Grève générale à partir du 5 décembre: un moment historique

« Mais c’est une révolution ! » dira BFMTV.  Oui, encore mieux qu’une révolte !

21 octobre 2019 - Jean-Marc B

La bête est blessée 

Macron a déjà du faire des reculs. Il est affaibli par la montée des résistances dans tous les secteurs à sa politique de hausse des taux de profit. Un signe qui ne trompe pas: les rats quittent en masse un navire dont le cap est devenu incertain, hors des coups de barre violents de Macron ne visant qu’une seule chose: 5 ans de plus dans les ors de la République. 

Même l’anguille bretonne Le Drian vient de prendre sa distance en créant son propre parti, avec 75 élus et militants quittant LREM tout en restant macronistes... Mais très tôt, nous avons eu la démission du Chef d’état-major des armées, puis le départ de la cheville ouvrière à la sécurité de Macron, un certain Benalla. Une quinzaine de ministres sont aussi partis et six conseillers très proches. On pourrait aussi citer Chantal Jouanno, à peine nommée responsable du « grand débat » qu’elle abandonne le navire, ou l’éparpillement de l’équipe autour de DSK que Ramzi Khiroun avait apportée à Macron. Rats hors navire aussi. 

Beaucoup plus important encore, le pays est entré en résistance contre les politiques de concentration de la richesse vers les milliardaires, rentiers et autre inutiles. Salariés, chômeurs, précaires, hospitaliers, paysans, retraités, ubérisés, usagers de ce qui étaient des services publics, jeunes constatant la destruction de leur avenir comme de la planète. La liste s’allonge tous les mois, et les gilets finissent par se mélanger. Après les avocats, manquaient les pompiers. C’est fait. La milice « nationale » au service de l’accumulation capitaliste, stipendiée dès que nécessaire, autorisée à toutes les barbaries, est désormais le principal rempart. Jacques Chastaing a fort bien décrit les origines, le développement et les perspectives du soulèvement dans Lutte de classe et Gilets Jaunes : où va-t-on ? .

Dans ce contexte, l’Intersyndicale de la RATP  lance la grève du 13 septembre pour que Macron comprenne bien que si il touche aux retraites, ce sera l’affrontement. Sarkozy, après avoir attaqué le droit de grève avec ses textes sur le service minimum, avait déclaré en 2008 « Désormais, quand il y a une grève en France, personne ne s’en aperçoit ». En fait, il aurait vu si il prenait le métro: 90% de grévistes et 10 lignes sur 14 mises à l’arrêt. Autrement dit, la capitale bloquée. Pendant ce temps là, les centrales syndicales programmaient leurs journées de démobilisation, éparpillées comme toujours dans le temps et par la division.  

Une semaine après la démonstration de force du 13 septembre, les syndicats de la RATP UNSA, SUD, CFE-CGC, FO et Solidaires appellent à une grève reconductible à partir du jeudi 5 décembre. Dans leur appel commun, les cinq dénoncent la remise en question du régime spécial de retraite de la RATP, mais aussi « rejettent le projet de réforme des retraites du gouvernement ». La CGT RATP ne s’associe alors pas à l’appel unitaire, appelant seulement à faire grève le 24 septembre contre la réforme des retraites lors d’une journée interprofessionnelle proposé par la confédération dès le début de l’été.

 Notre camp prépare l’offensive

C’est alors la boule le neige en faveur d’une grève générale, poussée par les travailleurs de tous les secteurs qui ont fait l’expérience des manif traine-savates et journées saute-moutons. Elles ne servent qu’à justifier la perpétuation des bureaucrates du « dialogue social ». Le 24 septembre, Sud-rail et FO Transport appellent à une reconductible le 5 décembre. Le 26 septembre, la confédération Force ouvrière déclare: « FO est prête à aller à la grève » et propose de « rejoindre, par un appel interprofessionnel, la grève unie des syndicats de la RATP ». Suivent alors les fédérations de l’éducation, de la santé et des territoriaux de Solidaires, puis fin septembre, c’est l’union syndicale Solidaire qui appelle.

Se rallient ensuite l’UD CGT des Bouches-du-Rhône, puis celle de Seine-Maritime. Puis se joint la fédération CGT des Services publics, suivie par l’UD départementale du Val-d’Oise.

 Le 16 octobre, la CGT, FO, FSU, Solidaires et les principaux mouvements de jeunesse (UNEF, FIDL, MNL, UNL) appèlent à « une première journée de grève interprofessionnelle », le 5 décembre.  Alors qu’à la rentrée, la CGT et FO avaient chacune organisé leur « mobilisation » de leur côté, un pas est franchi. « L’idée est de frapper un grand coup », dit au Monde Yves Veyrier, secrétaire général de FO, qui ajoute:« La question, maintenant, c’est de savoir si c’est une grève reconductible » et d’ajouter avec raison:« une manif même réussie ne suffit pas …On a tous en mémoire 2010 et les journées saute-mouton. » Rappel utile, sur lequel nous reviendrons. Eric Beynel, porte-parole de Solidaires, tape sur le clou : « On a presque deux mois pour s’y préparer. On travaille à construire une journée avec une grève forte et, dans les secteurs où on le pourra, une grève reconductible. »

Problème: l’idée d’une grève reconductible s’impose à tous ceux qui ne veulent pas se coucher, mais l’appel unitaire du 16 octobre ne parle pas de « reconductible ». Il ne mentionne qu’une « première journée de grève interprofessionnelle », au demeurant pas la première car précédée par les journées interprofessionnelles des 21 et 24 septembre.

