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Billet de blog 26 déc. 2021

Le boycott déconstituant, une révolution copernicienne, par Alain Dubois

Changement de “logiciel”, de cadre de référence, de perspectives, dégageant enfin le prolétariat de la gangue de sa prise en otage par des appareils ayant des intérêts matériels et moraux distincts de ceux des travailleurs eux-mêmes, comme l’exprimait déjà le Manifeste du Parti Communiste de Marx et Engels.

Jean-Marc B
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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Source: aplutsoc

Il n’y aura pas de solution à la crise potentiellement mortelle de la civilisation humaine dans le cadre du capitalisme. Seul le prolétariat a la potentialité de mettre à bas ce système et le remplacer par un autre au service des besoins de l’ensemble des êtres humains, pas d’une minorité abjecte. Mais pour ce faire il faudra que les travailleurs eux-mêmes prennent en main leur destin et ne le confient plus à des “représentants” qu’ils ne contrôlent pas. En France, un premier pas dans ce sens pourrait être franchi par l’organisation d’un “boycott déconstituant” des élections présidentielles pestilentielles de 2022.

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La perspective d’organiser un boycott actif de l’élection présidentielle de 2022 est en train de faire son chemin.

Il s’agit d’une perspective nouvelle lors d’une élection présidentielle sous la 5e République, et il n’est donc pas étonnant que celle-ci surprenne et suscite même des résistances.

Un élément important à prendre en compte est le fait que ces résistances sont particulièrement fortes dans certains milieux “de gauche”, et notamment de milieux militants et “radicaux”, sinon se considérant comme “révolutionnaires”, pour qui cette perspective reviendrait à faire “le jeu de la droite”, sinon de l’extrême-droite.

Cette réaction ne doit pas être balayée du revers de la main. Elle mérite une réponse. Celle-ci peut être abordée de deux manières complémentaires, en considérant les deux questions suivantes : “de quoi la gauche est-elle le nom?” et “dans quelle situation historique et politique nous trouvons-nous aujourd’hui?”.

De quoi “la gauche” est-elle le nom?

Les notions de “gauche” et de “droite” en politique peuvent paraître “évidentes” à certains, mais s’il est une formule dont il faut toujours se méfier, c’est bien celle de “c’est évident” : toute affirmation sujette à débat doit toujours être soumise à un examen critique. Ces deux notions datent de la Révolution Française. Dans l’assemblée nationale et les autres instances délibératives, la droite de la salle (vue depuis la tribune) était occupée par les royalistes et la gauche par les opposants au roi et à la royauté. Cette opposition s’est généralisée depuis 1789 dans le monde entier dans la plupart des systèmes politiques d’assemblées.

Traditionnellement, les partis de droite et de gauche se distinguent par des conceptions différentes de la liberté, de l’égalité, de la propriété, de la justice, du progrès, etc. La notion de droite est associée à celles de conservatisme et d’autoritarisme, de maintien de la hiérarchie sociale (prétendument liée au “mérite”) et de l’“ordre moral”, de défense de la propriété privée des moyens de production et de la “sécurité”, de l’enseignement privé, de médecine “libre”, mais également, contradictoirement et frauduleusement, de soi-disant “désengagement de l’État” et de “liberté du marché”, tandis que la notion de gauche est associée à celles de progrès, de démocratie, d’égalité sociale et politique des citoyens, d’État de Droit, de laïcité, de services publics, d’enseignement public, laïc et gratuit, de médecine et de Sécurité Sociale pour tous, de nationalisation des entreprises et de planification économique, devant mener à terme à une société “socialiste” ou “communiste”, prélude rêvé à une société sans classes et sans salariat.

Toutes ces qualifications sont justes, mais il s’agit avant tout de catégories idéologiques (liberté, égalité, démocratie), qui ignorent un élément crucial, qui est le fait que nous vivons dans une société de classes, que l’histoire de l’humanité est l’histoire de la lutte des classes, et qu’aujourd’hui, tout comme il y a un siècle, cette lutte oppose avant tout les deux classes fondamentales de la société capitaliste, la bourgeoisie (les possédants, patrons et spéculateurs) et le prolétariat (salariés et exploités). Or il y a deux manières principales de concevoir la notion de “gauche” aujourd’hui, c’est-à-dire à l’époque de la crise mondiale du capitalisme et de la civilisation humaine qui est directement causée par celui-ci : soit il s’agit de “réformer” ce dernier pour le rendre plus “humain” ou “vertueux”, soit il s’agit de le renverser, de le détruire, et de le remplacer par un autre système politique et économique, qu’on appelle celui-ci “socialiste”, “communiste” ou autrement, reposant sur la démocratie, supprimant la Bourse, la spéculation financière, la propriété privée des moyens de production et tous les corollaires politiques, sociaux, juridiques, policiers et politiques de celles-ci.

