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Billet de blog 23 janv. 2022

Risque de guerre en Europe orientale et retour de la crise au sommet à Washington

Les alliés potentiels des Ukrainiens voulant leur liberté, tant nationale qu’individuelle, sont les Russes, le peuple russe, la jeunesse russe, les travailleurs russe. Et aussi les autres peuples de la région, dont aucun ne souhaite une guerre. Les ouvriers bélarusses ont repris le travail depuis un an mais n’ont pas changé leurs pensées.

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par Vincent Presumey

Nation opprimée et puissance impérialiste.
Les médias en France n’insistent pas beaucoup, et ont plus parlé de la prestation de Macron à Strasbourg, ce non-évènement : en Europe, actuellement, un État est sous la menace des chars, alignés à sa frontière de manière ouverte.
Pour les Ukrainiens, c’est là la continuation de la vieille oppression nationale, coloniale et impérialiste qu’ils connaissent bien, et le prolongement direct de l’agression engagée en 2014 contre une révolution qui avait chassé un président corrompu et despotique.
Pour les partisans du socialisme, un impérialisme ne devrait pas être tenu pour « moins méchant » qu’un autre et aucun révolutionnaire sérieux s’intéressant à ces questions – et il faut s’y intéresser – ne peut reprendre la fable d’une menace ukrainienne contre la Russie. Autant parler de menace algérienne contre la France, ou de menace irlandaise contre l’Union Jack (mais J.L. Mélenchon l’a fait …).  
A propos de l’OTAN.  
Bien, mais, nous dira-t-on peut-être, qu’en est-il, tout de même, de la menace américaine et de la menace de l’OTAN envers la Russie ?
Que la fameuse « promesse » faite à Gorbatchev, ou à Eltsine, en son temps, selon laquelle l’OTAN ne s’étendrait pas aux pays d’Europe centrale et orientale, pays baltes compris, ce qu’elle a fait (en 2003, avant l’extension de l’Union Européenne aux mêmes États et en encadrant en somme celle-ci), soit un mythe ou pas (elle semble être un mythe et de toute façon n’a pas été crue si elle a été prononcée !), il est bien évident que cette extension n’était pas et n’a jamais été un acte pacifique ou une main tendue à l’impérialisme russe.
Mais elle n’en est pas la cause : les besoins d’exportation de capitaux et de contrôle de territoires des uns et des autres leur interdisent de s’associer de manière durable et pacifique.
L’impérialisme nord-américain, mondialement dominant, a établi une emprise militaro-stratégique sur l’Europe en même temps qu’il envahissait l’Afghanistan puis l’Irak, puis est entré dans un cycle de catastrophes, depuis 2008, créées par ses apparentes victoires.
L’impérialisme russe, aux bases beaucoup plus fragiles et d’autant plus dépendantes du facteur militaire, s’est progressivement réaffirmé par une succession de « sales guerres » : Tchétchénie, Géorgie, Ukraine, Syrie, plusieurs pays africains dont le Mali qu’il tend à prendre en main, à la faveur de l’impéritie impérialiste française.
L’émancipation ukrainienne n’est ni dans un camp ni dans l’autre : sa réalisation nécessite une Russie démocratique s’assumant comme ce qu’elle avait, un bref instant, voulu être en 1990-1991, à savoir une nation démocratique et non pas un empire.  
De l’ « agression mineure » selon Joe Biden.  
Mais États-Unis et OTAN sont-ils des protecteurs pour l’Ukraine ?
Si le président Zelenski a pu espérer être conforté par les présidents nord-américain, il aura été déçu à chaque fois.
A l’été 2019, Trump le faisait chanter en suspendant les aides militaires pour qu’il enfonce Biden.
Quant à Biden, il s’est illustré à Kiev l’autre jour (20 janvier) : après cette lapalissade – si des troupes russes envahissant l’Ukraine, hé bien, ce serait une invasion – il a ajouté que la réaction américaine serait terrible, mais économique et non pas militaire, tout en précisant qu’il faudrait voir au juste quoi faire si c’était juste une « agression mineure », car bon, l’OTAN serait divisée, n’est-ce pas, si c’était juste une invasion, mais mineure, quoi.
