 dans le nettoyage et l'hôtellerie, démentant totalement l'entreprise de démoralisation des directions syndicales et signalant au passage que ce sont ceux qui sont au plus bas de l'échelle, les plus exploités, dans les pires difficultés, les plus méprisés qui sont aussi les plus déterminés dans la lutte : ils n'ont rien à perdre.

Ce secteur est sensible aussi parce qu'il importe les luttes mondiales en France, modifie l'expérience des migrants et cela fait très peur aux autorités européennes. J'y reviendrai plus loin dans le chapitre sur les modifications de la lutte contre le racisme.

C'est aussi ce prolétariat féminin qu'on va voir chez les Gilets Jaunes et y qui y joue un rôle essentiel par sa détermination et par le simple fait que beaucoup de groupes ou d'Assemblées Générales Gilets Jaunes sont animées par ces femmes.

Le secteur des Ehpad est encore sensible par ses résidents, les seniors. Il touche par là sur un terrain émotionnel d'une part une immense partie de la population et remue d'autre part un problème de société qui va s'aggravant : la manière inhumaine dont on traite les vieux dans cette société où l'égoïsme capitaliste est la règle.

Aussi, lorsque la grève a éclaté au grand jour le 31 janvier, elle bénéficie d'un énorme élan de sympathie populaire et de couverture par les médias locaux, qui par ses multiples interviews et témoignages vont bien au delà des conditions de travail des salariés du secteur mais posent la question de la société que nous voulons. Une des animatrices d'une grève de plus de 100 jours dans un ehpad sera élue personnalité de l'année par les lecteurs de deux journaux locaux puis sera élue au parlement européen, la presse titrant : "Une femme de ménage au Parlement" tandis que le Parlement français organise une mission sur les Ehpad.

S'appuyant sur cette popularité, les organisateurs de la grève des Ehpad appellent à une seconde journée nationale d'ampleur le 15 mars, jour où les retraités avaient déjà prévu de manifester. C'est un premier pas vers la convergence des luttes partant de la base sans les directions confédérales. La journée est organisée en accord avec les retraités et d'ores et déjà avec le soutien et la participation de certains secteurs hospitaliers puisque bien des Ehpad sont situés dans des hôpitaux. Le succès populaire de la grève des Ehpad ayant attiré l'attention sur les autres mouvements qui ont lieu au même moment, lycéens, étudiants, agents pénitentiaires, retraités, "Colère", ceux-ci forment alors un espèce de halo autour du conflit des Ehpad réveillant à ce moment un nouvel espoir, un élan vers un "tous ensemble"pouvant regrouper toutes les colères du moment surgies hors du contrôle des directions syndicales.

On avait vu des retraités et salariés de petites structures du mouvement "Colère" rejoindre les manifestations de retraités comme un peu plus tard certains soutiendront la lutte des salariés de Ford Blanquefort contre la fermeture de leur entreprise. Pendant un instant, tout paraît possible.

Ça ne durera pas.

En effet, aussitôt, les directions syndicales sentant le danger, allument un contre feu et la date du 15 mars à peine posée, elles appellent à une mobilisation des services publics le 22 mars tout en menant une forte et violente campagne contre le 15 mars accusant même cette date et ses organisateurs de division et de servir Macron !

En même temps l'élan avait été donné.

Les militants reprennent espoir mais repoussent le mouvement "Colère" qualifié de fasciste, ne s'intéressent guère aux ouvrières des Ehpad qui ne pèsent pas dans l'économie ou guère et ne peuvent pas la bloquer ni même véritablement faire grève et rejettent enfin pour d'autres raisons les agents pénitentiaires. Alors, mus par d'anciens réflexes du vieux mouvement ouvrier ils se ruent sur le... 22 mars et balaient ceux qui avancent le 15 mars ou préconisent l'alliance entre le mouvement ouvrier et "Colère" tout comme ceux qui soulignent l'importance du mouvement des agents des Ehpad. Du fait de cette incompréhension de la situation et d'un certain mépris social, beaucoup d'entre eux répéteront cet alignement derrière les appareils qu'ils critiquent pourtant souvent par ailleurs, en se rangeant à nouveau derrière Martinez lorsque celui-ci dénoncera comme fascistes les manifestants Gilets Jaunes du 17 novembre et en étant absents des deux mobilisations qui ont fait vaciller Macron les 1er et 8 décembre.

En mars 2018, dans la foulée de l'esprit des manifestations du Front Social qui réclamait la démission de Macron dès le lendemain de son élection, il existe un fort élan d'aspiration à un mouvement général pour virer Macron qui englobe toutes les mobilisations du moment.

Les étudiants contre la sélection de ParcourSup se mobilisent fortement début avril. Des grèves surgissent à la Poste dont celle des postiers du 92 qui durera plus d'un an. Une grève perlée de 3 mois des cheminots est annoncée le 3 avril. Ruffin s'appuyant sur l'aspiration à virer Macron tout de suite organise la "fête à Macron" le 5 mai qui finira en "marées populaires" avec Mélenchon pour virer Macron certes... mais aux prochaines présidentielles en 2022 ! La grève perlée des cheminots est un désastre empêchant toute mobilisation efficace et les entraînant sur des revendications corporatistes alors que leur combat est perçu comme celui de tous. L'UNEF met tout son poids pour empêcher la jonction des étudiants et des cheminots. Une grève spontanée et massive des électriciens pour la défense du service public démarre en juin, mais les directions syndicales et les médias la passent sous silence et font tout pour qu'il n'y ait pas de contact avec les autres mouvements alors qu'elle se déroule quand les cheminots et des étudiants sont encore en grève. Par ailleurs, l'aspiration à virer Macron s'est noyée dans la multiplicité desrevendications corporatistes.

Début juillet l'élan donné par les agents des Ehpad en début d'année, a été dilapidé, dispersé, usé par la politique des directions syndicales et politiques. La division est instaurée entre le mouvement ouvrier traditionnel et ce que seront les Gilets Jaunes. Les militants sont à nouveau découragés et la petite musique des "gens qui ne veulent pas se battre" reprend en haut lieu.

De son côté le mouvement "Colère" continue un cheminement parallèle, réel mais effacé médiatiquement par les mobilisations syndicales. Il est échaudé pour sa part par le rejet des directions syndicales et politiques et leur occultation de l'objectif de faire tomber Macron, un peu affaibli par l'arrestation et la condamnation de son dirigeant. Le mouvement propose toutefois avec les congés d'été de reprendre sa mobilisation dès octobre par un nouvel élan en ayant particulièrement intégré et mûri la motivation de la base à virer Macron et bloquer l'économie, la trahison des directions syndicales, l'inefficacité des actions saute mouton, des grèves perlées, des négociations avec le gouvernement.

Les Gilets Jaunes sont en avance et tirent toute la classe ouvrière derrière eux en élevant la conscience de classe générale

A cette perte d'influence de l'idéologie patronale, le soulèvement des Gilets Jaunes a ajouté la perte de confiance dans la démocratie représentative, sa police, sa Justice, ses élections et sa presse.

Les violences policières comme en n'avait pas vues depuis longtemps, l'injustice judiciaire et ses deux poids deux mesures suivant qu'on est riche ou pauvre, manifestant honnête ou truand patronal, ses élections truquées où un président comme Macron n'est élu que par 8% des inscrits, sa presse qui ment comme elle respire toujours au bénéfice des puissants, tout cela ne s'écrit plus dans des journaux d'extrême gauche confidentiels mais est expérimenté dans la rue par des centaines de milliers de personnes et vu par des millions dans la presse en ligne des Gilets Jaunes. C'est là aussi, totalement inédit. Et on n'en mesure probablement pas toutes les conséquences.

En fait plus le temps passe, plus les adeptes du capitalisme sauvage, de son système politique et de ses représentations institutionnelles, syndicales et politiques sont en train de perdre la « bataille de l'opinion ». Ils ont pourtant les moyens, l'argent, la presse, les institutions, le Parlement, le Sénat, les directions des universités, les forces de répression, les directions des partis et de la plupart des syndicats... et pourtant ils perdent la bataille de l'opinion.

Mais ce n'est pas tout, les Gilets Jaunes ont inscrit ces changements d'opinion ou de conscience dans la pratique elle-même de la lutte de classe.

Le passage des « mouvements » traditionnels à un « soulèvement » déterminé pour renverser Macron s'inscrit dans l'acquis de conscience du moment même si bien des catégories sociales « protégées » tentent encore de jouer le jeu du chacun pour soi, corporatiste, pour sauver leur peau en se battant seules dans leur coin, permettant encore aux directions syndicales d'avoir une base sociale.

Ainsi le combat des urgentistes malgré une coordination qui échappe partiellement aux directions syndicales, n'allait pas à ses débuts jusqu'à essayer d'étendre sa lutte au reste des services hospitaliers en lutte -pourtant bien plus nombreux -. Elle maintenait au contraire l'espoir que le pouvoir pourrait donner quelques millions qui permettraient de sauver les Urgences. Lecombat des pompiers n'échappe pas cette optique tout autant que celui des agents des impôts comme des enseignants. Les salariés qui ont un CDI avec un emploi stable, un salaire encore assuré et un statut, essaient encore de sauver celui-ci dans le recul général.

Ces différents secteurs ne voulaient pas au démarrage de leurs luttes d'un mouvement global et ne voulaient donc pas de l'alliance avec les Gilets Jaunes. Cela s'est vu et se voit encore dans de nombreux endroits à la possibilité pour des cadressyndicaux de faire barrage entre les salariés en lutte et les Gilets Jaunes venus les soutenir. On imagine un peu dans l'esprit de ce qui a pu opposer l'AFL installé et corporatiste au CIO organisant les ouvriers sans « métier » dans les années 1930 aux USA. C'est pourquoi il aurait été illusoire, soit dit en passant, d'espérer une extension ou une convergence des luttes dans ces milieux à ce moment comme certains l'espéraient dans les années 1970.