Historiquement, en France et plus généralement en Europe occidentale, la “gauche réformiste” et la “gauche révolutionnaire” ont toujours coexisté. Leur opposition s’appuyait dans le fond sur la défense d’intérêts matériels différents, la première étant avant tout soutenue par une fraction de la bourgeoisie qui craignait de perdre certains de ses privilèges et la deuxième par le prolétariat qui n’avait à perdre “que ses chaînes”, mais idéologiquement la raison principale longtemps invoquée par la première étant la défense d’une version fantasmée de la démocratie bourgeoise, contre la démocratie ouvrière prônée par la seconde, la première fétichisant les scrutins dits démocratiques (votes, élections, référendums, pétitions) et le respect de la “légalité républicaine”, contre le recours à la manifestation, la grève, la Grève Générale, les occupations d’entreprise et dans certains cas l’insurrection prônées par la seconde.

Or, il est indéniable que le “rapport de force” entre ces deux “gauches” a considérablement changé lors du dernier siècle : alors que la seconde était en pleine croissance au début du 20e siècle, et a culminé avec la Révolution Russe, aujourd’hui la “gauche révolutionnaire” est laminée. La raison n’en est nullement mystérieuse : il s’agit de la trahison historique de cette même Révolution Russe par le stalinisme, qui non seulement a très vite supprimé toute démocratie en URSS et y a causé surexploitation des travailleurs, famines, répression policière, Goulag et désastres militaires, non seulement a constitué et de loin le principal facteur contre-révolutionnaire dans le monde entier pendant tout le 20e siècle, mais encore, et peut-être surtout, a dégradé l’“image” de la révolution, du socialisme et du communisme, et, secondé dans cette tâche par l’idéologie et la propagande bourgeoises dominantes, a associé cette image au repoussoir qu’en ont donné l’URSS, les soi-disant “démocraties socialistes” d’Europe de l’Est, et les régimes ayant développé leur version propre du stalinisme, Chine, Corée du Nord, Cambodge des khmers rouges, etc.

Le stalinisme a également contribué directement au déclin de la conception révolutionnaire du passage au socialisme en prônant et mettant en œuvre la stratégie d’alliance politique des forces et partis des travailleurs avec les “franges progressistes” et “de gauche” de la bourgeoisie, stratégie aussi vieille que les périodes révolutionnaires (Kerenski en 1917 en Russie, alliance avec le Kuomintang en Chine, “fronts populaires” en Espagne, en France, au Chili, etc.). Cette stratégie opposée au “classe contre classe” (même si elle en a parfois emprunté frauduleusement la désignation) a permis à la société capitaliste de résister à tous les mouvements révolutionnaires réellement dangereux pour elle au cours du 20e siècle, constituant à cet égard une solution alternative au fascisme, tout aussi et même parfois plus efficace dans certaines conditions que celui-ci, les travailleurs ayant plus de mal à se mobiliser pour se défendre contre un gouvernement qu’ils considèrent, au moins pendant un certain temps, comme “leur” gouvernement.

Pourtant, tout au long du 20e siècle, les masses travailleuses, celles qui permettent à la société d’exister et de fonctionner, ont rarement “baissé les bras”. Elles se sont organisées, dans des syndicats et des partis parfois très puissants, elles se sont battues, et si elles ont subi des défaites, et parfois des désastres et des massacres (Chine 1927, Allemagne 1933, Chili 1973), ce n’est pas par manque de mobilisation, mais par manque d’objectifs et de stratégies claires, honnêtes et efficaces de la part des directions de ces organisations ouvrières, liées peu ou prou, notamment à travers leur “aristocratie ouvrière” (les dirigeants des syndicats et partis ouvriers, dont les salaires et autres avantages procèdent de leurs positions de permanents dans ceux-ci), à la société qu’elles étaient censées combattre.

Oui, les masses se sont mobilisées, se sont battues, elles ont fait tout ce que leurs directions leur suggéraient ou demandaient de faire. Ce fait est particulièrement frappant en France depuis un siècle.

