Jean-Marc B
Abonné·e de Mediapart

10369 Billets

0 Édition

Billet de blog 25 oct. 2021

Speenhamland-sur-Seine -Jean Casanova

Castex vient d'annoncer la décision prise pour aider les Français dont le portefeuille est grignoté par la hausse des prix, par l'inflation. Non, il ne s'agira pas d'une hausse des salaires, décision inopportune qui serait laissée à la charge des employeurs. Mais tout simplement d'une prime baptisée « Indemnité inflation » versée par l'État et donc à la charge du contribuable.

Jean-Marc B
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

La chose nous rappelle furieusement une mesure analogue prise en 2016 par le Premier Ministre d’alors, Manuel Valls, et intitulée « Prime d'activité ».

Examinons ensemble ce qu'était alors la Prime d'activité, cet ancêtre de l'Indemnité inflation.

Une prime ? Dans la liturgie chrétienne, nous dit Larousse, la prime est la partie de l'office divin qui se récite au lever du jour.

Plus prosaïquement, la Prime d'activité, instituée en 2016, sous l’ère socio- libérale, était quant à elle la somme d'argent ou le don accordé à titre de récompense ou de gratification, au salarié, en plus de son salaire, reconnu insuffisant.

En quoi consistait-elle ? Le Gouvernement enterrait le RSA et la PPE (Prime pour l'emploi), dispositifs qu'il jugeait coûteux et mal adaptés et dont le généreux objectif, sortir de l'exclusion et de la grande pauvreté les travailleurs pauvres, les poor workers, cet objectif étant loin d'être atteint.

La fusion de ces deux dispositifs caritatifs en un seul, quérable (c'est-à-dire qu'il fallait en faire la demande, le réclamer ou le quêter, à vous de choisir), était d'arracher à la grande misère ceux qui travaillent et n'en obtiennent pas le nécessaire pour survivre. L'estimation moyenne du don public tournait autour de 150 à 250 € mensuels, dont pourraient bénéficier environ 5 millions de personnes, celles percevant entre 0,5 et 1,2 Smic, le tout restant dans l'enveloppe de 4 milliards d'euros consentis par la collectivité, enveloppe résultant de la fusion du RSA et de la PPE (Prime pour l’emploi). Pas un sou de plus, c'est entendu ! Bruxelles veille.

Empoignez vos calculettes et vous verrez que le compte n'y était pas (en moyenne 150 € mensuels x 12 mois = 1800 € annuels x 5 millions d'attributaires = 9 milliards d'euros exactement, soit plus du double que les 4 récoltés par la suppression RSA + PPE).

N'y voyez là aucun cynisme, mais la simple lucidité technocratique, celle qui sait que les pauvres ont honte d'être pauvres et donc n'en ferons pas la demande (le dispositif est, nous venons de vous le dire, quérable, c'est-à-dire qu'il fallait en faire la demande pour en bénéficier). Pour rester dans les clous de ces 4 milliards, le gouvernement tablait alors sur un taux de recours, il précisait dequérabilité, de moins de 50 %. Bien anticipé, car si tous les pauvres savent qu'ils sont pauvres, beaucoup peinent à le reconnaître.

Nos recherches historiques nous permettent aujourd'hui, chers lecteurs, de vous parler de l’Auberge du Pélican à Speenhamland, petite localité du comté de Berkshire au Royaume-Uni.

L'historien Karl Polanyi, dans son magistral ouvrage La Grande Transformation, écrit en 1944 et dont nous n'aurons de cesse de vous recommander la lecture, fresque somptueuse du basculement du monde dans l'ère du libéralisme à partir de l'Angleterre de la fin du XVIIIe siècle, nous relate l'événement suivant :

« Les juges (justices) du Berkshire, réunis tôt le matin du 6 Mai 1795, en un temps de grande détresse, à l'auberge du Pélican, à Speenhamland, près de Newbury, décidèrent qu'il fallait accorder des compléments de salaire (subsidies in aid of wages), conformément à un barème indexé sur le prix du pain, si bien qu'un revenu minimum serait ainsi assuré aux pauvres indépendamment de leurs gains. Voici ce que disait la fameuse recommandation des magistrats : quand la miche d'un gallon de pain d'une qualité déterminée coûtera 1 shilling, alors chaque pauvre et industrieuse personne aura pour son soutien 3 shillings par semaine par une allocation tirée de l'impôt pour les pauvres (poor rates), et pour le soutien de son épouse et de chaque membre de sa famille, 1 shilling 6 pence ; pour chaque penny dont le prix du pain augmente au-dessus de 1 shilling, il aura 3 pence pour lui-même et 1 penny pour les autres ».

Conçue comme une mesure d'urgence cette disposition caritative devint très vite la loi du pays dans la plupart des campagnes du royaume.

En réalité, l'innovation sociale et économique dont elle était porteuse n'était rien moins que « le droit de vivre ».

Jamais mesure ne fut plus universellement populaire. Les employeurs pouvaient réduire les salaires à volonté ; les ouvriers, qu'ils fussent occupés ou oisifs, étaient à l'abri de la faim ; les humanitaristes applaudissaient la mesure comme un acte de miséricorde ; et les contribuables eux-mêmes furent très lents à comprendre ce qu'il adviendrait de leurs impôts dans un système qui proclamait le

« droit de vivre », qu'un homme soit payé ou non un salaire lui permettant de subsister.