Il est clair que si Macron a cédé aux menaces des routiers début décembre 2018, il l'a fait d'une part parce qu'il était à ce moment dans une situation difficile mais aussi et surtout parce que les routiers menaçaient d'agréger leur mouvement à celui des Gilets Jaunes, pas de faire bande à part. Sauf en cas d'extrême urgence, il ne cédera donc pas face à ces mouvements et Buzyn le confirme à chaque étape : le faire serait pour lui un signal d'encouragement pour bien d'autres.

Cependant les Gilets Jaunes, eux, sans pour autant se faire d'illusions, sans non plus être tous d'accord, cherchent toutefois globalement cette convergence et maintiennent la pression dans ce sens tout en restant à l’affût de toutes les opportunitéspratiques.

On voit dans de nombreux endroits des Gilets Jaunes apporter leur soutien aux luttes des hospitaliers ou des pompiers malgré souvent les réticences de ces derniers et encore plus souvent des organisations syndicales. En même temps, la persistancecontinue des Gilets Jaunes souligne largement l'impasse de ces voies corporatistes et pèse de ce fait sur leurs organisateurs comme sur les mouvements eux-mêmes, bref, appuie tous ceux qui dans ces milieux sont les propagandistes du « tous ensemble » depuis longtemps.

Mais face à ces illusions corporatistes et à ces blocages d'appareils syndicaux, avec la durée de ces mouvements et sous la pression continue du soulèvement des Gilets Jaunes ainsi que leur main tendue, personne ne sait comment ces mouvements peuvent évoluer et, du coup, personne ne sait si toute la situation générale ne pourrait pas basculer.

Or, ces mouvements sociaux sont en pleine évolution.

Le refus du pouvoir de reculer en même temps que le refus des mouvements de céder font que les luttes qui ne se découragent pas, durent et durent longtemps. Or cette durée, traduit elle-même quelque chose et a des effets. La lutte des enseignants a commencé en février 2019 et continue encore même si depuis le début, elle prend un caractère dispersé, émietté. La lutte des urgentistes qui a commencé il y a 6 mois continue et s'est renforcée en septembre. La lutte des pompiers a commencé en juin etprévoit de durer jusqu'à fin octobre. La lutte des agents des finances publiques a débuté en janvier 2019 – et même avant – et continue encore en septembre, même si là aussi, c'est de manière éparpillée, morcelée.

Les acteurs de ces luttes  ne se découragent pas, c'est un des éléments marquants de la situation.

D'une certaine manière, les luttes actuelles par leur durée et leur détermination, font penser aux luttes contre les fermeturesd'entreprise, mais cette fois-ci, ce sont les services publics tout entiers qu'on ferme, alors faute de pouvoir gagner une luttecentrale sur le sujet, on se bat le dos au mur et essaie de sauver l'essentiel avec un déplacement du local au national.

En même temps, avec la fermeture de tel ou tel service public, tout le monde comprend qu'en fait c'est un type de société tout entier qu'on ferme. L'esprit est en retard, les modes de réflexion sont en retard sur la réalité, mais peu à peu cette conscience trouve ses formes d'expression dans la lutte, les Gilets Jaunes en étant une des premières formes.

Ce qui est diffus mais pressenti largement, c'est qu'on sait que soit Macron est renversé et avec lui tout son projet de réaction sociale et anti-démocratique soit on se bat dans son coin et on n'aura même pas des miettes. Ce sera table rase des acquis obtenus depuis 1945. Il n'y a pas de négociation possible pour limiter le recul, il n'y a pas d'élections à attendre : chaque jour qui passe où les confédérations ou fédérations syndicales s'acharnent à essayer de "dialoguer" pour obtenir quelques concessions, du « grain à moudre » et où elles sont rejetées, trompées, humiliées en est une preuve de plus.

Cela signifie que se diffuse peu à peu dans les esprits l'idée qu'il ne s'agit plus de se battre pour limiter les reculs mais qu'il s'agit de se battre pour nos enfants, nos élèves, nos seniors, nos malades, la planète bref pour notre projet, notre monde, un autre monde où s'affirme en premier la solidarité sociale et non "les eaux glacées du calcul égoïste". Il s'agit de passer de la lutte contre Macron et son monde à se battre pour Notre monde. Cette idée se diffuse lentement dans les milieux jeunes et salariés mobilisés ou non, car il n'est pas simple de se dire que pour défendre les simples acquis il faut envisager un changement de société, surtout sans organisation pour cela, sans dirigeants, sans plan de lutte, sans bien savoir où on va, en risquant son travail, sa liberté... etmettant en danger sa famille. 

Ainsi, on assiste à de toujours aussi nombreuses luttes sur des revendications partielles ou catégorielles visant à limiter les régressions. En même temps, quand on lit les interviews des acteurs de ces grèves et luttes émiettées, on voit quasiment toujours apparaître la conscience commune qu'il faudrait se battre contre les reculs généraux qu'impose Macron. Dès lors apparaissent des combats corporatifs à conscience globale : on sauve ce qu'on peut en attendant d'être plus forts ou en sachant qu'il le faudrait...... et un déplacement de cet esprit local à un niveau professionnel général, hospitaliers, enseignants, pompiers... ce qui explique leur durée. Et le combat pour la retraite pourrait encore plus amplifier ce caractère.

On peut alors se dire que Macron comme Charles X en son temps pourrait être tenté d'aller plus loin tant qu'il en a les forces ; restreindre encore plus la liberté de la presse, ce qu'il a évoqué par exemple la remise en cause de la loi de 1881 avec la lutte contre les « fake news » d'internet ; diminuer encore le pouvoir du Parlement ce qu'il a aussi évoqué; réformer enfin le système électoral en en multipliant les étages indirects... ce que voulait faire Macron et que la fronde cristallisée dans l'affaire Benalla a empêché.

Ce sont ces trois mesures que Charles X a prises qui ont mis le feu aux poudres en 1830.

Alors d'une certaine manière, ces luttes catégorielles corporatistes mais au même fond, s'encouragent les unes les autres et l'ensemble pèse à son tour sur d'autres secteurs entraînés à faire de même, tandis que la durée du soulèvement des Gilets Jaunes lui-même influe sur tous.

De manière interne aux mouvements, la durée entre en ligne pour les esprits qui cherchent alors des solutions et se transforment insensiblement.

On voit ainsi que la lutte des urgentistes s'ouvre peu à peu à d'autres services hospitaliers.

Le collectif inter-urgences appelle désormais l'ensemble de la profession hospitalière à la lutte en proposant une date commune le 26 septembre avant d'autres, en même temps que le nombre d'actions communes entres urgentistes et pompiers augmente, avec toujours la présence... de Gilets Jaunes.

On voit que les combats des enseignants ont commencé à s’émanciper des directions syndicales à travers différents collectifs. Il y a fort à parier que là aussi des évolutions et des rapprochements se feront.

Enfin dans ce contexte, la tactique de dispersion totale de la riposte par les directions syndicales en de multiples journées d'action en septembre pourrait bien avoir un effet inédit.

Disperser les ripostes quand il ne se passe rien, c'est une chose, le faire quand il y a les attaques d'ensemble du gouvernement, la pression générale des Gilets Jaunes et des tentatives de rapprochement, c'est peut-être faire entrer de nouveaux secteurs dans le processus de convergence.

C'est ce qu'on a vu avec la grève pour la retraite à la RATP le 13.09 avec une participation rare de près de 100% et l'envie de remettre ça par une grève illimitée en décembre. Yves Thréard, éditorialiste adjoint au Figaro, le disait très clairement dans le « C dans l'air » du 13 septembre : c'est l'ambiance créée par les Gilets Jaunes qui a suscité ce mouvement massif à la RATP et maintenant, le gouvernement a peur.

Par ailleurs le 16 septembre, la grève des agents des finances publiques contre les suppressions d'emplois, pour la défense des trésoreries locales et du service public parvenait à des taux historiques de mobilisation jamais atteints depuis 20 ans. Enfin, toujours le 16 septembre, la mobilisation des avocats, pilotes, infirmières, kiné et professions de santé libérales pour la défense des retraites était massive. Le 19 septembre, la mobilisation des électriciens et gaziers est qualifiée d'historique par ses organisateurs, le 20, les jeunes pour les climat sont également appelés à descendre dans la rue, le 21 ce sont outre les gilets jaunes, les adhérents de FO pour la défense des retraites, les écologistes pour le climat qui se mobilisent et pourraient bien faire de cette journée du patrimoine un événement particulièrement chaud, le 24 septembre, c'est au tour de la CGT d'appeler àdéfendre les retraites par la grève et dans la rue et le 28 septembre les Sound Systems pour obtenir justice pour Steve, en sachant que leur dernière manifestation pour des free parties techno sans répression avait réuni 400 000 personnes, associant pour la première fois le 28.09 leur lutte au contexte général, ouvrant la politisation à de nouveaux milieux. Et ça continue en octobre, retraités, pompiers...

Il est fort probable qu'à l'issue de cet épisode, la tactique de dispersion des direction syndicales aura eu surtout pour effet de les discréditer un peu plus et de faire entrer de nouveaux secteurs dans un processus de mobilisation générale ou de « grève générale » comme l'expliquait Rosa Luxembourg. J'y reviendrai..

De leur côté, dans un premier temps, les Gilets Jaunes, comme tout mouvement, ont attendu qu'on les rejoigne.

