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Billet de blog 26 mars 2022

Défaitisme révolutionnaire ou défaitisme contre-révolutionnaire ? -Daniel Tanuro

Le défaitisme révolutionnaire est d’application du côté russe, car la guerre déclenchée par Poutine est clairement une guerre d’agression impérialiste. La tâche de la gauche russe est d’œuvrer à la défaite qui ouvrira la voie d’un possible changement révolutionnaire. Mais la situation est toute différente du côté ukrainien. La guerre, ici, est une guerre d’autodéfense.

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Le « défaitisme revolutionnaire » est une position de principe : confrontés a une guerre imperialiste menée par leur bourgeoisie, les marxistes revolutionnaires ont pour ligne de transformer la guerre en revolution. Ils sont donc pour la défaite de leur propre camp, pour la défaite de leurs propres exploiteurs capitalistes. Ils expliquent à la population que la propagande de ceux-ci n’est qu’un masque, que les vrais objectifs de la classe dominante sont des objectifs de rapine, de conquête de marches et de colonies, et que la réalisation de ces objectifs se fera toujours au détriment de la classe travailleuse. Le défaitisme revolutionnaire est l’orientation adoptée par Lenine lors de la guerre de 14-18 ; elle a effectivement ouvert la voie à la revolution en Russie et en Allemagne.

Le défaitisme révolutionnaire est-il d’application dans le cas de la guerre en Ukraine ? Oui et non. Il est d’application du côté russe, car la guerre déclenchée par Poutine est clairement une guerre d’agression impérialiste. Elle vise à briser par la force le droit à l’autodétermination du peuple ukrainien opprimé. Elle vise à mettre en place un pouvoir fantoche pour restaurer la domination coloniale que l’empire tsariste exerçait sur le peuple ukrainien, et par ricochet sur les autres petits peuples périphériques de la Russie. La tâche de la gauche russe est de lutter contre cette guerre de brigandage impérialiste, donc d’œuvrer à la défaite de sa propre classe dirigeante, car cette défaite ouvrira la voie d’un possible changement révolutionnaire.

Mais la situation est toute différente du côté ukrainien. La guerre, ici, n’est pas impérialiste, c’est une guerre d’autodéfense. Elle a pour but la protection du peuple ukrainien dans son droit à l’existence en tant que nation autonome, en tant que nation qui se gère elle-même et choisit elle-même ses dirigeants. Que cette autonomie soit plus ou moins imparfaite n’est pas la question ici : c’est clairement son principe même que Poutine veut détruire par la force, et il y met des moyens barbares, d’une brutalité typiquement impérialiste. L’immense majorité du peuple ukrainien se mobilise et s’organise pour résister à l’agression de mille façons différentes.

Non seulement cette résistance est légitime, mais en plus elle prend les formes de l’auto-organisation, au sein desquelles les classes populaires jouent un rôle prépondérant. Plaider ici pour le défaitisme n’est donc pas révolutionnaire, c’est au contraire de défaitisme contre-révolutionnaire qu’il s’agit. La tâche des socialistes révolutionnaires dans cette situation est de participer a la résistance populaire en lui donnant une orientation sociale, démocratique et internationaliste (contre la haine du Russe, p ex).

Et au-delà du théâtre des opérations, quelle ligne adopter ? Une partie de la réponse à cette question doit être donnée à partir du diagnostic sur la nature de la guerre. Un peuple lutte contre sa domination impérialiste coloniale, il doit être soutenu dans sa résistance sous toutes ses formes, de même qu’il faut soutenir les antiguerres dans le camp de l’agresseur. C’est fondamental. Mais une autre partie de la réponse doit tenir compte du fait que l’impérialisme « occidental » manœuvre pour tirer avantage de la lutte du peuple ukrainien dans sa rivalité croissante avec l’alliance en formation entre les impérialismes chinois et russe, et du fait que cette rivalité croissante risque en effet de déboucher dans les années qui viennent sur une guerre mondiale.

Dans une telle guerre mondiale, le défaitisme révolutionnaire s’imposerait à coup sûr comme la stratégie a mettre en œuvre. Cependant, arguer du danger d’une guerre mondiale future pour imposer aujourd’hui au peuple ukrainien de renoncer a son juste combat est inique, et relève en fait d’une mentalité petite-bourgeoise impérialiste et coloniale. Cela revient en effet, pour la gauche occidentale, à imposer à la résistance populaire ukrainienne une ligne contre-révolutionnaire de capitulation, dans l’espoir de « sauver la paix » par la diplomatie. Donc dans l’espoir que « le dialogue » entre bandits capitalistes permettra de préserver « notre » confort, de ne pas être dans l’obligation, ici, d’envisager une perspective révolutionnaire de lutte contre la menace de guerre antiimpérialiste.

J’ai repris dès le début de l’affaire ukrainienne cette formule dont j’ai oublié l’auteur : il y a deux niveaux de conflictualité. Un conflit est ouvert, l’autre est encore latent, mais grandit indiscutablement. Comment lutter contre ce deuxième niveau, telle est la question. La réponse doit consister pour ainsi dire a anticiper la stratégie du défaitisme révolutionnaire. Comment ? En refusant tout sacrifice, toute austérité, toute paix sociale que la classe dominante ici voudrait imposer sous prétexte de la guerre en Ukraine, notamment pour augmenter les budgets militaires. En exigeant que la facture de la guerre soit payée non seulement par les oligarques russes, mais aussi par nos oligarques. En imposant que les méthodes utilisées pour identifier les fortunes de ces oligarques russes soient utilisées contre « nos » paradis fiscaux. En retournant l’accueil des réfugié.e.s ukrainien.ne.s contre l’odieuse politique d’asile coloniale et raciste de « notre » impérialisme. En soutenant l’exigence d’abolition de la dette ukrainienne et de toutes les dettes des pays dominés. En luttant pour l’expropriation des gens de l’énergie (qui s’enrichissent scandaleusement) et la socialisation du secteur, seul moyen d’arrêter la catastrophe climatique. En prenant des mesures anticapitalistes contre les spéculateurs qui profitent de la hausse du blé. Etc, etc.

En complément tous les jours la rubrique Europe et le dossier Ukraine de la Revue de Presse Emancipation!

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