Avec l'indemnité inflation, ne nous inviterait-t-on pas aujourd'hui à un tel unanimisme, au bénéfice de ceux dont le salaire qu'ils versent, les patrons, ne peut suffire pour vivre à ceux à qui ils l'ont versé, les salariés ? Peut-être !

Au moment de l'annonce à grand fracas médiatique de ce projet d'Indemnité inflation, paraissait l'enquête du magazine Challenges recensant, pour 2021, les 500 plus grandes fortunes de France. En tête, Bernard Arnault, suivi de très près par Francoise Bettencourt, François Pinault et Gérard Mulliez.

Bernard Arnault devenu première fortune de France, félicité ici par qui de droit

Mais laissons là la polémique et revenons à notre Premier Ministre, Jean Castex, peut-être enfant secret de l'Abbé Pierre, et à sa bienfaitriceIndemnité inflation.

Revenons-en au fond et à l'essentiel. Admettre et instituer que le prix de la force de travail, le salaire, peut être inférieur au coût de sa reproduction (ce qu'est en principe le salaire minimum) et qu'il faille lui rajouter une prime, est une aberration non seulement sociale mais économique car, en économie, ne l’oublions pas, le coût d'une marchandise, la force de travail, est constitué des intrants nécessaires à sa production. Le salaire étant le coût de la reconstitution de cette force de travail.

Le salaire étant insuffisant est maintenant introduit et sanctifié l'appel à tous, contributif ou caritatif.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

Les articles les plus lus

À la Une de Mediapart

Journal — Cinéma
Jean-Luc Godard, l’entretien impossible
À l’heure où les bouleversements politiques, écologiques et sociaux semblent marquer la fin d’une époque, Mediapart a eu envie de rendre visite à Jean-Luc Godard, dont les films sont des mises en abyme inégalées des beautés et des troubles du monde. Mais rien ne s’est passé comme prévu. 
par Ludovic Lamant et Jade Lindgaard
Journal — France
Procès des sondages de l’Élysée : le PNF requiert finalement l’incarcération de Claude Guéant
La réouverture des débats a opposé deux thèses, ce vendredi, au tribunal de Paris. L'ex-ministre de Sarkozy assure qu’il ne peut pas rembourser plus rapidement ce qu’il doit encore à l’État. Le Parquet national financier estime au contraire qu’il fait tout pour ne pas payer.
par Michel Deléan
Journal — Santé
Didier Raoult sanctionné par la chambre disciplinaire du conseil de l’ordre
La chambre disciplinaire de l’ordre des médecins a sanctionné, le 3 décembre, d’un blâme le professeur Didier Raoult. Lors de son audition devant ses pairs, il lui a été reproché d’avoir fait la promotion de l’hydroxychloroquine sans preuve de son efficacité.
par Pascale Pascariello
Journal
Des traitements à prix forts, pour des efficacités disparates
L’exécutif a dépensé autour de 100 millions d’euros pour les anticorps monoclonaux du laboratoire Lilly, non utilisables depuis l’émergence du variant Delta. Il s’est aussi rué sur le Molnupiravir de MSD, malgré un rapport bénéfices-risques controversé. En revanche, les nouveaux remèdes d’AstraZeneca et de Pfizer sont très attendus.
par Rozenn Le Saint

La sélection du Club

Billet de blog
Ne vous en déplaise, Madame Blanc
Plusieurs médias se sont fait l’écho des propos validistes tenus par Françoise Blanc, conseillère du 6ème arrondissement de Lyon du groupe « Droite, Centre et Indépendants » lors du Conseil municipal du 18 novembre dernier. Au-delà des positions individuelles, cet épisode lamentable permet de cliver deux approches.
par Elena Chamorro
Billet de blog
Exaspération
Rien n’est simple dans la vie. Ce serait trop facile. À commencer par la dépendance physique à perpétuité à des tiers, professionnels ou non. Peut-être la situation évoluera-t-elle un tant soit peu lorsque les écoles de formation aux métiers du médico-social et du médical introduiront la Communication NonViolente (CNV) et le travail en pleine conscience dans leurs modules ?
par Marcel Nuss
Billet de blog
Handicap, 4 clés pour que ça change !
Engagée depuis vingt ans pour l’égalité des droits de toutes et tous, je constate comme chacun que les choses avancent très peu. Les changements arriveront lorsqu’il sera compris que le handicap est un sujet social dont tout le monde doit s’emparer. Le 3 décembre, journée internationale du handicap : voici 4 solutions pour qu’advienne enfin une société inclusive !
par Anne-Sarah Kertudo
Billet de blog
SOS des élus en situation de handicap
Voilà maintenant 4 ans que le défenseur des droits a reconnu que le handicap était le 1er motif de discrimination en France, pourtant les situations de handicap reconnues représentent 12% de la population. Un texte cosigné par l’APHPP et l’association des élus sourds de France.
par Matthieu Annereau