Gilets jaunes: renaissance de notre classe, par Jacques Chastaing

C'est une révolte ? Non sire, c'est une révolution. Macron sait très bien que s'il cède sur les taxes sur les carburants, non seulement il devra reculer sur les retraites, les chômeurs, le statut des fonctionnaires mais il risque de déclencher un mouvement généralisé contre le système.

23 novembre- Jacques Chastaing

Ampleur et durée du mouvement

Pour se faire une idée de la profondeur de la mobilisation du 17 novembre 2018, de ce qu'elle signifie, de sa durée et de son évolution, il faut commencer par se sortir de la tête les estimations du ministère de l'Intérieur, les seuls chiffres disponibles, qui aurait, pour sa part, compté 282 710 manifestants. 

Les gilets jaunes étaient probablement bien plus nombreux.

Mélenchon et quelques autres ont dénoncé la sous-estimation de la police. Parfois cette dénonciation par les gilets jaunes eux-mêmes s'est faite avec fantaisie comme le Fake-News des 2 millions de manifestants soit- disant comptés par CNN. La grande presse s'est aussitôt précipitée en épinglant plusieurs de ces Fake pour légitimer les chiffres de la police. 

On ne  saura donc jamais combien ils étaient... mais pas plus qu'on ne saura jamais comment la police a compté les manifestants. Elle n'a pas voulu s'expliquer sur sa méthode alors que ce type de manifestation était inédit et que la grande presse moutonnière n'a pas voulu interroger sa méthode de comptage toute empressée à légitimer l'énorme Fake policier. 

La police comme la presse locale ont probablement compté le nombre de manifestants à un moment T car on n'imagine pas des policiers ou les journalistes rester toute la journée pour estimer le turn-over qui de plus est très difficile à comptabiliser. Or là où des militants étaient présents de longues heures, parfois toute la journée, ils ont estimé qu'il fallait multiplier les chiffres de la presse par trois pour avoir une idée réelle de la participation.

La méthode de comptage de la presse et probablement celle de la police sous-estime encore plus le nombre de manifestants que dans les défilés traditionnels. En comptage syndical le double habituel du chiffre de la police donnerait 562 000  manifestants,  voire le triple 846 000 avec une participation réelle peut-être encore plus élevée.

Ces chiffres ajoutés à l'ampleur des violences – 560 blessés et deux morts, 450 gardes à vue - ont une signification sociale et politique énorme  car même si on en reste à la fourchette 562 000-846000, cette ampleur rendue publique aurait eu un effet psychologique et politique extrêmement important sur la population, les militants, l'opinion et les gilets jaunes eux-mêmes, sur la prise de conscience du mouvement lui-même de sa force.

Le 17.11 a, en effet, été une des plus grosses manifestations de ces derniers temps alors qu'il n'a pas d'organisateur. Il a révélé ainsi plus qu'un puissant mouvement de colère populaire, et par delà son expression d'espèce de printemps arabe à la française au travers des réseaux sociaux, une véritable lame de fond sociale témoignant bien plus que l'échec du gouvernement et des directions politiques et syndicales incapables d'exprimer cette colère, mais l'émergence d'une classe sociale qui cherche à monter sur la scène politique.

L’opiniâtreté de la police, de la grande presse mais aussi des directions syndicales a dissimuler l'ampleur de cette manifestation et à se moquer des sentiments des gilets jaunes sur le sujet n'est pas liée à une banale querelle de chiffres mais à la signification historique de cette ampleur : les invisibles, les petits, les pauvres, les humiliés, les méprisés et exploités se sont rendus visibles. Ce phénomène destiné à durer va avoir une portée considérable. 

Si les chiffres n'ont pas pu dire publiquement la profondeur de ce qui se passe, la durée du mouvement et encore plus son évolution le disent et font prendre conscience peu à peu aux militants qu'il se passe quelque chose d'inhabituel. 