Par ailleurs, dans ce même moment, ils avaient la préoccupation d'entraîner derrière eux mais aussi de refuser instinctivement et à juste titre toute alliance avec d'autres forces socialement plus à l'aise dans le discours et dans l'habitude d'organiser, de commander. Ils sentaient spontanément qu'à défaut de pouvoir les entraîner, une alliance avec des forces plus organisées leur auraient fait perdre le contrôle social sur leur mouvement et l'aurait dénaturé. Ils auraient dû se soumettre aux habitudes d'autres forces socialement plus intégrées et au fond ils craignaient que cela fasse rentrer leur soulèvement dans le rang des mouvements traditionnels guère subversifs. Le refus quasi obsessionnel de toutes ces autres forces sociales - même quand elles se disaient amies - à ne pas voir par exemple que les Gilets Jaunes voulaient en premier lieu dégager Macron, c'est-à-dire ne pas remarquer le caractère de « soulèvement » des Gilets Jaunes, en est un exemple.

C'est pourquoi aussi les Gilets Jaunes refusaient toute direction nationale, tout porte parole, susceptible d'être intégré, avalé, digéré par le système et retournés ou démoli. Les Gilets Jaunes n'ont rien contre l'organisation par principe, ils ont expérimenté mille fois les effets négatifs de leur manque d'organisation, mais ils tenaient farouchement à leur spontanéité, pas par on ne sait quelle idéalisation abstraite de l'horizontalité, mais par réflexe de classe.

Bien sûr, avec le temps et une certaine usure, constatant d'une part que d'autres forces sociales continuent à combattre sans eux et dans la durée, jeunes contre le climat, féministes, urgentistes, pompiers, postiers, traminots, électriciens, combats pour la retraite... et d'autre part ayant pris un peu de bouteille, ils ont tenté à la base plus de rapprochements ou d'alliances.

Mais ils restent prudents, parfois avec des retours en arrière comme après l'expérience de la journée commune du 5 février 2019, où ils ont pu mesurer toute la duplicité des appareils syndicaux. Et au vu de l'obsession aveugle des syndicalistes – fussent-ils les plus honnêtes – qui se croient au centre du monde, à espérer que la lutte pour les retraites sera la mère des batailles, alors que bien des Gilets Jaunes n'auront même pas de retraite ou tellement faible que la défendre n'a guère de sens, ils peuvent être méfiants quand au manque d'attention que ces milieux portent à leur combat et le peu de respect qu'ils portent à ce qu'ils sont et veulent. Bien sûr, on ne sait pas ce qui peut advenir, on a bien vu des jeunes lycéens participer au mouvement pour les retraites de 2010 tout en essayant de lui donner la portée plus générale.

Verra-t-on des choses semblables ?

On verra, mais de toute façon, en faisant renouer le mouvement social avec le politique, en faisant du mouvement social lui-même poussé jusqu'au bout son propre débouché politique, les Gilets Jaunes déplacent la question sociale sur le terrain politique – la question de qui a le pouvoir – et au fond disent que pour défendre les retraites, pour défendre les services publics, l'emploi... il faut dégager Macron et prendre le pouvoir. Ils aggravent par là la crise de la représentation politique classique, intensifient celle du syndicalisme traditionnel qui n'a aucune perspective politique en ne lui laissant plus qu'une place de plus en plus résiduelle aux côtés des pouvoirs en place et globalement intègrent progressivement toutes les luttes dans cette lutte générale qui pose la question du pouvoir.

C'est ainsi que les Gilets Jaunes rapprochent insensiblement les luttes pour les fins de mois de celles de la fin du monde, les questions économiques et les questions politiques. Et il ne s'agit là, plus seulement de poignées de militants mais de centaines de milliers de personnes sinon plus qui sont entraînées dans le courant. La pression qu'exerce depuis 10 mois leur soulèvement invite peu à peu leur vision globale et déterminée dans tous les mouvements. Ça ne pourrait qu'impacter d'une manière ou d'une autre un mouvement de défense des retraites.

On voit même leur impact sur les élections municipales qui peuvent changer de nature en 2020 et sortir du ronron traditionnel pour poser plus concrètement la question de la société que nous voulons.

Quelle sera l'incidence des Gilets Jaunes sur les élections municipales ?

Bien sûr, il faut que le soulèvement des Gilets Jaunes continue et plus il sera fort plus il pèsera, mais il peut très bien peser aussi par une mobilisation amoindrie dans la rue, mais très active sur les réseaux sociaux.

Beaucoup de Gilets Jaunes ont créé par nécessité et à partir des ronds-points occupés des réseaux d'entraide divers, des potagers collectifs, des garages associatifs, des réseaux de maraude pour les SDF et renforcent bien des AMAP, circuits courts, magasins de vente directe et autres cafés autogérés, des ZAD généralisées d'un autre genre... En poussant un peu plus loin ces tentatives de reprendre en main leur vie de manière plus solidaire, certains envisagent de faire des listes Gilets Jaunes aux municipales et de prendre des communes puis d'organiser des associations de communes libres.... Les résistances de maires contre le glyphosate ou pour la défense des services publics les encouragent à imaginer un socialisme municipal comme le mouvement Broussiste a pu lefaire à la fin du XIXème siècle ou le PCF dans l'après guerre. Ils ne dissocient pas ce combat de leur combat plus général pourrévolutionner la société, ils en font un tremplin pour expérimenter un programme tout à la fois social mais aussi démocratique avec la question des référendum populaires, un RIC municipal. Avec la faillite du socialisme et du communisme, ils cherchent quelle société construire et veulent l'essayer là. Le mouvement ouvrier qui avait tout à inventer dans la foulée de la Commune de Paris s'est essayé à cette expérimentation communale dans une ambiance générale dominée par la nécessité de la révolution : ça a été le mouvement Broussiste qui a développé les services publics mais avec le souci des plus pauvres et a dominé le mouvement socialiste à ses débuts avant qu'il ne décline dans ce qu'on a appelé le « possibilisme » oubliant peu à peu ses ambitions révolutionnaires et s'installant progressivement dans une gestion municipale plus étroite.

Le mouvement ouvrier français a toujours été partagé entre ces deux courants municipaliste et révolutionnaire avec cette rare jonction à un moment très particulier marqué d'un esprit général révolutionnaire, le Broussisme. Le soulèvement des Gilets Jaunes, à une échelle moindre - quoi que - semble à nouveau reprendre ce chemin qui oppose depuis très longtemps ladémocratie communale à l'autorité dictatoriale du Préfet et par là, pourrait refonder à nouveau la question municipale alors qu'ensens inverse, l’État vise de son côté à restreindre la liberté communale par la communauté de communes et en vidant peu à peul'autorité du maire de tous ses pouvoirs.

Mais il y a encore d'autres aspects à la politisation souterraine en cours, à la construction d'une conscience de classe.

Les luttes d'Afrique s'invitent dans la situation française et modifient la nature de la lutte contre le racisme

La place des femmes en lutte dans ces évolutions

Dans les principaux appuis idéologiques sur lesquels peuvent compter les possédants, il y a nationalisme et racisme. Or là aussi, les choses changent.

Depuis les premiers succès électoraux de l'extrême droite en 1983 en France, l'extrême droite pèse sur la situation française comme partout en Europe et fait dériver la politique de tous, de gauche comme de droite, vers des prises de position et desmesures toujours plus réactionnaires, racistes et xénophobes. Certains de ces partis arrivent même au pouvoir et tentent demettre en pratique ce qu'ils préconisent. C'est à travers cette bataille de l'opinion par la peur, le repli sur soi, derrière sesfrontières, contre les étrangers, les migrants, les autres... que le capitalisme a pu mener ses principales remises en cause sociales et démocratiques. 

Cependant même là, ils n'ont pas gagné car même si leurs fondamentaux qui ont fait reculer les droits et la solidarité toutes ces dernières années se maintiennent très fortement dans les esprits tandis que leurs représentants se radicalisent, la situation est en train de changer à l'heure actuelle sans que nous l'ayons nécessairement perçu.

D'une certaine manière, les pouvoirs en place ou cherchant à le prendre et qui faisaient de la démagogie raciste leur fond de commerce politique, sont en train de radicaliser leurs positions racistes et xénophobes parce qu'ils ont perçu un nouveau danger, parce qu'ils sont inquiets.

Il y a deux éléments de transformation de la situation.

Ce qui est frappant aujourd'hui c'est que plus la pression contre les autres, les migrants, les étrangers prend de l'importance et plus elle prend ainsi la dimension d'un enjeu grave et global de société. Ainsi, on voit les résistances aux préjugés racistes et xénophobes prendre aussi de l'ampleur en s'habillant de cet enjeu global. En Grande-Bretagne, il est frappant par exemple de voir dans les manifestations que la lutte pour la démocratie contre la tentative de coup d’État de Boris Johnson s'accompagne presquetoujours de slogans, banderoles et messages de bienvenue pour les migrants.

Il ne s'agit en effet plus seulement de savoir ici si le départ des migrants permettrait aux hexagonaux de trouver du travail mais de savoir si la haine et la chasse aux migrants n'ouvriraient pas la porte à un régime fascisant, c'est-à-dire s'en prenant à tout le monde, aux protections sociales comme aux droits démocratiques.

Par ailleurs, la lutte pour les migrants mais surtout aussi des migrants eux-mêmes prend une toute autre dimensionqu'auparavant.

On sait que les luttes formidables des travailleurs en Chine depuis 20 ans ont fait progresser les salaires de 5 à 10% chaque année dans la décennie 2 000 mais de 10 à 20% en moyenne chaque année dans les années 2010 et qu'une couche de 150 à 300millions de personnes a atteint dans cette période un niveau de vie équivalent à ce qu'on trouve au Portugal ou en Espagne. C'estcertainement ce qui a permis à la planète d'éviter une récession ou une crise économique mondiale. Le développement industriel et urbain chinois a gagné toute l'Asie du Sud Est et fait pousser des gratte-ciel de Ho Chi Minh Ville à Bangkok en passant par Kuala Lumpur, transportant ses bouleversements sociétaux et ses luttes sociales dans cette partie du monde qui en font l'épicentre de toutes les luttes et les transformations sociales présentes et à venir.