Pour les signataires de l’appel, une prochaine étape est sans doute les 5 et 6 novembre lorsque la CGT réunira ses secrétaires de fédérations et d’UD pour déterminer les modalités d’action. De leur côté, les centrales de collaboration sont comme toujours opposées à toute action unitaire et payante face au capital. Mais la pression des salariés commence à leur chauffer les fesses. Même Laurent Berger, patron de la CFDT, a du se protéger de sa base en déclarant au Journal du dimanche du 13 octobre, que le gouvernement ne doit pas faire une « réforme financière », et « ne pas tromper les Français sur les objectifs poursuivis ». Bel aveu.

La porcelaine tremble à l’Elysée

Depuis l’automne 2010, le patronat, son Etat et son gouvernement du moment se sentent des ailes. Face déjà à un projet de recul des retraites de Sarkozy, des dizaines d'instances syndicales ont appelé alors à la grève générale, pour ne pas en rester aux « journées d’action » répétitives et impuissantes, et créer le rapport de force qui permette de gagner. Les dirigeants des centrales syndicales et les politiciens, de droite comme de « gauche », ont alors dénoncé la perspective de la grève générale. Mélenchon a même fait pire que les autres: il a balancé la peau de banane d’un référendum à la place de la grève générale. Donc la grève générale, Macron comme les autres politiciens ne la craignaient plus. D’où deux ans de passage en force des pire régressions, au prix des pires violences policières depuis la guerre d’Algérie.  

Mais, justement, tirant les leçons du passé, les salariés tiennent les dirigeants syndicaux à l’oeil, prêts à les débarquer eux aussi. D’où la construction de la grève générale à partir du 5 décembre, sans commune mesure avec 2010. Et la panique dans la porcelaine de l’Elysée. 

Dans un document communiqué aux « partenaires sociaux », le « haut-commissaire aux retraites », Jean-Paul Delevoye, rouvre la discussion sur les délais de mise en oeuvre de la casse. Le gouvernement lui a demandé de travailler sur plusieurs scénarios alternatifs à une entrée en vigueur. En cas de grève qui bloque la production et créé ainsi enfin un rapport de force, menaçant y compris le régime, le gouvernement tentera de négocier avec ses «partenaires sociaux », les bureaucrates. Il proposera même, si les travailleurs refusent la reprise pour des cacahuètes…de n’appliquer la casse qu’aux nouveaux entrants sur le marché du travail. Comme pour le climat…sacrifions nos enfants.

Le gouvernement est cependant sûr d’une chose. Comme en 1968, des réunions secrètes entre vrai défenseurs du capital et faux défenseurs des travailleurs peuvent lui donner les moyens de briser la grève générale. En 1968, les réunions secrètes entre Chirac, envoyé par Pompidou, et Krasucki, n° 2 de la CGT, ont préparé le terrain du constat de Grenelle, prélude aux agressions policières brisant la grève.

Certes, sous la pression des salariés, Martinez, secrétaire général de la CGT, a déclaré le 18 octobre au Micro de Europe 1: « Le gouvernement n’écoute rien, donc il faut passer à la vitesse supérieure ». Mais il s’est empressé de rassurer le patronat sur quelle « vitesse »: "Le 5 décembre, il y aura des arrêts de travail, certains disent 'reconductibles', il faut y réfléchir.». Martinez ne se situe manifestement pas parmi les « certains » qui défendent une grève qui gagne, autrement dit reconductible.

Roussel, beau reste à la tête du PCF, ne laisse pas non plus planer le moindre doute sur son rôle, déclarant le 20 octobre sur France Info:« il vaudrait mieux que la grève du 5 décembre n’ait pas lieu…il est encore temps que le gouvernement négocie». Voilà comment les bureaucrates tirent dans le dos du mouvement social, en voulant nous ramener au dialogue social dont ils font leur beurre quotidien.

Le moment d’en finir avec le MAC40 et son monde

Mais les travailleurs qui ont tant poussé, depuis des années, pour en arriver à la perspective d’une grève générale, se préparent à prendre eux mêmes leurs affaires en main.

En Ile-de-France, la seconde AG interprofessionnelle et des fronts de lutte Ile-de-France, qui a suivi celle appelée après la manif du 24 septembre, a rassemblé le 15 octobre près de 150 personnes venant de syndicats et secteurs en lutte très variés ce qui, hors journée de grève et à 50 jours de l’échéance du 5 décembre, montre une détermination certaine.