Le 17.11 n'était pas une manifestation comme les autres, ce n'était même pas une manifestation, et même pas encore une marche vers le "tous ensemble" comme notre vocabulaire traditionnel militant peut l'exprimer de manière courante pour toutes ces dernières années, c'était bien au delà, la première apparition politique depuis longtemps de la classe ouvrière.

Elle existe donc et elle a montré son visage, ce qu'elle est aujourd'hui, en 2018.

Pour tenter d'empêcher cette prise de conscience, pour maintenir la confusion, le brouillard, qu'il ne s'établisse pas de lien entre cette lame de fond sociale et les militants syndicaux et politiques de gauche, il était vital pour  le gouvernement et les directions syndicales d'utiliser plusieurs contre-feux pour minimiser ou déformer ce qui se passe. Il n'y a pas de plan machiavélique la-derrière, simplement un instinct – de classe – qui leur fait haïr, craindre et mépriser tout ce qui vient d'en bas.

Échec de la politique du RN, du patronat, manœuvres de Macron et de Martinez

Le fait qu'aucune organisation syndicale ou politique de gauche n'ait vraiment appelé à ce mouvement des gilets jaunes sinon du bout des lèvres, tardivement ou par un soutien platonique distant ou récupérateur a permis à l'extrême-droite de combler ce vide et à Marine Le Pen, Dupont Aignan et quelques autres d'y appeler.

Cela a été facilité parce qu'à l'origine, le mouvement a démarré dans un esprit patronal de lutte contre les taxes avec des patrons en particulier du BTP qui ont cru, comme ils l'ont déjà fait plusieurs fois, qu'ils pourraient exercer une pression sur le pouvoir afin de le faire reculer sur sa volonté de leur retirer l'avantage qu'ils ont sur le prix du gazole qu'ils paient à un euro le litre pour leurs engins de chantier. Ainsi a-t-on vu des manifestations de patrons routiers sur ce sujet qui accompagnaient les premières manifestations contre les taxes sur le carburant. 

Le vide laissé par les organisations syndicales et politiques partagées entre le dialogue social et les élections européennes a permis cette irruption de la colère sur les taxes et les tentatives de récupération par l'extrême-droite.

Cela a permis à Macron puis à Martinez de salir ce mouvement et de s'en démarquer parce qu'il était sans leader ni organisation, donc selon eux manipulé par l'extrême droite. Ce qui rappelle les déclarations du PCF ou de Marchais au début de mai 68 ou l'attitude de la direction de la CGT dans les élections professionnelles opposée aux candidatures libres sous prétexte qu'elles ne peuvent être que patronales ou fascistes. 

Pas question a donc déclaré la direction de la CGT de manifester aux côtés du RN : argument pour tenter de couper sa propre base des gilets jaunes, d'empêcher la jonction. Argument aussi pour défendre ce que la direction de la CGT ne cesse de répéter pour assurer sa survie : si elle échoue dans ses mobilisations ce n'est pas tant que sa politique soit mauvaise mais que les salariés, les pauvres ne se mobilisent pas, ne se battent pas. Aussi, face à la véritable claque que sont les gilets jaunes contre cette argumentation qui est à la base de l'existence de la bureaucratie syndicale, la direction de la CGT n'a pas trouvé mieux que de dire et redire que cette mobilisation populaire se fait sous influence d'extrême-droite. 

Or, s'il y a bien quelque chose d'extraordinaire dans ce mouvement qui montre sa nature mais aussi l'état de santé global de la société française, c'est que cette tentative de récupération par l'extrême-droite a totalement échoué pour le moment. 

Bien sûr, on pouvait au début douter, craindre cette récupération vues les tentatives, le succès même sur internet d'un appel d'un militant de Debout la France, et la présence de groupuscules policiers d'extrême-droite. Beaucoup de militants l'ont exprimé en dénonçant au départ le mouvement des gilets jaunes non seulement parce qu'ils étaient inquiets mais aussi parce qu'ils se font l'écho par leur inquiétude d'une surestimation de la prégnance de l'extrême droite sur la société, sur les élections, etc, etc... qui est de fait bien plus présente dans les sommets de la société qu'à sa base.