Contrairement à ce qu'on croit, même si la Chine populaire est une dictature féroce où le droit de grève est par exemple interdit, c'est aussi un pays où la contestation sociale sous toutes ses formes est des plus importantes, des plus inventives et des plus explosives. On en a un petit exemple avec ce qui se passe à Hong Kong, même si le statut spécial de cette ville lui confère une certaine originalité la différenciant des autres mégalopoles chinoises ou asiatiques-mais pas tant que ça -. Shenzen ou Cantonpourraient tout autant exploser que Hong Kong et plus encore Chongqing la plus grande ville au monde surgie en peu de temps etses 35 millions d'habitants, presqu'autant que la population de toute l'Espagne.5

L'impact du mouvement à Hong Kong sur les Gilets Jaunes n'est déjà pas rien, devrait étonner et révèle au fond un mouvement plus souterrain.

Les transformations industrielles et capitalistiques de l'Asie ont entraîné de fil en aiguille celles de l'Afrique. Les flux d’investissements directs à l’étranger (IDE) vers l’Afrique ont bondi de 10 milliards de dollars en 2000 à plus de 55 milliards en 2015, faisant de ce continent la deuxième destination mondiale d’IDE immédiatement après la région Asie-Pacifique. Ce sont deux pays africains qui sont en tête des tableaux de croissance mondiale avec des taux de 6 à 9% par an. Six pays africains figurent parmi les dix premiers sur cette échelle dans le monde  La population urbaine est passée de 14% en 1950 à 40% en 2017, doublant entre 1995 et 2015. Les villes géantes se multiplient, les gratte ciels poussent tout autant à Addis Abeba que Dar es Salaam signifiant des transformations révolutionnaires du mode de vie, du régime matrimonial comme des libérations du carcande la tradition, de la religion ou l'autorité.

En même temps qu'une explosion urbaine qui transforme les mœurs bien plus importante et rapide que celle qu'a connue l'Europe, la dette extérieure africaine est passé de 13 milliards de dollars en 1973 à 450 milliards aujourd’hui, pour les seuls États subsahariens ; l'accaparement des terres équivaut à près de 50% des terres accaparées à travers le monde ;  la transformation de l’agriculture de subsistance en une agriculture d’exportation ne répond plus aux besoins alimentaires des populations locales ;  la vente à perte, sur les marchés africains, de produits agricoles états-uniens ou européens subventionnés, met hors jeu les produits de l’agriculture locale ; la rapine des richesses piscicoles côtières détruit la pêche traditionnelle ; la traite des femmes, dont les chaînes de commandement et les « consommateurs finaux » sont en Europe et dans les autres pays les plus riches, aggrave lacondition des femmes ; le pillage des cerveaux et des qualifications des Africains les plus qualifiés enterre un peu plus l'éducation ; le brigandage sur les matières premières, caoutchouc, or, pétrole, gaz, coltan, métaux rares finit de ruiner le continent. Et laconcurrence féroce des multinationales avive les conflits militaires locaux. La signature d’Accords de Partenariat Économique (APE)avec l’Union Européenne accélère ces tendances.

Les conséquences visibles de ce pillage sont l'aggravation de la désertification, la sécheresse, les guerres et les famines. La désertion des campagnes qui en résulte conduit à un mouvement migratoire interne en croissance rapide avec une explosion urbaine et des migrations externes de plus en plus importantes. Depuis une dizaine d’années, la croissance de l'exode rural et de la démographie est supérieure à celle des emplois nés du processus d'industrialisation et d'urbanisation, du coup des dizaines de millions de migrants ne trouvent plus de débouché professionnel dans les villes et partent ou envisagent leur départ vers l'Europe ou les USA. 

Nous ne sommes qu'au début d'un mouvement migratoire considérable - les 68 millions de réfugiés en 2017 dans le mondeviennent majoritairement d’Afrique - dont les deux faces les plus visibles sont d'une part la transformation de la Méditerranée entombeau d'au moins 30 000 migrants provenant d’Afrique et, d'autre part, la fermeture de plus en plus violente des frontièreseuropéennes aux migrants.

Mais la troisième face, c'est que ces migrants sont différents et combatifs.

Les révolutions du monde arabe de la Tunisie à l’Égypte en passant aujourd'hui par le Soudan ou l'Algérie ont bien sûr leurs causes propres mais sont aussi liées au bouleversements du mode de vie chambardant du tout au tout des sociétés traditionnelles paysannes6.

Or, il y a depuis une dizaine d'années d’intenses luttes économiques et politiques de la classe ouvrière et des exploités en Afrique. On l'a vu avec les chutes de Ben Ali et Moubarak et aujourd'hui Omar Al Bachir ou Bouteflika, mais aussi -moins visibles et connus - sur tout le continent, traversé par une multitude de conflits sociaux depuis l’Afrique du Sud jusqu'au Tchad, en passant par le Liberia, Mozambique, Lesotho, Maroc, Ethiopie, Tanzanie, Burundi, Zimbabwe, Niger, Mali, Sénégal, Mauritanie, Bénin, Madagascar, Nigeria, Kenya, Congo Kinshasa, RDC, Angola, Guinée, Gabon, Cameroun, Guinée Bissau, Côte d'ivoire, Burkina Faso, Togo, Soudan... mais aussi à Mayotte, la Réunion (comme d'ailleurs dans tous les Dom Tom français).

En plus, la révolution industrielle africaine procède à une révolution matrimoniale qui tout à la fois jette les femmes à la rue et les libère. En plus des luttes des travailleurs, il y a en Afrique de nombreuses luttes de femmes pour l'égalité des droits dont l'obtention toute récente du droit à l'avortement en Algérie, du droit à l'héritage égal en Tunisie ou encore les manifestations des femmes en août 2018 en Afrique du Sud, des femmes pour la scolarisation de leurs enfants en Guinée en mars 2018, des femmes de ménages de l'Ile Maurice à l'automne 2017, des femmes du Soudan, des femmes d'Algérie... et bien d'autres.

Du coup, les capitalistes et gouvernants européens qui importaient en Europe depuis longtemps des paysans soumis et arriérés contre la main d’œuvre européenne, ce qui leur permettait en même temps leur démagogie raciste pour diviser, s'inquiètent maintenant des évolutions en Afrique et des nouvelles « classes de ce continent qui deviennent dangereuses ». Une conscience de classe naissante qu'on peut mesurer en Afrique du Sud, où les travailleurs sont à la pointe des combats et où 147 organisations ouvrières se sont fédérées en juillet 2018 pour porter la lutte de classe à un niveau plus élevé et radical.

Or cette conscience s'est exportée en Europe, en France ou en Italie et c'est ce que craignent d'autant plus nos dirigeants et qui fait naître des poussées de haine à Salvini. Ce qu'il n'aime pas, ce sont les travailleurs conscients et qui luttent. Il ne voit pas dans les bateaux qui traversent la méditerranée que des réfugiés mais aussi des combattants.

On a ainsi connu en France depuis 2008-2010 des mobilisations de migrants comme on en n'a jamais connu et à une échelle encore plus importante dans d'autres pays occidentaux. 

Il y a eu en conséquence de grands changements dans les mentalités d'abord de secteurs militants français traditionnels puis en partie des classes opprimées elles-mêmes sur le terrain du racisme depuis ces années 2008-2010. En effet, un tournant a eu lieu à ce moment puisqu'on est passé d'une solidarité humaniste à un début de solidarité de classe. 2008-2010, c'est l'apparition desluttes des « travailleurs sans papiers » dont ce nom de « travailleurs » gagné ces années-là par la lutte de plus de 10 000 travailleurs sans papiers, évoque plus la lutte de classe que la solidarité humaine, luttes qui n'ont pas cessé depuis, avec celles de 2015 contre la CGPME ou les hôteliers-restaurateurs, celles de 2016  face à la Direction Générale du Travail, celles de 2017 sur le marché de Rungis et l'occupation de la tour Semmaris, celle au printemps 2018 de la lutte simultanée des travailleurs de 6 entreprises parisiennes du BTP pour la régularisation des sans papiers et depuis, ces luttes se multiplient.

Ces luttes changent de statut et ne sont plus de migrants ni même de travailleurs migrants mais de plus en plus souvent de travailleurs "tout court". Or ces luttes sont souvent animées par des femmes au travail.

On a vu ces luttes de travailleuses d'origine africaine apparaître en 2012 avec la grève des femmes de ménage de l'hôtel Campanile de Suresnes du groupe Louvre Hôtels, qui a été un tournant, puis 2014-2015 avec les coiffeuses du Boulevard deStrasbourg à Paris, puis à nouveau cette année-là les femmes de ménage de deux grands hôtels Park Hyatt, en 2016 dans les hôtels Novotel, Intercontinental et B&B de Marseille... conduisant globalement à une véritable Intifada sociale des femmes de ménage africaines à la BNF, au ministère des Finances, à Radio France ou encore fin 2017 à l'Holiday Inn de Clichy et dans la même période dans le nettoyage des gares du nord parisien chez Onet. 

Ces femmes en lutte ont marqué l'opinion des militants par leur détermination et leur courage lors l'automne-hiver 2017 en menant ces luttes victorieuses dans le nettoyage et l'hôtellerie mais surtout ont pesé directement sur l'ambiance sociale et politique générale du printemps 2018 en France en croisant le mouvement des femmes travailleuses des Ehpad et en entraînant avec ces dernières tout le mouvement social français dans son ensemble.

