Comment démanteler la rentabilité absurde des armes nucléaires

Les armes nucléaires représentent plus qu’une simple menace terrifiante envers chaque être vivant sur Terre. Depuis des décennies, elles sont également une source juteuse de profit.

 22 Juillet 2019 - Source : The Intercept, Jon Schwarz- Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr.

Le Bulletin des Scientifiques de l’Atome a récemment réglé son Horloge de l’Apocalypse deux minutes avant minuit – soit le point le plus proche de l’auto-destruction jamais atteint dans l’histoire du nucléaire.

Mais les armes nucléaires représentent plus qu’une simple menace terrifiante envers chaque être vivant sur Terre. Depuis des décennies, elles sont également une source juteuse de profit.

Un nouveau rapport de PAX, une organisation pacifiste néerlandaise, fait la lumière sur la ô combien profitable fabrication d’Armageddon par les multinationales, tout en nous fournissant une feuille de route pour éloigner l’argent du domaine de la destruction massive.

Le rapport de PAX identifie un total de 116 milliards de dollars placés aujourd’hui dans des contrats entre gouvernements et secteur privé pour concevoir, construire et maintenir l’arsenal nucléaire mondial. Le chiffrage actuel pourrait en fait être bien plus élevé, puisque chacune des neuf puissances nucléaires maintient un certain degré d’opacité sur leurs programmes nucléaires. « L’on connaît ce que l’on arrive à tracer », dit Susi Snyder, la principale auteure du rapport, « mais il y a définitivement plus au-delà ».

Par conséquent, beaucoup de puissantes entreprises ont avantage à pousser les gouvernements à développer leurs arsenaux nucléaires. Dans une récente conférence actionnariale, un directeur général de la banque d’investissement Cowen Inc. interrogea le PDG de Raytheon, l’un des fournisseurs nucléaires répertoriés par PAX. « Nous sommes sur le point de quitter l’INF [Intermediate Range Nuclear Forces Treaty] [Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire, NdT], tout comme la Russie », a dit le directeur général, avant de se demander avec enthousiasme si cela signifiait que « nous aurons réellement un budget de défense qui profitera vraiment à Raytheon ». (Ils détruiront peut-être la planète, mais au moins auront-ils passé un bon moment à créer tant de dividendes pour les actionnaires.)

Snyder pense que la décision du président Donald Trump de se retirer du Traité FNI pourrait déjà porter ses fruits pour Raytheon. Elle indique ainsi qu’au cours des trois mois suivant l’annonce de Trump sur le retrait des États-Unis de l’accord, durant l’automne dernier, Raytheon a reçu 44 contrats distincts pour missiles pour une valeur de plus de 500 millions de dollars.

En outre, le lobbying des entreprises a déjà incité les États-Unis à se lancer dans un programme de « modernisation » nucléaire – initié sous le mandat de l’ex-Président Barack Obama et développé par Trump. On estime que cela coûtera à peu près 1 200 milliards de dollars durant les 30 prochaines années. Et tandis que le mot de « modernisation » fleure bon, ce qui est planifié permettra en fait aux U.S.A des frappes de loin plus meurtrières, ce à quoi la Russie s’attelle actuellement à répondre. Le résultat final serait donc une guerre nucléaire ultra-moderne.

PAX, malgré tout, n’en est pas à conseiller le désespoir, mais plutôt à voir l’entrecroisement entre le secteur privé et l’armement nucléaire comme une potentielle faille à exploiter.

Les cinq plus gros bénéficiaires actuels des dépenses autour de l’armement nucléaire sont tous des multinationales basées aux États-Unis : Huntington Ingalls Industries (29,9 milliards de dollars), Lockheed Martin (25,2 milliards de dollars), Honeywell International (16,5 milliards de dollars), General Dynamics (5,8 milliards de dollars), et Jacobs Engineering (5,3 milliards de dollars).

Le rapport pointe également les gros contrats nucléaires signés avec des entreprises étrangères. Airbus, au siège social néerlandais, développe des missiles nucléaires pour la France. Une compagnie britannique nommée Serco a passé un contrat de 25 ans, afin d’aider la gestion et le fonctionnement de la U.K. Atomic Weapons Establishment [Fondation de l’armement atomique britannique, NdT], centre des programmes nucléaires du Royaume-Uni. Bharat Dynamics Limited, à Hyderabad, aide à la construction de deux missiles indiens à capacité nucléaire.

Parmi les centaines de contrats nucléaires on trouve quelques pépites, dans le genre folie nucléaire. Boeing a reçu 16 millions de dollars pour développer un « Récepteur de Fin de Vol » qui permettrait théoriquement aux missiles nucléaires d’être détruits après un lancement non voulu.