L'aspect apparemment anti-politique et anti-syndical du mouvement lui-même les a confortés dans ce sentiment et les a empêchés d'aller voir et de constater au contraire combien les militants étaient bien accueillis, recherchés même et que toutes les idées pouvaient s'y exprimer à défaut des étiquettes d'organisation. Cette attitude anti-politique et anti-syndicale n'était pas la couverture de l'extrême-droite, mais la volonté de ne pas se faire récupérer par l'extrême droite ou tout autre parti ou syndicat qui les trahissent depuis des années.

Aussi au lieu de montrer combien la politique de récupération du RN a échoué, a été rejetée par le mouvement, y compris physiquement, Wauquiez et quelques autres en ont été pour leurs frais. Macron, la grande presse et la direction de la CGT qui auraient du se réjouir de l'échec du RN, se sont au contraire acharnés à mettre l'accent sur quelques incidents racistes, sexistes ou homophobes, certes indignes et  condamnables, pour signifier implicitement ou explicitement que ces incidents étaient significatifs de l'ensemble du mouvement. Or ces incidents le plus souvent à l'origine de quelques individus, avaient, pourtant, été aussitôt dénoncés par les gilets jaunes dans leur majorité,.

Ainsi la CGT des Douanes a été jusqu'à porter plainte contre le racisme de quelques gilets jaunes à Flixecourt afin de dénoncer leur appel à la police pour leur livrer des migrants cachés dans un camion plutôt que d'appeler des associations humanitaires. Cette plainte a eu un large écho dans les rangs de militants sincères. Mais, c'est aussi à la police que fait appel, dans son communiqué,  la CGT Douanes pour  faire respecter le droit dans l'ensemble des blocages des gilets jaunes, celle-la même qui matraque au même moment des exploités qui se luttent contre la vie chère. 

De la même manière, chaque drapeau bleu blanc rouge brandi fussent-ils par des migrants, chaque Marseillaise entonnée n'interrogeaient pas sur ce que ça signifie aujourd'hui de l'éveil des classes populaires et donc d'un éveil confus du prolétariat mais était compris et désigné comme le signe d'une vague réactionnaire, d'un fascisme rampant, d'une extrême droite sous-jacente à ce mouvement en cours. Ainsi trouve-t-on encore sur les réseaux sociaux des militants de gauche partageant en boucle tout fait censé attester du caractère « poujadiste » ou « raciste » du mouvement, parce qu'il doit à tout prix être pour eux le contenu de ce mouvement et coller à leur vision générale du monde actuel sous la seule pression de la réaction et du recul.

Cette politique de Macron et Martinez (et d'autres  bien sûr mais moins influents) a coupé un certain nombre de militants du mouvement, les empêchant ne serait-ce que d'aller voir, empêchant le mouvement de prendre conscience de lui-même.   

Du coup, alors qu'une bonne partie de la base syndicale y était favorable, seules quelques structures syndicales ont osé s'affranchir de la calomnie de complices du RN et ont donc appelé à y participer.

Cela dit,  globalement cette pression sur la base a échoué et n'a pas empêché bien des militants et en nombre de rejoindre bien qu'anonymement et discrètement, les manifestations et les blocages, sentant qu'il y avait là leur classe qui commençait à s'ébrouer. 