Or dans le soulèvement des Gilets Jaunes, les femmes souvent les prolétaires du secteur de la santé ont été très présentes, comme Priscillia Ludowsky qui est martiniquaise.

De plus, un élément marquant de ces luttes des travailleuses africaines est que le plus souvent des AG réunissaient tous les jours l'ensemble des grévistes avec de réelles décisions prises en commun, et non pas décidées en haut, donnant une dimension démocratique rare à ces conflits. Pour penser cet événement, il faut se rappeler le rôle des OS (Ouvriers Spécialisés, manœuvres) nord-africains dans les conflits de l'automobile du début des années 1970. Les hiérarchies syndicales organisaient surtout les travailleurs les plus qualifiés, pétrifiées par « l'argument » à tendance raciste que les travailleurs étrangers devenant majoritaires sur les chaînes de montage allaient faire baisser les salaires, d’où l'organisation par eux de grèves perlées, tournantes des seuls ouvriers qualifiés, des seuls secteurs professionnels qualifiés... à moindre coût mais totalement inefficaces. Ils refusaient d'organiser les grèves des OS qui partaient toutes seules de manière sauvage. Ce qui fait penser aux caractéristiques de la grève perlée des cheminots de 2018. Ce sont alors les OS, dont beaucoup de nord-africains, que les patrons de l'automobile venaient de faire venir en nombre d'Afrique pour répondre au boom économique, qui lancèrent toute une série de conflits victorieux dans l'automobile dans des grèves totales et extensives. Beaucoup de ces animateurs de ces mouvements devinrent ensuite les militants syndicalistes radicaux de la période suivante.

Pour les capitalistes, il ne faudrait surtout pas importer, avec les travailleurs africains, les luttes des travailleurs d’Afrique, leur conscience et leur méthode de lutte et que les travailleurs d'Europe se mettent ainsi à voir dans les travailleurs africains des camarades de combat et non plus des concurrents. Bref, pour les capitalistes et les gouvernants à leur service, il y a un risque que la base de leur démagogie raciste ne s'effondre et par là, une des bases de toute leur politique depuis des décennies.

C'est ainsi qu'il faut comprendre l'évolution de la situation. La montée du racisme alimentée par des fascistes n'est pas vraiment une montée du fascisme du type de celle des années 1930 alimentée par la ruine des classes moyennes. Cette amplification du racisme est en quelque sorte déconnectée des préoccupations économiques des européens.

D'une part, une hausse de la démagogie raciste par des dirigeants conscients de ce qui vient et qui cherchent à fermer les frontières avec tous les effets de cette démagogie sur une partie de la population. D'autre part ces luttes de travailleurs migrants qui sont de plus en plus accompagnées par un accroissement notable des mouvements de solidarité avec les migrants non pasconcomitants pour le moment à la brutale plongée des classes moyennes dans la misère – mais concomitants de la prise en compte de la dimension plus historique de la question du racisme et de la place grandissante que prennent ces luttes de travailleurs migrants dans les luttes des travailleurs français.

Le fait que Cédric Herrou ait été choisi personnalité de l'année par les lecteurs de « Nice Matin » en est tout un symbole, ou encore le soutien formidable qu'ont eu les capitaines des bateaux de secours aux migrants en Méditerranée. Bien sûr, le racisme est toujours immensément prégnant, mais on sent des décalages entre la violence de la démagogie raciste des dirigeants politiques et une violence économique qui n'est pas de ce niveau ce qui favorise des évolutions de conscience qui ne font quecommencer. C'est ainsi que Salvini a subi un échec pour le moment tandis que Johnson lui-même n'est pas loin d''en subir un autre à son tour.

Le temps joue contre ces démagogues et tout autant contre Macron ; le Front Social en 2017 avait fait le lien entre syndicalistes et jeunes des quartiers, depuis, une manifestation commune entre Gilets Jaunes et jeunes de quartier a été organisée en juillet 2019, et phénomène qui dépasse ce cadre militant, les quartiers Nord de Marseille ont rejoint pour la première fois les Gilets Jaunes dans l'acte 43 le 7 septembre 2019.

Or, tous ces phénomènes de politisation sont relayés par une presse toute nouvelle en ligne et d'importance.

La politisation et le nombre : bien au delà de ce qui est dit

On a souvent parlé de la manifestation syndicale du 14 juin 2017 de plus de 1 million de personnes pour comparer à celles des Gilets Jaunes qui n'auraient jamais atteint de tels chiffres de mobilisations et qu'ils n'entraîneraient que des minorités par rapport aux syndicats.

Il n'y a rien de plus faux.

Le 17 novembre le ministère de l'intérieur a donné le chiffre de 288 000 manifestants, qui étaient pour la plupart dans cette période du mouvement sur des rond points avec 2 000 "actions" ce jour-là selon lui, donc une moyenne de 144 personnes parrond-point sur toute la journée. Ce qui est ridicule pour tous ceux qui ont vécu cette journée.

On connaît la forte propension du ministère de l'Intérieur à baisser les chiffres. A la mi-journée le magazine « Auto-moto » annonce déjà 300 000 manifestants ; Mélenchon pour sa part dénonce les chiffres de la police et estime à 500 000 le nombre de manifestants pour la journée ; un syndicat de police annonce 1 300 000 manifestants ; les Gilets Jaunes unanimement disent en tous cas plus de 1 million.

Par la suite, lorsque le "Nombre jaune" a quantifié les manifestations à partir de ce que donnait la plupart du temps la presse locale, ses animateurs recensaient le plus souvent 3 à 4 fois plus de manifestants que ce que comptait la police. Or la presse locale en particulier sur les rond-points était elle-même très en dessous de la réalité. En général le journaliste quand il s'agit de manifestation, vient au début et donne le chiffre qu'il estime à ce moment, qui n'est déjà pas au maximum de ce que va regrouper la manifestation. Avec les rond-points occupés c'est pire. Le journaliste – qui rappelons-le donne le plus généralement des chiffres supérieurs à ceux de la police - procède de la même manière mais les ronds-points sont occupés en permanence et pas par les mêmes personnes qui tournent. Ainsi pour l'avoir vécu et mesuré lorsqu'un rond-point était occupé par 100 personnes à un moment T, avec le turn-over on pouvait bien multiplier ce chiffre par 4 ou 5 pour avoir une estimation réelle de la participation à l'occupation totale, c'est-à-dire non pas 100 mais 400 ou 500.

Bien sûr, avec le temps, les mois qui s'écoulent, le passage aux manifestations du samedi, les choses vont changer et peu à peu ce seront bien souvent les mêmes ou quasi qui occuperont en permanence les rond-points. Mais au début, au moment des 288000 selon la police, on peut donc facilement multiplier par 4 son chiffre, ce qui ferait donc déjà plus d'un million et près de 1,5millions si on multiplie par 5. Si on étend le recensement sur la semaine qui suit le 17.11, le turn-over continue sur d'autrespersonnes. Ceux qui viennent en semaine ne sont pas nécessairement ceux qui viennent le week-end. Ceux qui viennent telle semaine ne sont pas toujours ceux qui viennent telle autre semaine. Et puis dans les petites communes, les journalistes ne recensent rien ; ainsi de très nombreux rond-points occupés ne sont pas comptabilisés. Alors si on augmente le chiffre de 1 à 1,5 millions de toutes ces inobservations on peut dire sans difficulté qu'on doit dépasser les deux millions de personnes différentes sur la semaine qui suit le 17.11. Et si on essaie de mesurer sur un mois, du 17 novembre au 17 décembre où il y a eu les mobilisations les plus fortes, ce serait probablement bien au delà de ce chiffre de deux millions.

Par ailleurs, sur les 10 mois du mouvement, même si l'importance de la participation a diminué, tout le monde a pu constater que si des anciens arrêtaient, des nouveaux qui se contentaient de soutenir jusque là entraient à leur tour dans la danse.

Alors combien au total ?

Personne ne le sait mais entre deux et trois millions et plus près de trois que de deux est une estimation raisonnable.

On est en tous cas très loin du mouvement minoritaire que se plaisent à décrire ses détracteurs en parlant derrière le ministère de l'intérieur de 250 à 300 000 manifestants.

C'est le plus grand mouvement social depuis 1968.7 Et la politisation mêmes si elle est de nature différente et à des degrés divers est à la hauteur de l'ampleur du mouvement de millions de personnes.

Les réseaux sociaux, une presse libre et de masse : un phénomène inédit

Quel impact sur la situation ?

De plus, si bien des militants ont arrêté ou suspendu leur participation aux manifestations ou aux rond-points, ils continuent très souvent à suivre ce qui se passe sur internet.

Le nombre de pages facebook de Gilets Jaunes a explosé avec des centaines et des centaines de pages de portée locale, régionale ou nationale qui vont de quelques centaines d'abonnés à plusieurs centaines de milliers et de nombreuses dépassant les 10 000 ou 50 000 abonnés. En même temps bien d'autres pages « radicales » ont elles aussi explosé leur nombre d'abonnés comme par exemple la page « Luttes Invisibles » qui fait un pont entre gilets jaunes et gilets rouges qui est passée à 105 000 fans et 108 000 abonnés en peu de temps avec 3 à 4 millions de « vus » par semaine.

Des centaines de milliers de personnes au moins sinon des millions qui suivent ces pages assidûment se politisent à grande vitesse. C'est un élément jamais vécu auparavant qui s'additionne qualitativement aux chiffres de manifestants et nous annonce un avenir totalement imprévisible.