Cela pourrait transformer les calculs stratégiques à propos des armes nucléaires états-uniennes en un sens extrêmement nocif. Autrefois, les fausses alertes se déclenchaient dès que les missiles russes étaient tournés vers les États-Unis. Nous sommes toujours vivants aujourd’hui, cela car aucun président n’a répondu à ces alarmes, en partie parce qu’ils savaient qu’une telle réponse serait irrévocable. Si les présidents futurs croient qu’ils peuvent provoquer une fin du monde « révocable », ils seraient sans doute plus tentés d’envoyer leurs missiles nucléaires états-uniens, en réponse à une fausse alarme de plus. Pourtant, il est évident qu’aucune technologie n’est sûre à 100 %, d’autant plus lorsqu’elle est conçue par l’entreprise qui nous a apporté le 737 Max. Et il suffit d’un missile qui n’arrive pas à s’autodétruire pour que suive aussitôt une véritable guerre nucléaire.

Ça, c’était les mauvaises nouvelles. Passons aux relatives bonnes nouvelles…

PAX fait partie de la Campagne Internationale pour l’Abolition des Armes Nucléaires [International Campaign to Abolish Nuclear Weapons, ICAN], qui remporta le Prix Nobel de la Paix en 2017. ICAN a joué un rôle clef dans la promotion du Traité sur l’Interdiction des Armes Nucléaires [Treaty on the Prohibition of Nuclear Weapons, TPNW] qui fut adopté cette année aux Nations Unies et donc, prêt à la possible ratification des États membres.

La stratégie d’ICAN avec le TPNW est rusée. Ils n’envisagent pas de convaincre les puissances nucléaires afin qu’ils abandonnent leur armement. Ils visent plutôt la persuasion des pays sans nucléaire, afin qu’ils ratifient le traité. Ces pays ne pourront plus par la suite acquérir d’armes nucléaires – ne pourront même plus les faire transiter ou permettre leur production dans leur territoire.

Si tout se passe conformément à leur plan, ils arriveront lentement à resserrer leur nœud coulant autour des puissances nucléaires. Si les Pays-Bas ratifient le TPNW, Airbus ne pourra dorénavant plus construire les missiles nucléaires français. La compagnie italienne Leonardo, qui prête également main-forte au programme nucléaire français, se verrait elle aussi bloquée si l’Italie ratifie ce traité.

Mais au-delà de ces restrictions légales, l’ICAN aspire à ce que les actions qu’elle mène dans les pays du TPNW puissent créer, pays par pays, un véritable tabou sociétal pesant sur les armes nucléaires, qui contraindrait fortement les sociétés du secteur privé, voire les actuels États nucléaires. Si cela peut nous sembler utopique, rappelons-nous que des tabous de ce genre furent effectivement créés autour des armes biologiques et chimiques, tout comme autour des mines et des roquettes à sous-munitions. Il y a, toujours et dans chaque cas, des pays problématiques, mais ceux-ci subissent un opprobre sans cesse croissant, et on se plaît à imaginer qu’un éventuel respect permanent de chacune de ces limitations est possible.

PAX relève aussi que le TPNW a déjà contribué à la stigmatisation entourant les armes nucléaires, alors que deux énormes fonds de pensions étaient cédés à des fabricants d’armes nucléaires. Le Fonds de Pension du Gouvernement Norvégien, le deuxième plus grand fonds de pension au monde, a vendu les investissements qu’il plaçait, entre autres compagnies, dans Huntington Ingalls, Lockheed Martin, Airbus, et Boeing. Le fonds de l’administration néerlandaise ABP, au cinquième rang mondial, s’est aussi débarrassé de ses investissements dans l’industrie de l’armement nucléaire. « Les changements sociétaux s’appliquent aussi au niveau international », indiqua un cadre d’ABP ; autrement dit : « les armes nucléaires ne s’adaptent plus à notre politique d’investissement soutenable et responsable ».

Cette manière de voir se taille peu à peu un chemin par-delà l’Atlantique. En janvier dernier, une proposition de loi fut introduite dans la législature de l’État du Massachusetts, requérant que les fonds de pension de l’Etat ne soient plus consacrés aux fabricants nucléaires. La ville de Cambridge en a fait autant. Ojai, en Californie, ne réalisera plus aucun investissement dans les fabricants ou les financeurs d’armes nucléaires.

« Si Lockheed Martin peut stopper sa production de roquettes à sous-munitions pour éviter la perte d’investisseurs dans toute l’Europe », dit Snyder, « c’est la preuve que l’on peut faire bouger les entreprises… C’est un processus de longue durée, mais on peut l’accélérer davantage qu’avec les gouvernements ».

Et c’est là le but du rapport de PAX : il n’a pas été créé pour servir de conduite passive, mais pour mettre dans les mains des activistes les informations de base, de sorte qu’ils puissent exercer le pouvoir du bon sens.

 

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