Témoignage accablant d’un soignant de réanimation de l'Hôpital de Perpignan

"Je suis dégouté... Dégouté par nos politiques. Ils ne sont pas là pour travailler pour nous, pour notre santé, notre éducation, notre sécurité. Non, ils travaillent pour eux-mêmes et leurs amis qui les ont placés là où ils sont. Ce sont des traitres à la nation, des criminels !..."

Luttes Invisibles

Témoignage d'un ami qui travaille à l'hôpital public de Perpignan. A lire et partager sans modération.

Depuis l’arrivée du COVID-19 dans le pays, à l'hôpital de Perpignan, on se prépare… Dans les services de soins, en médecine ou en chirurgie, aux urgences, ces dernières années des lits ont été « réorganisés », du personnel « redéployé » …

En réanimation, nous sommes tout à fait conscients que nous allons manquer de matériel. En effet nous demandons divers matériels en supplément, notamment des pousse seringue électriques en nombre insuffisants, des respirateurs (la moitié de notre parc date des années 90…), entre autres….

Depuis l’accident de Millas en 2017, et chaque année lors des épidémies de grippe, nous avons identifié nos manques en termes de matériel et en temps de travail. Nous avons demandé ce matériel qui nous a été refusé, on nous a même supprimé du temps de travail, ¼ d’heure de relève sous le prétexte que ce n’est pas légal car nous travaillons déjà en 12 heures sur dérogation… On nous demande de prendre ce temps de relève sur notre temps personnel, ou de laisser une petite feuille à notre collègue… on nous retire progressivement les RTT correspondants à ce ¼ d’heure, on nous refuse les primes spécifiques de réanimation ou d’exposition au sang, sans commentaire…

Nos médecins réanimateurs ont mis en place un plan blanc, en fonction des moyens dont ils disposent. Ils ont démarché les sociétés qui vendent les respirateurs afin de se faire prêter les respirateurs de démonstration, ils ont demandé des moyens matériels et humains à la direction. Malgré tous leurs efforts, ils n’auront pas ce qu’ils demandent, loin de là. La direction leur refuse du matériel de protection, des médicaments, du personnel.

Les chambres sont censées être « à pression négative », mais rien ne fonctionne correctement. Il y a des fuites d’air, des fuites d’eau. Quand il pleut nous mettons des bacs pour que l’eau qui fuit du plafond n’inonde pas le service. Les volets à lames se cassent les uns après les autres et ne sont pas réparés, l’entreprise qui les a posés a fermé… Mais ce ne sont que des détails…

C’est dans ces conditions que nous allons affronter cette épidémie.

Au moment où j’écris, la situation à Perpignan sent le roussi… Les 24 lits de réanimation sont presque tous occupés par des patients « COVID » dont beaucoup dans un état critique.

Nous manquons de matériel, bien sûr ! Mais de personnel aussi. Nos conditions de travail deviennent pénibles : chaleur étouffante sous les masques et les tenues, maux de tête à force de respirer son propre CO2 dans les masques…

On nous demande de revenir travailler. Nous sommes toutes et tous volontaires. Nous tournons, petit à petit en 2/2, 2 jours (ou nuits) de travail, 2 jours de repos. Nos RTT et nos congés sont progressivement annulés, ils ne seront probablement jamais rendus. Nous accumulons des heures de travail qui ne seront très certainement jamais payées… Pourtant nos cadres se démènent pour nous, mais rien n’y fait.
Certains de nos médecins ont demandé des bâches plastique et du scotch pour compartimenter le service et obturer les portes qui ne sont pas hermétiques.

Rien, ça n’est pas utile disent ceux qui ne mettent jamais les pieds dans les services de soins et encore moins la main à la pâte…
L'armée Française vient de nous livrer des masques ffp2, indispensables pour nous protéger en réanimation, car nous n’en avions plus. Ils sont périmés, sentent la poussière, on nous demande de les garder 4 heures quoi qu'il advienne pour les économiser... Ils nous écrasent le nez et nous cisaillent les joues, nous nous protégeons le visage avec des pansements. Nos lunettes de protection et nos tenues ne sont pas étanches.

En réa on manque de surblouses de protection, on nous interdit de mettre des surchaussures en nous disant que ça ne sert rien, mais en fait c'est juste qu'il n'y en a pas assez pour tout le monde... Nos gants se délitent au bout de quelques heures de port, on nous interdit de les doubler… On nous culpabilise d’utiliser trop de matériel… Nous n’avons pas assez de médicaments pour traiter le virus, pas assez de pousses seringues électriques à tel point qu'on nous demande de mélanger les médicaments dans la même seringue, de ne plus utiliser l’insuline en pousse seringue et de passer en sous cutané et j'en passe.

Les femmes de ménage et les coursiers ne sont plus autorisés à rentrer dans le service, nous faisons donc tout nous-même en plus de notre travail…

Et que dire de nos collègues des urgences et des services de soins… Pour eux pas de masques ffp2, juste de simples masques en papier, des gants et aucune autre protection. Pire, aux urgences il est interdit de porter des ffp2 !

Les protocoles d’accueil et de soins des patients, de protection du personnel sont établis non pas en fonction de ce qui est nécessaire, mais en fonction de ce qui est disponible… Lorsque du matériel manque, on nous explique que les dernières recherches ont montré que ce n’était pas nécessaire…

Dans ces conditions, bien entendu, la DRH et la direction des soins ne se déplace même pas pour se rendre compte de nos conditions de travail, pour nous encourager, nous féliciter, nous soutenir… Nous n’avons vu personne.

J’ai la désagréable impression de vivre les mêmes situations et d’entendre les mêmes discours qu’à l’époque de l’accident de Tchernobyl, quand le nuage radioactif avait si poliment évité notre pays, ou bien d’entendre les récits de mon grand-père qui avait fait la « campagne de France » en 1940…

Je suis dégouté... Dégouté par nos politiques. Ils ne sont pas là pour travailler pour nous, pour notre santé, notre éducation, notre sécurité. Non, ils travaillent pour eux-mêmes et leurs amis qui les ont placés là où ils sont. Ce sont des traitres à la nation, des criminels !...

Heureusement, nous nous sentons soutenus par la population, et c’est d’ailleurs ça qui nous fera tenir. Des restaurateurs nous livrent gratuitement de la nourriture, des primeurs nous livrent des fruits. Merci à eux !

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