Pourquoi il faut socialiser l’industrie pharmaceutique

L’industrie pharmaceutique est indispensable pour produire, en grande quantité, des tests de dépistage et une molécule qui donnerait des résultats contre le virus. Elle l’est également pour produire des vaccins et des médicaments contre les maladies chroniques, par exemple. La laisser entre les mains d’intérêts privés, c’est aller vers de nouvelles catastrophes.

par Grégoire Mariman 1 - Entre les lignes

C’est parce que l’industrie pharmaceutique est soumise à la loi du profit que sa production a été délocalisée, notamment en Chine et en Inde, afin de baisser les salaires et les conditions de contrôle sur les médicaments 2. L’Inde fournit 20% de la demande mondiale. Or l’État indien a décidé, après avoir décelé six cas de coronavirus, de restreindre l’exportation de 26 médicaments (antibiotiques, paracétamol, un antiviral...) pour sécuriser son approvisionnement 3. Les chaînes d’approvisionne- ment en médicaments ont ainsi été considérablement complexifiées, la doctrine libérale de gestion des stocks à flux tendu n’arrangeant rien. Mais cela ne date pas de la pandémie. En une décennie, les ruptures de stocks de médicaments en France ont été multipliées par douze4 (anti-infectieux, vaccins, traitements contre l’épilepsie ou Parkinson, anticancéreux), et sont aujourd’hui craintes par les malades chroniques dont les associations ont signé une tribune avec des scientifiques et des responsables CGT et Solidaires 5.

La relocalisation de la production de médicaments en France ou en Europe est aujourd’hui en débat. Mais tant que cette production restera soumise à la loi du profit, ça ne sera pas suffisant. Les entreprises françaises chercheront à maximiser leurs profits par d’autres biais que les délocalisations: en se concentrant sur les médicaments qui rapportent, en gérant les stocks en flux tendu, en chan- geant les formules pour déposer de nouveaux brevets6 ou en faisant du lobbying pour que ce soient les traitements les plus onéreux qui soient remboursés et donc prescrits 7. D’ores et déjà, Sanofi tire parti de la crise en annonçant l’externalisation de six de ses onze sites européens (soit plus de 1000 salarié·es en France et 3 000 en Europe), soi-disant pour mieux lutter contre les pénuries, en réalité pour se débarrasser des sites produisant les médicaments les moins lucratifs8.

CE QUE SIGNIFIE LE CONTRÔLE POPULAIRE

Sortir cette industrie de la loi du marché en la socialisant est donc une question de santé publique. Socialiser, ça ne veut pas simplement dire la réquisitionner le temps de la crise: en effet, réorga- niser une production largement délocalisée, ça ne va pas se faire du jour au lendemain. Socialiser, ça ne veut pas non plus dire nationaliser, au sens où l’État deviendrait actionnaire majoritaire voire unique, mais où l’on resterait dans le cadre de la concurrence capitaliste, en s’imaginant que l’État aux commandes, « ça sera moins pire ». On voit bien où peut nous conduire le cas d’Air France que le gouvernement envisage de renationaliser parce que la compagnie est en difficulté... en annonçant qu’il la revendra une fois la crise passée – et sans doute après y avoir injecté moult argent public, ce qui se nomme socialiser les pertes et privatiser les profits!

« SOCIALISER, ÇA NE VEUT PAS SIMPLEMENT DIRE RÉQUISITIONNER, NI NATIONALISER »

Socialiser, ça ne veut pas non plus dire que les travailleuses et les travailleurs font ce qu’ils veulent dans les entreprises de ce secteur. Une concurrence entre entreprises autogérées conduirait à coup sûr à des dérives similaires. Cela signifierait que l’organisation du travail serait de la responsabilité des travailleurs, mais que la finalité de la recherche et de la production serait sous contrôle populaire, par le biais d’une planification démocratique. La population, à travers ses représentantes et ses représentants (mandaté·es révocables et/ou personnes tirées au sort, membres d’associations de malades), déciderait, en concertation avec les travailleurs de l’industrie concernée, des priorités de la recherche et de la production. Une caisse d’investissement financée par la cotisation sociale, sur le modèle de la Sécu, permettrait de dégager cette industrie de la loi du profit 9. La question de l’utilité de chaque emploi 10, de chaque site de production et de son éventuelle reconversion écologique pourrait ainsi être mise en débat.

NE PAS S’EN TENIR À CETTE FILIÈRE

Mais finalement, ce raisonnement, on peut l’appliquer à toutes les entreprises. Qu’on le veuille ou non, c’est indispensable. Toute l’économie est imbriquée : la pharmaceutique dépend de l’approvisionnement en matières premières 11, en machines, de la logistique, etc. Or la socialisation d’une partie de l’économie se solderait nécessairement par des mesures de rétorsion de la part des capitalistes : pénalités de l’Union européenne ou barrières douanières, jusqu’à l’exemple d’un coup d’État comme au Chili en 1973. On pourrait imaginer le patronat des transports refusant de livrer les entreprises socialisées, ou bien celui la chimie refusant de livrer des consommables, en prétextant du désordre causé par la socialisation. Mais cette imbrication est également internationale. Certains médicaments nécessitent une collaboration entre pays, notamment quand un petit nombre de malades est concerné. Il faudra donc pousser à la socialisation au-delà les frontières, et briser la dépendance commune aux intérêts privés.

Ne socialiser qu’une partie de l’économie n’est donc pas réaliste : c’est tout ou rien. Mais dans le contexte d’une pandémie qui a ouvert les yeux à beaucoup de monde, on peut gagner une majorité d’idées sur la nécessité de socialiser le secteur de la santé et de l’industrie pharmaceutique. Un objectif intermédiaire avant d’aller vers la socialisation générale des moyens de production.

1. Grégoire Mariman est chercheur.
2. « Un tiers des médicaments produits en Inde sont non conformes », Le Monde, 11 janvier 2018.
3. « Covid-19 : l’Inde restreint l’exportation de 26 médicaments et API », Industriepharma.fr, 3 mars 2020.
4. « Coronavirus : la chaîne d’approvisionnement des médicaments remise en cause », RFI, 6 mars 2020.
5. « Pénurie de médicaments vitaux, tests et équipements : l’appel des personnalités ! », à retrouver sur le blog de Pauline Ondeix, 7 avril 2020, Mediapart.
6. Comme cela s’est fait avec le Levothyrox en 2017, ce qui a conduit à une vague d’effets secondaires indésirables chez les malades.
7. Simon Gouin, « Lobbying : comment l’industrie pharmaceutique prend d’“assaut” les institutions européennes », Bastamag.net, 24 mai 2019.
8. « Le grand coup de bluff du groupe Sanofi », L’Humanité, 16 avril 2020.

9. Sur ce point, et dans ce cadre – socialisation d’un secteur industriel particulier en dehors de la révolution globale de l’économie et de la société que prône l’UCL – nos idées peuvent rejoindre celles de Bernard Friot, « La cotisation, levier d’émancipation », Le Monde diplomatique, février 2012.
10. On pense ici aux emplois parasites comme celui de représentant médical.

11. C’est, par exemple, l’approvisionnement insuffisant en réactifs qui limite aujourd’hui la production de tests de dépistage. « Les “réactifs” au cœur du manque de tests », Libération, 29 mars 2020.

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