Le parterre ukrainien, gouvernemental et oligarchique, a priori bien disposé, n’en croyait pas ses oreilles. En somme, J. Biden expliquait en direct à Poutine depuis Kiev qu’il peut se livrer à une nouvelle « agression mineure » telle que les Ukrainiens la connaissent au Donbass (15 000 morts), que ça, ce n’est pas bien grave.
Les représentants républicains au Congrès dénoncent ces propos, mais ils auraient pu être tenus par Trump. Sauf que Trump est soupçonné de liaisons mafieuses avec le KGB-FSB remontant à la fin des années 1980, et Biden « seulement » de sénilité. Le résultat semble le même : le premier impérialisme du monde se démonétise lui-même avec un certain talent involontaire.  
Crise à Washington.  
De fait, l’état apparent du sommet du pouvoir aux États-Unis est à nouveau brinquebalant. Il ne faut pas oublier que Biden n’a pas gagné par ses propres forces et ses qualités propres, mais parce qu’une lame de fond partie de Minneapolis début juin 2019 a voulu sortir Trump, qui a tenté un coup d’État, certes à moitié une pantomime, mais un coup d’État tout de même. Trump a gardé le contrôle du parti républicain, dont les élus sont en train de trafiquer les territoires électoraux et les modalités de vote et d’inscriptions électorales pour exclure des millions de noirs et de prolétaires du vote et gagner les prochaines mid-terms. Le tout sur fond de grèves de masse pour les salaires, et aussi de démissions de masse dans les entreprises.
La crise sociale en bas et la crise politique au sommet aux États-Unis sont irrésolues et vont rebondir. Ceci donne une fenêtre d’opportunité à Poutine dans leur rivalité inter-impérialiste, différente mais, à certains égards, comparable aux tendresses que Big Donald avait pour lui.
L’utiliser pour envahir l’Ukraine comporte certes pour lui un risque international : que la présidence US se ressaisisse et passe d’une politique « à la Chamberlain 1938 » à une politique « à la Roosevelt 1941 », sans aller toutefois jusque-là : comme l’envisage Anthony Boynton dans un article du site de nos camarades de Californie, Oakland Socialist, une réaction américaine et britannique n’envoyant pas de troupes, mais bombardant les bases russes en mer Noire, menant une cyberattaque massive, et surtout réalignant Allemagne, France et UE (sans parler des petits Duda – Pologne – et Orban -Hongrie), est alors en théorie envisageable.
C’est-à-dire que l’invasion de l’Ukraine servirait à rasseoir l’hégémonie US en Europe, pendant que l’impérialisme russe tenterait de contrôler toute sa « zone de proximité » au prix d’une guerre d’oppression nationale de longue durée appelée à l’user militairement, politiquement, moralement, l’impérialisme chinois tirant certains marrons du feu de son côté. Alors Biden, Roosevelt d’opérette mais Roosevelt un peu quand même, gagnerait par le climat de guerre les mid-terms et réglerait leur compte aux républicains trumpistes et fascisants, comme FDR en son temps avait écarté la menace de Lindberg et de l’ultra-droite US puissante à la fin des années trente du siècle dernier, le tout sans mettre en œuvre aucun programme social ni écologique.
Mais ce scenario hypothétique a un point faible : l’impérialisme US est-il capable d’un tel jeu ? Biden est-il, d’ailleurs, en état de le mener ? D’ailleurs, ce jeu consistant à mener une vraie-fausse guerre dont le prétexte serait la pauvre Ukraine, et le but réel de rappeler à Berlin, Paris et Rome qui est-ce qui veut encore être le chef, ce jeu ne serait-il pas une version caricaturale et bien misérable de l’instauration rooseveltienne de la domination US en Occident ? L’histoire bégaierait et ce ne serait pas joli-joli. La Maison blanche n’est-elle pas en train de donner le spectacle de plusieurs politiques simultanées dont le résultat final est en fait le discours de Biden à Kiev : « Poutine, fait nous donc une agression mineure, et ça ne sera pas grave » ?  
Le grand jeu.  
Quoi qu’il en soit, Poutine a poussé son avantage : il exige maintenant, non seulement la promesse écrite de Washington que jamais, dans les siècles des siècles l’Ukraine, ou la Géorgie, ou la Moldavie, n’entre dans l’OTAN, mais que la Roumanie et la Bulgarie en soient expulsées. C’est afficher clairement une volonté de contrôle total de la mer Noire.