La défaite sans combat, en 1933, dont la responsabilité incombait aux directions staliniennes et social-démocrates, du prolétariat allemand face aux nazis, puis les journées d’émeutes de 1934 en France aboutirent en 1936, dès avant la mise en place du gouvernement Blum (un gouvernement de Front Populaire, c’est-à-dire d’alliance entre partis ouvriers et partis bourgeois “de gauche”), à une puissante Grève Générale. Pour faire capoter ce mouvement révolutionnaire, la bourgeoisie, avec l’aide des partis ouvriers, dut consentir à satisfaire de réelles revendications importantes lors des “accords de Matignon”, dont un certain nombre, comme les congés payés et la limitation hebdomadaire des heures de travail, subsistent encore en droit français. La grève de 36 a donc effectivement apporté des améliorations aux conditions de vie des travailleurs, mais il est vrai que 1917 n’était encore pas trop loin et faisait encore très peur à la bourgeoisie. C’est toutefois ce même gouvernement Blum qui abandonna ensuite, par sa politique de “non-intervention”, le prolétariat espagnol face aux armées d’Hitler et de Mussolini, préparant l’incarcération des combattants espagnols réfugiés en France dans des camps d’où les nazis les déportèrent ensuite en Allemagne et en Pologne, et c’est l’assemblée “de Front Populaire” élue en 1936 qui en 1940 remit les pleins pouvoirs à Pétain.

A la fin de la 2e guerre mondiale, après avoir rongé leur frein pendant le pacte germano-soviétique puis participé à la résistance, les travailleurs ont accepté de rendre les armes et de faire confiance au Conseil National de la Résistance pour mettre en place des réformes (nationalisations, Sécurité Sociale, retraites) qui, avec celles de 36 constituent les principaux acquis sociaux importants pour les travailleurs de la première moité du 20e siècle. Toutefois, ces avancées sociales indéniables n’étaient pas “gravées dans le marbre”, comme on l’a constaté de plus en plus depuis, et ceci parce que la bourgeoisie, soutenue très efficacement par le PCF sur ordre de Staline, a veillé à ce que la Constitution de la 4eRépublique, ne menace aucunement l’État bourgeois.

En 1958, tout en “protestant énergiquement” contre le coup d’État militaire à deux bandes de billard (passant par Alger) de de Gaulle, la “gauche” institutionnelle s’est bien gardée d’appeler à la Grève Générale contre celui-ci, et depuis elle n’a plus appelé à l’abrogation de la Constitution bonapartiste issue de ce coup d’État.

En 1968, à l’issue de la plus grande Grève Générale de l’histoire de France (10 millions de grévistes), les appareils politico-syndicaux s’étant assurés que celle-ci ne se soit pas dotée d’organe de direction indépendant des organisations, élu et représentatif, et ayant une fois de plus lié son sort aux “partis de gauche”, les grévistes ont accepté les “accords de Grenelle”, qui laissaient de Gaulle au pouvoir et ne comportait que des miettes de satisfaction des revendications, ouvrant la porte à la “chambre bleu horizon” et préparant de nouvelles attaques, notamment contre les Universités et l’indépendance des organisations ouvrières, à travers la participation et la régionalisation, que le “Non” au référendum de 1969 n’a en aucune manière empêchée.

En 1981, les masses ont élu le candidat bourgeois repeint en rose Mitterrand, soutenu par un nouveau front populaire, l’Union de la Gauche, incluant de nouveau des forces bourgeoises “de gauche”. Celui-ci, après avoir dénoncé lorsqu’il était candidat le “coup d’État permanent”, s’est empressé d’endosser les habits de Bonaparte au-dessus des partis, et a honoré fort peu de ses promesses électorales ‒ dont l’abrogation de la peine de mort, certes très positive, mais qui ne permet pas à elle seule d’exonérer l’ancien contractuel de Vichy de ses attaques contre les travailleurs dès le “tournant de la rigueur” de 1983.

En 1997, les travailleurs et leurs alliés ont de nouveau porté le PS au pouvoir lors des législatives. Le premier ministre Jospin, champion des privatisations d’entreprise, en répondant aux grévistes de Michelin que “l’État ne peut pas tout”, a préparé son retour à l’île de Ré – s’évitant ainsi de laisser dans l’histoire une image trop réactionnaire, ce en quoi il devrait être reconnaissant à Christiane Taubira, qui envisage à son tour aujourd’hui d’être la nouvelle candidate providentielle au rôle de Bonaparte de la 5e République.