En effet, si les manifestants ont commencé sur les taxes, ils parlent aujourd'hui de révolution et scandent sans problème « anti-anti capitaliste » ou « police partout justice nulle part »... Si des slogans ne résument pas une situation ils tracent toutefois le chemin qu'ont parcouru des centaines de milliers de prolétaires en quelques mois et combien cela peut peser sur la situation générale.

De ce point de vue aussi, parce qu'il entraîne des couches de la population les plus pauvres, qualitativement c'est le plus grand mouvement social depuis 1968, bien au delà de ce qui a pu se passer en 1995.

De plus nous ne sommes qu'au début de ce mouvement/soulèvement.

La conscience politique renforce la conscience de classe qui fait le lien entre toutes les mobilisations, toutes les initiatives... pour faire de l'ensemble de ces mobilisations actuelles, une seule, une « grève générale » au sens d'une période de mobilisations diverses mais dans un esprit de plus en plus commun, global subversif, politique, que donnait Rosa Luxembourg à cette formule, jusqu'à sa phase insurrectionnelle.

Macron a compris le danger des réseaux sociaux investis par la fougue militante des plus pauvres. C'est pourquoi il essaie de museler la presse libre. Il a le soutien de ses amis milliardaires propriétaires des principaux média en France. Mais son monopole de l'information a eu un effet inverse à celui recherché dans cette situation de mobilisations. Ainsi si les citoyens français prenaient leur informations à 80% dans les grands médias il y a quelques années, ils ne sont aujourd'hui plus que 50% à égalité avec les réseaux sociaux. Et une proportion plus importante encore chez les jeunes.

C''est pourquoi Macron veut limiter la liberté d'expression sur le réseaux sociaux au nom de la lutte contre la haine – terme très flou – avec la loi Avia après avoir rencontré Zuckerberg le fondateur de Facebook tandis que celui-ci s'est associé à 8 grands médias français pour traquer ce qu'ils appellent les fausses rumeurs, en fait permettre à lui-même et à 8 grands médias d'exercer un droit de censure sur les informations qui paraissent sur internet. Ainsi depuis quelques mois, de très nombreuses pages de Gilets Jaunes ou de militants radicaux ou révolutionnaires sont bloquées, « déférencées », rendues invisibles ou ont des publications à diffusion restreinte.

C'est une gêne assurément mais là aussi, Macron – même s'il est très pressé - ne peut pas aller plus vite que ce que l'ambiance générale lui permet au risque de provoquer de violentes crises.

Charles X d'une certaine manière, lui aussi en voulant aller plus vite que la musique, en s'en prenant à la liberté de la presse a déclenché la révolution de 1830.

Le moment frénétique : des militants, des réseaux, mais pas de parti

Il faut donc maintenant comparer certaines caractéristiques du soulèvement social actuel à une autre période de l'histoire de France, celle des luttes sociales sous Charles X et Louis Philippe.

Ces années, de 1824 à 1830 pour l'un et de 1830 à 1848 pour l'autre, ont été des années d'émeutes ouvrières fréquentes voire d'émeutes prenant le caractère de révolution, qui ont été baptisées par l'histoire, « Le moment frénétique » de 1824 à 1834, moment qu'on pourrait prolonger jusqu'en 1848 avec des révoltes quasi annuelles, comme dans la première moitié des années 1830, mais également de 1839 à 1848. 

Ces émeutes ont des raisons sociales, la révolution industrielle ; politiques, le caractère profondément réactionnaire et ultra-provoquant de Charles X, dans le style Macron, ou plus souple mais toujours monarchique de Louis-Philippe. Pour ce qui nous intéresse ici, il faut bien voir d'une part qu'il n'existait pas de parti et de syndicats organisés, ça n'existait pas encore, mais d'autre part qu'il existait la foule de « militants » dispersés qu'ont été les centaines de milliers d'anciens soldats de la Grande armée de Napoléon licenciés par Charles X. Ce qui, au delà du paradoxe apparent, nous rapproche d'une compréhension d'aujourd'hui et de ses potentialités.

Ces soldats qui avaient connu les années révolutionnaires de 1789 et après ou qui avaient porté ses idéaux malgré l'Empire, expérimentés, déterminés, se trouvent brutalement sans travail par la chute de l'Empire et se convertissent dans de petits travaux, cafetiers, colporteurs, ouvriers, etc... mais toujours disponibles à la sédition. Habités des idéaux républicains, ayant du temps libre, ils ont été les animateurs, les organisateurs de toutes les révoltes et émeutes de ce moment, dispersées mais incessantes en France comme à l'étranger puisque nombre d'entre eux venaient de toute l'Europe. Sans tonalité péjorative, ce sont plus des chefs d'émeutes émiettées que des constructeurs d'organisations unifiées, mais ils sont de toutes les séditions. 

Aujourd'hui, toujours en changeant ce qu'il faut changer, on assiste à la création d'un terreau militant semblable et d'une même ampleur.

L'émergence des zadistes est un phénomène social, une jeunesse qui n'a pas l'espoir de vivre mieux que ses parents et qui vit de « petits boulots » saisonniers souvent, intérim, CDD, auto-entrepreneurs, travail au noir, travaux ubérisés, contrats aidés partiels qui ne laissent que peu d'espoir dans l'épanouissement dans ce monde, mais du temps pour s'émanciper des modes de pensée et de vivre dominants. Ce sont en quelque sorte des licenciés de la vie standard comme les soldats de la Grande armée avaient été aussi licenciés de la vie.

De la même manière, les licenciements massifs n'ont pas qu'alimenté le chômage et le désespoir. Dans la fonction publique , ils alimentent chez beaucoup une haine profonde de ce système qui détruit leur emploi, leur vie mais aussi, ce qui est important, l'esprit de service public. Or, avec la destruction du service public et de son esprit, les suppressions de postes des salariés de la fonction publique sont massifs : des centaines de milliers, pas loin du million en 20 ans avec une accélération ces derniers temps. Cela entraîne l'apparition d'autant de militants de la cause publique qu'on retrouvera pour défendre une gare, une poste, une maternité, un hôpital, un lieu naturel protégé... et l'esprit du service public, d'une vie meilleure.

Plus généralement les Gilets Jaunes qui multiplient les petits boulots tout autant que les zadistes mais à une échelle plus large et sur plusieurs générations sont les licenciés de la vie. Ce n'est pas une entreprise qui ferme et les vire, c'est la société qui s'est fermée pour eux et les a virés de son mode de protection sociale ou de la retraite. Ils ont la détermination des licenciés des entreprises et bien plus encore puisqu'ils sont licenciés à vie et sans espoir de retour tout en formant un bloc non plus seulement professionnel pour une entreprise ou un secteur, mais un bloc idéologique tout comme les soldats de l'Empire avaient retrouvé avec leur licenciement leurs premiers élans républicains.

Par ailleurs, en raison du plein emploi passé, ceux qui ont plus de 60 ans aujourd'hui ont une espérance de vie en bonne santé plus longue qui leur a permis un engagement important dans le bénévolat associatif qui animent des radios et des journauxlocaux, des web radios ou télé, des pages facebook, des associations caritatives ou d'aide aux migrants, d'alphabétisation ou de lutte contre la torture, de défense de la nature ou du sport amateur... ce qui est unique dans l'histoire de l'humanité. 

Enfin,  Macron va mettre à la rue ou à la retraite militante avec sa réforme de la représentation syndicale de 60 000 à 200 000 militants syndicalistes. 

Les gouvernements du recul social ont ainsi peu à peu élaboré un terreau social de militants de la cause publique, du service public, de l'idéal public, d'une vie plus partagée, plus solidaire, de la défense du bien commun et de la dignité humaine, échappant au contrôle des grandes organisations militantes traditionnelles comme hier Charles X avait créé les militants des révoltes à venir en licenciant les soldats de la Grande Armée dont leur savoir-faire avait donné naissance à des cafés républicains, aux campagnes de banquets et aux colporteurs des nouvelles révolutionnaires dans les villages les plus reculés... aujourd'hui aux pages des réseaux sociaux, aux ZAD, aux comités de défense multiples, aux maraîchages communs, à l'occupation des ronds-points, aux manifestations du samedi...

C'est un formidable terreau militant dépassant de loin toutes les organisations. 

Pour le moment  ce milieu a besoin d'horizontalité, de prendre en main son destin par méfiance des appareils. Mais il pourrait rapidement éprouver le besoin d'unifier un peu plus son action sous la pression de la politisation de la situation, par exemple un coup de force de Macron de trop - pensons à Johnson - une tentative de l'extrême droite à aller trop vite - pensons à Salvini - bref une volonté mais unifiée de nos adversaires à mettre un coup d'arrêt brutal au soulèvement en cours avec les pièges politiques pour le diviser sur la base du racisme ou nationalisme...

Mais pour ça il faut un personnel politique. Ainsi tous les scandales de de Rugy à Ferrand en passant par Benalla et bien d'autres qui discréditent tout l'appareil politique, font partie de ce large mouvement de politisation où ceux d'en bas ne veulent plus et ceux d'en haut ne peuvent plus. On ne peut plus séparer maintenant une grève économique ou corporatiste d'un scandale politique, d'une émotion écologiste, tous s'habillent peu à peu du même esprit qu'expriment les Gilets Jaunes, la question générale du pouvoir et privent peu à peu les dirigeants politiques de ce monde de toute autorité et de tout « homme » neuf.

Autant pour l'émergence du soulèvement des Gilets Jaunes, la participation massive de millions de personnes à la prise en main de leur propre vie, tout parti est inutile voire nuisible, autant dans les phases terminales d'affrontement avec le pouvoir, leregroupement de l'initiative est vital.