Cette AG Interpro Ile-de-France a décidé de préparer ensemble une grève illimitée ou reconductible à partir du 5 décembre. Elle appelle à réunir partout des AG associant secteurs et fronts de lutte pour mettre en débat, en plus des revendications et actions propres à chacun, cette grève à partir du 5 décembre. 

Une plate forme minimale unifiante a été discutée :

  • Pas touche à la protection sociale (Chômage, Sécu, retraites…) ni aux fonds sociaux qui assurent son fonctionnement solidaire,
  • Retrait du projet de retraite à points Macron/Delevoye,
  • Maintien, extension et amélioration du système par répartition, du code des pensions civiles et militaires et des régimes spéciaux,
  • Unité public / privé solidaires dans l’exigence d’une retraite digne pour tou-tes, dès 60 ans, sans décote, avec 37,5 annuités, pour un taux plein de 75 %, calculée sur les 6 derniers mois ou les 10 meilleures années.

Une réunion de coordination de l’AG interpro/fronts de luttes aura lieu le vendredi 25 octobre à 19h et une prochaine AG interpro et fronts de luttes le mardi 5 novembre à 19h30.  Le mardi 12 novembre, partout où c’est possible auront lieu des réunions locales interpro.

A noter par ailleurs que des GJ préparent la date anniversaire du soulèvement du 17 novembre, mais sont de plus en plus nombreux, y compris des « figures »  comme Drouet et Nicolle, à chercher des alliés pour s’y mettre tous et organiser un vrai blocage de l’économie. Certains ont créé une page Facebook qui entend se consacrer aux comptes rendus des AG partout où celles ci se réalisent, concernant le mouvement du 5 Décembre. Un « Collectif de citoyennes et citoyens en colère » a aussi été créé dès le 16 octobre sur FB pour « s'organiser et préparer la grève générale reconductible à partir du 5 décembre ». 

Autre signe de volonté d’en découdre: le degré de détermination des cheminots pendant les trois derniers jours. Ils ont littéralement paralysé la SNCF en application du « droit de retrait » face à un accident dont ils avaient annoncé le risque. Ils exigent que la SNCF prenne au sérieux la sécurité des passagers et du personnel roulant, ce qui -concurrence et privatisations obligent- n’est plus le cas. Mais l’important n’est pas seulement l’ampleur du mouvement, c’est qu’il a été déclenché par la base, malgré et souvent contre la volonté des directions syndicales, dont certaines leur ont seriné: « attendez justement le 5 décembre…» 

Non, la construction de la grève générale qui démarrera le 5 décembre ne vise pas les éternelles combines entre « partenaires sociaux ». Elle peut mettre à bas tous les projets du MEDEF contre les retraites, contre les minimas sociaux, contre les entreprises et les services publics. Contre la répression sauvage qui s’abat sur toute résistance avec morts, blessés, rafales massives comme jamais depuis la guerre d’Algérie. En finir avec le MAC40 et son monde est possible. Le moment est venu.

C’est le moment, à portée de quelques semaines. La condition du succès, c’est l’unité et la détermination, que seule garantit l’auto-organisation. Que les organisations, syndicats et associations se réunissent dans l’unité sur les lieux de travail et d’étude, dans les villes, les régions. Mais que des AG et collectifs assurent l'organisation démocratique du mouvement, sa coordination, ses expressions publiques.

La mobilisation sera d’autant plus forte qu’elle exige non seulement le retrait de la casse des retraites, mais la justice sociale que permet un des pays les plus riches de la terre: 

  • Abandon total de la casse Macron-Delevoye des retraites
  • Retraite à taux plein à 60 ans maximum pour toutes et tous et 55 ans pour tous les métiers pénibles, 
  • Dès 35 ans d’activité (travail salarié, les années d’études et de formation dès 18 ans, les périodes sans travail à cause du chômage, de la maladie ou d’un accident, de l’invalidité, de la maternité), 
  • A 75% des 5 meilleures années
  • Pas de pension en-dessous de 1800 euros
  • Réduction du temps de travail sans perte de salaire, 
  • Réalisation effective de l'égalité hommes-femmes dans le travail et à la retraite
  • Financement assuré par la suppression de toutes les exonérations de cotisations patronales et éventuellement par une augmentation de ces cotisations 
  • Gestion des caisses par les salariéEs.

« Mais c’est une révolution ! » dira BFMTV.   Oui, encore mieux qu’une révolte !

Tous ensemble et unis: retraités, travailleurs(ses) précaires,, chômeurs(ses), usagers des services publics, sans- papiers, résidents des quartiers, paysans, fonctionnaires, consommateurs, petits patrons ou auto-entrepreneurs…Gilets Jaunes, Rouges, Noirs, Verts, Violets, c’est le moment de l’action historique.

Pour la suite, jusqu’au 5 décembre et bien au delà, vous pouvez consulter tous les jours L’Actu en Continu et le compte à rebours sur ce blog.

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