Gilets jaunes : le visage d'un mouvement social massif aujourd'hui 

Rappelons-le, il y a 8% de syndiqués en France aujourd'hui dont la majorité dans la fonction publique. Il y a une abstention massive aux élections et un succès électoral constant de Le Pen avec la montée des idées réactionnaires depuis trente ans en particulier dans les sommets de la société. Ce sont les directions politiques de gauche qui sont à l'origine, une fois au gouvernement, des pires attaques contre les travailleurs. Ce sont des directions syndicales institutionnalisées, intégrées, bureaucratisées qui co-organisent le recul  social avec le gouvernement et qui ne cherchent plus à donner une voix à la colère. De ce fait, leurs manifestations saute-moutons ou corporatistes n'entraînent plus grand  monde alors qu'il n'y a jamais eu autant de luttes qu'aujourd'hui, mais dispersées. 

On pourra toujours souligner l'arriération du mouvement, mais c'est l'insécurité sociale se généralisant qui est en son centre plus que l'insécurité des incivilités ou celle supposée des migrants chères à l'extrême droite.

Beaucoup aujourd'hui vivent de petits boulots à la limite du salariat, de travail gratuit, de l'intérim, de chômage, et pour ceux qui ne sont pas directement plongés dans ce recul, connaissent toutefois tel voisin chômeur, tel cas de licenciement, telle famille appauvrie, ceux qui n’arrivent tout simplement pas à joindre les deux bouts, qui n'arrivent pas à se loger et tous avec des fins de mois difficiles, et puis ils sont tout particulièrement inquiets pour leurs enfants ou petits-enfants, d'autant qu'ils  mesurent combien l’ascenseur social est en panne, connaissent la fille ou le fils rejetés par ParcourSup avec une jeunesse scolarisée ou étudiante qui est obligée de travailler à côté et qui vivra moins bien que ses parents. Ainsi une masse importante est plongée dans les drames de la misère ou aux tensions et violences grandissantes au travail et ceux qui ne le sont pas encore peuvent s'imaginer facilement que ce sera le quotidien des leurs ou de leurs enfants si rien ne change.

Ce qui est frappant, c'est que le noyau de ce mouvement que l'on voit dans les mobilisations en semaine, est celui des chômeurs, des précaires, des auto-entrepreneurs, des uberisés, de ceux qui n'ont que le RSA ou qui sont exclus de tout avec une forte présence de migrants ou issus de l'immigration, voire de sans papiers, de retraités pauvres... dont beaucoup vivent d'aides, rejoints le soir ou le week end par des salariés venant après le travail.

Ce qui est lié, c'est que si le mouvement a commencé contre les taxes il est apparu rapidement qu'il n'était pas contre moins d’État mais au contraire plus. Cela peut paraître contradictoire pour un regard superficiel, ça ne l'est pas. En effet ça se résume à pourquoi continuer à payer des taxes (ou des impôts) si on ne reçoit pas d'aides, car la plupart des familles en sont réduites à vivre d'aides tout autant que de ce qui reste de la relative gratuité des services publics. 

Confrontés à la destruction des services publics, au détournement de l'argent public par les grands patrons et les banques dans les paradis fiscaux encouragés par l'Etat,  ils se demandent pourquoi, eux seuls, continueraient à payer. Ce n'est plus la revendication traditionnelle du patronat et de l'extrême droite contre les charges et les taxes, c'est le combat pour le maintien de la démocratie économique du pauvre, c'est un combat anticapitaliste.  

La conscience de classe générale est à l'état zéro ou presque mais en même temps il y a une combativité des couches les plus pauvres du prolétariat très forte avec des milliers et des milliers de grèves émiettées, des mouvements très importants en soutien aux migrants, des luttes de migrants salariés ou femmes salariées au plus bas de l'échelle qui jouent un rôle important dans la permanence et la relance constante de large mouvements sociaux depuis trois ans, des mouvements féministes qui émergent, des luttes de zadistes déterminées pour un autre monde, une autre planète qui montrent, avec les jeunes de quartier en lutte contre les discriminations et les violences policières et des étudiants qui refusent la sélection sociale, une jeunesse qui ne se résigne pas. 