Mais ce n'est que dans le décours de la première phase que peut se construire le parti, au sens de « partisans d'une même cause », de compréhension commune de la situation et des tâches qui en découlent. Le parti c'est d'abord ça, cettecompréhension commune forgée dans la lutte la plus vive ensemble qui lie la grève économique, à la mobilisation écologique oucontre un scandale politique. L'aspect organisationnel ne peut surgir que de ce terreau commun avec des militants qui ont pu seconnaître et s'éprouver dans les combats de ce moment, les plus talentueux prenant de fait et naturellement la place de « figures », de porte paroles puis de dirigeants.

On a vu le surgissement du mouvement 5 étoiles en Italie, l'émergence rapide de Salvini et son parti fascisant, celui du Brexit en Grande Bretagne... C'est dans ces moments que peuvent surgir les partis de toutes sortes... Il ne faut pas rater ces moments. Ils peuvent venir vite.

Deux autres tentatives de contre-révolution sociale d'ampleur et les soulèvements sociaux qui s'y sont opposés

Sans remonter plus loin en arrière, observons les deux derniers « soulèvements » qui ont duré respectivement entre 14 et 16 ans. Il y a d'abord eu le soulèvement social qui a commencé en 1934 et fini en 1949 avec une guerre au milieu (non sans résistances très importantes durant la guerre) avec deux pics de montées sociales lors des grèves générales de 1936-1937 d'une part et de 1947-1948 d'autre part. 

On a le plus souvent tendance à y voir deux mouvements du fait de la guerre. En fait il s'agit du même, issu de la crise économique mondiale de 1929, car avant, pendant ou après la guerre, ce sont les mêmes acteurs qui ont animé ces soulèvementssociaux vu le peu de distance entre la dernière grève générale de novembre 1938 et les premiers soulèvements sociaux de 1944. 

Il y a eu ensuite le soulèvement social de 1963-1976, celui-là en pleine croissance et qui s'est développé lors de l'adaptation à marche forcée d'une vieille économie coloniale à une économie industrielle moderne pour la France avec son acmé lors de la grève générale de 1968.

Le soulèvement actuel déclenché dans une période de régression de tout le monde occidental emprunte par la proximité des situations dans lesquelles nous vivons à celui de 1963-1976 mais aussi par l'ampleur des changements, leur dureté et notre horizon mental sombre à celui de 1934-1949.

On peut faire commencer ce soulèvement actuel autour de 2009/2010 si on regarde à l'échelle mondiale avec les basculements des grèves chinoises puis les soulèvements arabes ou en février 2016 si on ne regarde que la France.

A chaque fois, que ce soit en 1934-1948 Ou en 1963-1968, au vu de l'importance des changements en cours, ces soulèvements se sont placés dans des remuements mondiaux.

Et c'est encore le cas aujourd'hui où la crise mondiale des subprimes de 2007/2008 a croisé en sens inverse l'expansion économique de la Chine, commencée dans les années 2000 et qui a pesé au niveau mondial à partir de 2010. 

Ces deux phénomènes agrégés dans une espèce de mouvement en spirale contradictoire, ont entraîné par des biais divers l'explosion des mouvements sociaux en Afrique, les révolutions arabes, tunisiennes et égyptiennes, les luttes sociales en Grèce,Espagne, USA... l'apparition et la chute des courants politiques comme Syriza ou Podemos, et, en sens inverse un peu partout,contre ces mouvements sociaux et leurs échecs momentanés jusqu'à présent, un renforcement des politiques répressives et des régimes autoritaires, du général Sissi à Trump, Macron en passant par le gouvernement grec de droite, Salvini ou Johnson et bien d'autres.

Il faut comprendre le mouvement que nous connaissons actuellement en France dans cette onde longue.

La crise des subprimes a été enrayée, certes d'autres peuvent surgir à tout instant et peut-être plus tôt qu'on ne le pense - ce qui est central et pourrait tout changer si cela arrivait - quand on voit l'injection de 53 milliards de dollars par la Fed dans le système financier le 17 septembre, mais il n'y a pas encore pour le moment d'effondrement brutal de l'économie comme en 1929. .

Cela est probablement dû au boom économique chinois malgré son ralentissement actuel. Cela ne produit pas les mêmessituations dramatiques que dans les années 1930.

Aujourd'hui, si les protections sociales sont attaquées de plus en plus gravement avec un risque de disparition, elles continuent toutefois à subsister partiellement ou encore en grande partie, contrairement au vide soudain des années 1930. De plus, il n'y a pas non plus aujourd'hui comme à cette époque, l'armée d'anciens combattants abandonnés à eux-mêmes, sans aucuneressource en même temps qu'une masse de petits bourgeois ruinés sans aucune protection et livrés à la démagogie fasciste ou nazie. Et puis enfin, malgré les tensions internationales montantes, les guerres commerciales qui s'intensifient et certains replisnationaux nous sommes encore loin d'une éventuelle guerre mondiale.

En ce sens, si on fait souvent référence actuellement aux années 30 et à la montée du fascisme, ce qui se passe aujourd'hui ressemble par l'élan des Gilets Jaunes, leur détermination et leurs méthodes aux mobilisations des années 1930 mais reste en partie par ses catégories sociales les plus protégées et hésitantes, pour le moment, plus proche des années 1963-1976 et de l'espoir d'un retour à la situation d'avant. On oscille encore entre les deux.

En fait, on a du mal à comparer, car à part le seul mois de mai 68 qu'on identifie parfois à une révolte étudiante dans le plein emploi ou le seul mois de juin 36 qu'on identifie à une victoire électorale du Front Populaire, on ne connaît guère les années qui précèdent 1936 ou 1968. En fait – en changeant ce qu'il faut changer - les années qui viennent de s'écouler ressemblent énormément à 1967 lorsque De Gaulle, en difficulté électorale mais pressé par l'ouverture de la France au marché européen au 1er juillet 1968, s'est mis à gouverner par ordonnances, contre les syndicats et contre tout dialogue social, en multipliant les contre réformes sociales, amplifiant une violent répression policière et en licenciant massivement dans l'économie française, jusqu'à une réforme de l'université cherchant à mettre en place une sélection drastique.

La liste des contre-réformes que de Gaulle entreprend entre 1963 et 1968 et plus particulièrement en 1967 est impressionnante :  réforme de l'enseignement (plan Fouchet), lois anti-grève de juillet 1963 qui permettent de « criminaliser » les grèves, création de l'ANPE pour accroître la mobilité de la main-d'œuvre, ordonnances sur l'emploi et l'intéressement pour faire participer les travailleurs à leur propre surexploitation, allègements fiscaux pour les entreprises qui se modernisent, réorganisation de l'armée conçue en vue du quadrillage policier du pays, renforcement de l'appareil policier, quasi-suppression de l'indépendance des juges du parquet, réforme de la procédure de l'instruction, allongement du délai de garde à vue, restrictions du droit de grève pour certaines professions, etc...  Les ordonnances de 1967 signent une nouvelle accélération des contre-réformes. En Avril 1967 ce sont des attaques contre les chômeurs, la Sécurité Sociale, et des facilités accrues de licenciement. Le 13 mai 1967, le gouvernement s'attaque au code du travail. A l'automne 1967, c'est la mise en application de la réforme de l'enseignement, le plan Fouchet initié en début d'année, qui vise à renforcer la sélection, en prévoyant de diminuer quasi par deux les effectifs étudiants. 

Les CRS tapent comme des sourds sur tout ce qui bouge, les arrestations et les condamnations sont très nombreuses et sévères. Le domaine des libertés publiques et individuelles est gravement entamé. On parle de « dictature », certains de fascisme. On a oublié ce moment parce que les acquis de mai 1968 ont tout effacé.

Cependant, à la  différence d'aujourd'hui, nous sommes alors en pleine expansion économique, le chômage est faible -160 000 chômeurs en 1967 -, l'avenir paraît pouvoir être meilleur...  

Par contre le monde actuel est marqué comme l'horizon des années 1930 par une montée du fascisme et notamment la victoire de Hitler en 1933 mais pas encore de la guerre qui vient.

Ainsi, pour penser aujourd'hui en s'appuyant sur le passé, il nous faut penser une combinaison de la période 1934-1949 et celle de 1963-1976, voir comment l'une se glisse dans l'autre et à partir de là... imaginer encore tout autre chose. Les Gilets Jaunes nous le font toucher du doigt.

Dans cette combinaison, il nous faut penser en terme de période de plusieurs années, voire d'une ou deux décennies. On ne pense plus telle ou telle grève, tel ou tel mouvement mais la progression de ces mouvements combinés, la progression desconsciences qui les accompagnent

Alors, la « grève générale » dans sa compréhension la plus stricte d'un blocage de l'économie de quelques semaines comme en « mai » 1968 ou « juin » 36 mais des « années »1947-48 s'inscrit dans la « grève générale » au sens d'une période de nombreuses années comme la définissait Rosa Luxembourg quand celle-ci n'est qu'un autre nom pour la prise de conscience progressive de la nécessité de la révolution. Lorsque cette révolution des consciences a atteint un point suffisamment élevé, la grève générale au sens strict ou le processus insurrectionnel de 1947-48 devient possible : c'est le processus actuel.

La grève générale : la révolution précède la grève

Ce qui est donc remarquable dans les résistances actuelles, c'est que malgré la répression, malgré l'abandon ou la trahison des directions syndicales et politiques, malgré l’extrême faiblesse  de l’opposition institutionnelle et même  journalistique ou intellectuelle, on assiste depuis février 2016 à une résistance sociale et sociétale continue qui n'est certes pas torrentielle mais qui prend peu à peu de l'ampleur et de la profondeur et qui progressivement affirme l'objectif d'un autre mode de vie, une vie meilleure et pose insensiblement la question du pouvoir. 