Une telle exigence envers les pays baltes n’a pas été formulée (pour l’instant), mais des manœuvres militaires russes en mer Baltique ont suscité des mesures suédoises d’alerte dans l’île de Gotland, qui surplombe le trajet du gazoduc inachevé North Stream II et fait face à l’exclave russe de Kaliningrad, résultat de la purification ethnique de la Prusse orientale en 1945.
Jeudi 20, la Russie a annoncé des manœuvres navales en Méditerranée, Atlantique, Arctique et Pacifique. Deux jours auparavant, des manœuvres russes en territoire biélorusse ont également été lancées. On en est au stade des mouvements de troupes pour montrer qu’on est costaud et qu’on pourrait se fâcher.
Mais il est permis de se demander dans quelle mesure les exigences proférées par Poutine à propos de l’OTAN sont plus symboliques que réelles (mais les symboles sont importants, y compris en matière militaire).
En effet, l’on peut douter, depuis Trump, de la capacité et de la volonté des États de l’OTAN à appliquer l’article 5 du Pacte atlantique, qui prévoit de défendre un pays membre attaqué, s’il s’agit par exemple de l’un des trois pays baltes, pourtant membres.
Et réciproquement, le fait de ne pas appartenir officiellement à l’OTAN n’empêche pas une activité ostensible de livraison de matériel militaire en Ukraine en provenance de Londres et de ces mêmes pays baltes, activité qui contrarie Berlin, officiellement opposé à toute livraison d’armes : c’est là le principal désaccord interne à l’OTAN maladroitement évoqué dans les propos erratiques de Biden à Kiev.
Rappelons en outre que l’OTAN a officiellement occupé un pays non membre et hors de sa zone « atlantique » puis, vu le « succès » obtenu au bout de 20 années, l’a laissé tomber comme une vieille chaussette : l’Afghanistan.
Au regard de tout cela, on peut estimer que, pour les « petits pays », être membre de l’OTAN n’est plus une protection, si cela l’a été un jour, et en même temps que ne pas être membre de l’OTAN n’empêchera pas des puissances de l’OTAN d’envoyer leurs troupes si elles l’estiment nécessaire. Ce sont là des choses qui sont certainement à la portée du cerveau poutinien ; mais il doit afficher des exigences symboliques envers l’OTAN qui ont en outre l’avantage de passer pour « anti-impérialistes » auprès du cerveau de pas mal de courants politiques. Le contenu réel de ces exigences est de réclamer le contrôle de toute la mer Noire, menaçant donc directement tout le Sud ukrainien ainsi que la Moldavie.  
Le joker turc.  
Ici intervient un État supplémentaire, et de poids : la Turquie n’apprécie pas du tout. Erdogan a simultanément annoncé une réaction turque en cas d’attaque russe en Ukraine, accentué des livraisons d’armes qui sont peut-être les plus significatives que reçoit l’Ukraine, et s’est proposé en « médiateur ». L’intervention impérialiste au Kazakhstan a eu son approbation, mais là, il s’agit de la mer Noire – que, rappelons-le, la Turquie peut barrer dans le Bosphore et les Dardanelles. Objectivement, sans être une surprise, la réaffirmation de la position turque est le plus mauvais point pour Poutine dans la dernière séquence.  
Là où se trouve le vrai espoir.  
De ce parcours « géopolitique », une chose bien claire ressort : le droit des peuples n’est défendu par aucune puissance, grande, moyenne ou petite.
Les alliés potentiels des Ukrainiens voulant leur liberté, tant nationale qu’individuelle, sont les Russes, le peuple russe, la jeunesse russe, les travailleurs russe. Et aussi les autres peuples de la région, dont aucun ne souhaite une guerre. Les ouvriers bélarusses ont repris le travail depuis un an mais n’ont pas changé leurs pensées.
Et, pas si loin, à Zhanaosen au Kazakhstan, là d’où tout est parti, les représentants des ouvriers Too Kezbi (gaz et matériel gazier), rassemblés devant l’usine, ont lancé un appel à la grève générale si la répression, les tortures, les disparitions, les accusations de « terrorisme », ne prennent pas fin. C’est cette force là qui peut vraiment empêcher les guerres.  

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