En ce sens, le mouvement des «gilets jaunes» témoigne d'un combat contre la précarité qui se rapproche bien plus des luttes de la jeunesse précarisée en 2016 du mouvement #onméritemieuxqueça contre la loi travail ou des luttes aujourd'hui des livreurs Deliveroo, des femmes de ménages des grands hôtels, des agents de nettoyage des gares, des sous prolétaires des ehpad, des migrants non déclarés, que des manifestations antiparlementaires de l'extrême droite.

Mais il manque une force fédératrice, des perspectives sociales et une boussole politique, liées à l'histoire des grands combats passés et de leurs idées. 

Or c'est cette possibilité qui germe  là ; la possibilité de réunir tous ces combats nombreux mais diffus autour d'une force capable et à même d'aller jusqu'au bout, c'est-à-dire renverser le capitalisme, la classe ouvrière consciente d'elle même.

Or cette conscience de classe ne peut que s'amplifier clairement si les militants comprennent qu'ils sont les bienvenus dans le mouvement des gilets jaunes pour peu qu'ils ne viennent pas avec tout leur attirail de badges, drapeaux et sigles et de certitudes sectaires mais qu'ils cherchent simplement à donner une expression à l'anticapitalisme qui sourd de ce mouvement par des pancartes, banderoles, des cahiers de revendications,  et pour peu qu'ils viennent avec leur savoir faire en matière d'Assemblées Générales et de discussions comme de coordination régionale ou nationale. 

Cette organisation de la démocratie directe spontanée manque encore mais commence à poindre car si le mouvement, d'abord dans un souci de réussite immédiate a cherché l'efficacité des blocages spectaculaires et a cultivé la méfiance des appareils, il est maintenant confronté à sa durée, à l'opposition ferme du gouvernement, à la violence de la police et se pose la question de sa continuation.

Évolution du mouvement et quelle politique pour les anticapitalistes

Ce qui se discute actuellement chez les gilets jaunes c'est comment ne pas gêner les gens comme eux et en même temps s'attaquer aux vrais responsables de leurs situation, bref comment passer du blocage des automobilistes à celui de l'économie.

On parle alors de bloquer les raffineries, les centres d'impôts, de cibler le gouvernement, ses préfectures et sous préfectures... les centres économiques et politiques. Avec ce débat naît la nécessité d'Assemblées Générales pour discuter et décider, la nécessité de se coordonner pour agir plus efficacement.

En même temps, les gilets jaunes cherchent des alliés. 

Ainsi on en a vu s'adresser à des structures locales de la CGT pour agir ensemble comme à Perpignan, demander leur aide tandis qu'en même temps sous la pression de la base, des structures syndicales plus nombreuses et influentes se mettaient à appeler à la lutte dans la continuation de celle des gilets jaunes et avec eux ou au moins pas contre eux.

Ainsi la CGT Chimie appelle à la grève dans tous ses métiers et témoignage de la pression des gilets jaunes sur l'ambiance générale chez les salariés. La quasi totalité des raffineries sont bloquées. De son côté, la CGT des Ports et Docks appelle à participer à toutes les initiatives pour apporter leur aide et leur savoir faire, FO transports apporte son soutien et demande aux routiers de participer aux initiatives tandis que Sud Commerce et Sud industrie appellent à rejoindre la lutte dans son ensemble et de lui donner un caractère plus général.

De fait, la rencontre entre gilets jaunes et gilets rouges commence à se faire malgré ou contre les directions syndicales et politiques, la jonction entre grèves et blocages s'amorce sur le terrain.

Amplifions cette tendance en participant pleinement au mouvement, à commencer par participer à la manifestation nationale à Paris ou aux manifestations  locales des gilets jaunes le 24 novembre pour se faire l'expression de toutes les revendications des gilets jaunes comme de la dimension politique du mouvement dans son ensemble pour chasser Macron et le système qu'il défend.

L'union entre le mouvement populaire des salariés et des « sans » est nécessaire. Ne nous laissons pas piéger !