Pas plus que Hollande hier, Macron, le Jupiter olympien, le Bonaparte, n'arrive à mettre  fin à ces mouvements et ces grèves à répétition, ce qui  commence à peser sur le moral des patrons et la côte de Macron elle-même parmi eux. Ils commencent à voir dans l'apprenti empereur un facteur de désordre plus que d'ordre et plus encore, un facteur de centralisation et de politisation des luttes. Ils l'ont particulièrement dit en juillet 2018 en lui balançant l'affaire Benalla dans les jambes puis au début décembre 2018 où le grand patronat a carrément demandé à Macron de reculer ou céder, faute de pouvoir lui demander de partir simplement parce qu'ils n'ont pas pour le moment de solution de rechange.

La durée du mouvement social devient dans cette situation un élément mortel pour le régime de Macron, risquant de diviser les sommets de l’État sur la politique à mener et conduire à une crise politique. 

Or le soulèvement actuel en gestation n'est pas prêt de finir sous la forme Gilets Jaunes ou une autre et il ne s'agit ici pas de semaines ni de mois mais d'années. 

Il faut d'ailleurs changer de mot pour qualifier l'opposition sociale à la contre-révolution macronienne, ce n'est plus maintenant un « mouvement » mais un « soulèvement », prenant compte peu à peu de la nécessité de renverser l'ordre établi, en construire un autre et imprégnant progressivement toute la période de cet objectif.

C'est pourquoi on ne peut comprendre le soulèvement des Gilets Jaunes, d'où il vient et où il va, qu'en le replaçant dans une période plus large, dans la marche des mouvements vers un soulèvement, dans un processus que Rosa Luxembourg baptisait« Grève générale ».

Ainsi si l'on parle d'une période de "grève générale", on ne peut plus la comprendre comme une espèce de grève généralisée de courte durée mais comme d'une période au sens de Rosa Luxembourg à propos de la révolution de 1905 dans "Grève de masse, partis et syndicats", non pas pour parler que de l'épisode révolutionnaire à proprement parler mais de la période qu'elle estime à une dizaine d'années qui entoure la révolution de 1905 ; une période où alternent grèves économiques émiettées, manifestations générales ou locales, luttes politiques, émotions liées à des scandales, émeutes, pogroms, grève généralisée, etc, etc., politisation en tous cas où les frontières entre politique et social s'estompent et où tous ces événements a priori séparés prennent pourtant peu à peu pour de plus en plus de gens un sens commun, une marche générale vers un aboutissement, la prise du pouvoir pour une vie meilleure. Dans l'esprit naissant de ces moments, il devient absurde d'opposer la « supériorité » de la grève aux manifestations du samedi, le poids économique des raffineurs ou des cheminots à celui des agents des urgences ou des ehpad, l'émiettement des grèves économiques à la grève centralisée, les journées d'action de telle profession à telle autre, les scandales contre telle ou telle personnalité politique à la lutte globale contre le capitalisme, l'ensemble forme un tout et cette conscience du tout devient lentement la conscience de classe poussée jusqu'au bout.

Nous sommes probablement en train de vivre un épisode de ce type. Et c'est cela que nous devons dire et répéter partout pour donner forme à ce que les luttes portent elles, en regroupant tous ceux qui ont cette conscience, qui sont partisans de cette idéeet ce combat en un parti. Un parti afin d'être à même dans les situations les plus intenses, de donner l'ultime puissance à ladynamique en cours, de poser concrètement la question du pouvoir avec le plus d'efficacité et de la manière la plus démocratiquequ'il soit possible.

Les ponts entre la défense des migrants, les luttes de migrants, les défenses de la nature, les défenses de l'emploi, du salaire, des conditions de travail, des retraites, de la Sécurité Sociale, des protections des chômeurs, de la possibilité de mener des études, des services publics... sont en train de devenir dans la rue un combat aux multiples connexions coiffé pour le moment par le soulèvement des Gilets Jaunes ; on voit des Gilets Jaunes soutenir la lutte d'hospitaliers, pompiers, femmes, municipalités, ils deviennent un appui pour toutes les luttes... mais toujours pour une humanité plus solidaire, pour une « vie meilleure » comme le dit Jérôme Rodriguez.

L'ensemble des mouvements fait peu à peu un seul mouvement. Ainsi, si on ne gagne pas dans telle ou telle lutte – et on gagne de moins en moins – on ne subit plus la défaite mais on prend conscience que cette lutte devient la partie d'un tout, une montée vers un tout. Et c'est frappant, malgré toutes les défaites, les gens ne se découragent pas. Malgré les 400 Gilets Jaunes en prison et les milliers de blessés, ils continuent. Tous les mouvements continuent, enseignants, agents des finances, hospitaliers, pompiers... Il y a une montée vers quelque chose, la construction des moyens d'une riposte globale. C'est ainsi qu'on peut parler de grève générale au sens de période et les Gilets Jaunes comme des militants de cette Grève Générale. Peu à peu s'impose à tous les combats particuliers l'idée que c'est notre droit à décider de notre vie, ensemble et à ne pas la laisser aux capitaines d'industrie, aux banquiers comme aux policiers et militaires. C'est notre monde, celui des exploités et des opprimés, qui se tisse ainsi peu à peu, dans la grève générale. C'est une classe qui se construit ; une perception de classe qui se développe.

Et ainsi, la grève générale en cours définit peu à peu son programme et forge ses militants et son parti par ses expériences dans la rue, en utilisant tous les outils à sa disposition, défaisant au fil du chemin les illusions et les colporteurs d'illusions, marginalisant les directions syndicales, dissolvant leur influence sur leurs bases, en intégrant leurs combats particuliers à son combat général, ses propres militants à ses objectifs généraux. Le parti commence comme ça, par cette conscience.

Alors Macron n'a plus beaucoup de temps.

Il ne peut pas s'arrêter dans sa frénésie destructrice sous peine de tomber ; il est pressé par la concurrence mondiale, il essaie le choc mais il n’a pas les troupes pour cette secousse, ni les milices fascistes comme dans d'autres périodes, ni les appareils politiques et syndicaux populaires suffisamment influents pour trahir avec efficacité en sidérant les classes populaires.

Il lui faut donc résoudre la quadrature du cercle en essayant de jouer de ses petits outils : une sidération de basse magnitude mais qu'on voit s'estomper lentement avec le temps ; des directions syndicales et politiques d'opposition qui collaborent mais sans leur influence passée ; une main mise sur la presse mais contournée par les réseaux sociaux ; une tentative de prise en main de l'appareil d’État mais qui se défend ; une répression policière violente mais dont on voit qu'elle ne fait que rajouter à la colère et à la détermination ; une démagogie raciste mais dont l'effet pourrait secréter plus de résistances que de partisans au fur et à mesure du temps ; des groupuscules nazis mais trop faibles – car nous ne sommes pas après une guerre et la poussière d'humanité qu'elle produit - qui ne font qu'exacerber la politisation qu'il voudrait éviter ; une politisation qui est amplifiée de manière totalement inédite par les très nombreuses pages de Gilets Jaunes ou contestataires créées sur facebook et internet.

On peut alors se dire que Macron comme Charles X pourrait être tenté d'aller plus loin ; jouer encore plus sur le racisme ; limiter plus le droit de grève, ce qui est en cours ; restreindre encore plus la liberté de la presse avec la remise en cause de la loi de 1881; ruiner la liberté de manifester ce qui se fait déjà en partie; attaquer les libertés d'expression et de réunion qui a commencé ; diminuer encore le pouvoir du Parlement ce qu'il a tenté ; réformer le système électoral en en multipliant les étages indirects, ce que voulait faire Macron et que la fronde cristallisée dans l'affaire Benalla a repoussé. Ainsi l'apprenti Bonaparte qu'est Macron devient un Bonaparte dans une maison de fous, perdant tous ses repaires.

Or, ce sont de telles mesures liberticides – sans repaires - prises par Charles X contre la presse et le droit de vote dans un contexte général tendu et sur fond d'un large terreau militant républicain qui ont mis le feu aux poudres et déclenché la révolution de 1830.

Jacques Chastaing le 19 septembre 2019


1Je reviendrai plus loin sur le nombre de personnes qui ont participé et participent encore à ce soulèvement, bien au delà de ce qui est le plus communément admis.

2En même temps, il y a quelque chose d'étrange dans la présentation que les experts font de la crise qui selon eux pourrait êtreimminente. D'habitude – plusieurs auteurs l'ont souligné - à la veille encore de la crise, les "experts" expliquent toujours que la crise n'est pas possible. Là, c'est l'inverse. Est-ce à dire qu'elle est vraiment imminente ou s'agit-il d'un procédé pour faire peur ?

3Les statistiques des conflits du travail en France sont complètement bidons. Le CNRS estimait dans une étude qu'elles necomptabilisent pas 80% des grèves. Suite à cette étude – pour améliorer les choses – l’État décidait de demander aux patronseux-mêmes de fournir les statistiques de grève qui auparavant l'étaient pas les inspecteurs du travail. Un peu comme demander à un dictateur s'il y a de la torture dans son pays ou si son élection à 99,9% des voix est truquée.

4https://www.buzzfeednews.com/article/ryanhatesthis/france-paris-yellow-jackets-facebook

5Sur la révolution souterraine en Chine, voir : "Chine : Fractures et grondements dans l’atelier du monde au regard de nosinterrogations sur le monde qui vient." http://www.carre-rouge.org/spip.php?article436

6Sur les liens entre les transformations urbaines et les révolutions sociétales et sociales dans le monde arabe, voir : "Égypte : grèves de masse, espace public oppositionnel et insurrection des consciences" https://journals.openedition.org/variations/192

7Le mouvement contre la plan Juppé en 1995 a réunit au plus fort et selon ses organisateurs, 2,2 millions de manifestants

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