En même temps qu'elle continue à refuser de s'associer aux gilets jaunes par refus de manifester aux côtés du RN, la direction de la CGT essaie aussi de couper gilets jaunes et gilets rouges en se centrant exclusivement  sur les augmentations de salaires et en ignorant toutes les autres conséquences de la politique capitaliste sur les différents aspects de la vie des travailleurs, le chômage, le prix du logement, la mobilité, l'environnement, les problèmes des indépendants forcés, la désertification des campagnes, la misère des petits patrons et des paysans, etc.  

Or si les revenus sont au point de départ de la mobilisation des gilets jaunes, les chômeurs, les RSistes, les auto-entrepreneurs, les travailleurs indépendants, les artisans, les sans papiers, les contrats aidés licenciés, les sans logis, les femmes, les précaires et des lycéens maintenant s'associant au mouvement qui tiennent les barrages en semaine, ne sont pour la plupart pas salariés ou aux marges du salariat. Le salariat et les salaires sont l'apanage de travailleurs qui leur paraissent « privilégiés » en CDI, une denrée en voie de disparition mais bien présente dans les bastions organisés des syndicats.

Cette lutte centrée exclusivement sur le salaires entrave la convergence avec ce mouvement populaire en utilisant la mobilisation des plus pauvres sans salaire ni travail fixe ou des jeunes sans encore d'emploi au profit de ceux qui bénéficient encore d'emplois fixes et de salaires. Et cette lutte pour les salaires se complète par le fait que la CGT parle seulement de pression, « d'infléchir » la politique de Macron pour obtenir des concessions sur les salaires alors que les gilets jaunes scandent à s'époumoner « Macron démission ». Bref, la direction de la CGT tente de désamorcer ce qu'il y a de plus subversif  dans le mouvement des gilets jaunes qui s'attaquent à l'ensemble du système capitaliste et son représentant politique en tentant de faire rentrer ce mouvement général politique dans celui d'une simple revendication salariale syndicale où les salariés ne deviennent que la masse de manœuvre nécessaire à faire pression sur les négociations.

Or aujourd'hui, il ne peut pas y avoir de lutte syndicale sur les salaires ou autre chose si on ne  veut pas renverser Macron et son système. 

Macron sait très bien que s'il cède sur les taxes sur les carburants, non seulement il devra reculer sur les retraites, les chômeurs, le statut des fonctionnaires mais il risque de déclencher un mouvement généralisé contre le système.

Si la grève sur les salaires qui démarre peut-être aujourd'hui s'amplifie, elle prendra automatiquement ce caractère général et subversif . Si elle ne généralise pas elle ne pourrait gagner que grâce au mouvement des gilets jaunes qui a, lui, ce caractère éruptif et général. Et c'est là que s'inscrirait la proposition de Laurent Berger d'un Grenelle, d'une négociation syndicats-gouvernements autour des salaires sur le dos des gilets jaunes.

Aussi les militants anticapitalistes, syndicalistes, révolutionnaires doivent s'investir à fond dans le mouvement des gilets jaunes pour y défendre un axe "lutte de classe"  contre le système capitaliste et l'ensemble des reculs qu'il fait subir aux travailleurs et à l'humanité. Pour lutter contre l'extrême-droite, pour obtenir l'égalité hommes-femmes, pour éradiquer les violences faites aux femmes, aux migrants, aux jeunes,  pour gagner sur les revendications, il faut viser à renverser Macron et le système qu'il défend, il faut embrasser la cause des gilets jaunes, organiser ou s'engager dans leurs débats, proposer et mettre au point des Assemblées Générales, avancer sur des coordinations, établir des cahiers de revendications, élaborer un calendrier de luttes, bref donner une voix aux invisibles, aux abstentionnistes, aux luttes dispersées en cours aujourd'hui, à la classe ouvrière au sens politique, qui émerge là.

 

 

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