En 2005, les masses ont voté “Non” au référendum sur la Constitution européenne, vote annulé en 2008 par un vote “parlementaire”, obtenu très symboliquement à Versailles. Les “partis de gauche” se sont empressés de faire passer les résultats du référendum à la trappe et de participer à la mascarade de Versailles, au lieu de s’en emparer pour exiger la démission du gouvernement.

Enfin, en 2012, les masses ont porté à la présidence François Hollande, qui a continué les attaques contre le niveau de vie et les droits des travailleurs de son prédécesseur Sarkozy, a promulgué en 2016 en utilisant l’article 49-3 la loi El Khomri (2016) malgré des manifestations nourries, soumises à une répression musclée, ainsi qu’un train de “mesures liberticides et scélérates” qui n’ont rien à envier à celles de son prédécesseur et de son successeur : article 13 de la loi de programmation militaire du 18 décembre 2013, article 14 de la loi du 13 novembre 2014 de lutte contre le terrorisme, loi du 24 juillet 2015 sur le renseignement, état d’urgence décrété le 14 novembre 2015, décret du 28 octobre 2016 sur les titres électroniques sécurisés, décret du 21 février 2017 instaurant un méga-fichier de données sur les français…

Oui, les travailleurs ont répondu présent, ils ont fait ce qu’on leur demandait de faire, ils ont voté, ils ont manifesté, ils ont fait les grèves d’un jour émiettées que les directions syndicales leur proposaient, tandis que les directions politiques et syndicales et leurs flancs-gardes s’époumonaient à dire “la Grève Générale ne se décrète pas” mais n’hésitaient pas à décréter les défilés Nation-Bastille, les grèves tournantes, les journées d’action sans lendemain, toutes actions destinées à la fois à calmer les revendications montant d’en bas et de casser les mobilisations et l’espoir en leur montrant que tout cela ne sert à rien car “l’État est le plus fort” – alors que l’État n’est fort que de cette désorganisation volontaire, des “négociations” entre états-majors syndicaux et politiques et le gouvernement, du “réalisme” prônant l’ “adaptation” au TINA (le “there is no alternative” de Thatcher) car, tout de même, ce serait trop dangereux de mobiliser les travailleurs pour prendre le pouvoir et changer la société même si celle-ci prend eau de toutes parts.

Que reste-t-il pour les travailleurs des “acquis” de 1968, de 1981, de 1997, de 2005, de 2012? De ces présidences et de ces parlements “de gauche” qui, non seulement, se sont bien gardés de menacer en quoi que ce soit le fonctionnement du système capitaliste mais ont même contribué à son renforcement, en effectuant les contre-réformes exigées par le MEDEF, l’Europe et donc les USA, en matière de déréglementation du droit du travail, de destruction des services publics, de réduction des libertés individuelles et collectives, etc., afin de rendre “la France” plus “compétitive” dans la concurrence avec les autres pays capitalistes riches, pour le plus grand bien des patrons et actionnaires du CAC 40 et sur le dos des travailleurs ?

N’est-ce pas dans ce bilan calamiteux qu’il faudrait chercher l’explication de l’“effondrement” de la gauche institutionnelle en France, plutôt que dans une montée du fascisme largement excitée et instrumentalisée par tous les médias afin d’assurer la reconduction de Macron à la présidence, s’appuyant sur le “front républicain” qui a déjà fait merveille, dans le cadre de la Constitution bonapartiste, pour l’élection plébiscitaire de Chirac contre Le Pen père et de Macron contre Le Pen fille?

La situation politique en France aujourd’hui : montée du fascisme ou révolution copernicienne?

Pendant tout le 20e siècle, les travailleurs ont fait ce que “leurs” partis et syndicats leur demandaient. Ils ont voté, ils ont marché en chantant, en portant des banderoles, de Nation à Bastille puis de Bastille à Nation, ils ont fait des grèves saute-mouton, ils ont de nouveau voté et marché, perdu des journées de salaires, et chanté ‒ puis déchanté. Ils ne pouvaient faire autrement, puisqu’ils ne disposent que de leurs propres forces pour améliorer le monde, mais aussi parce que “la Grève Générale ne se décrète pas”, et la révolution non plus, que “la France est un pays de droite” (ah bon, pas de lutte des classes depuis 250 ans?), et que les français “sont attachés à l’élection de ‘leur’ président au suffrage universel (sans toutefois les étrangers qui vivent et travaillent en France depuis des décennies mais n’ont pas les ‘bons papiers’)”. Que leur reste-t-il des accords de Grenelle, de Mitterrand, Jospin et Hollande ? Des souvenirs de soirées électorales de liesse, où l’on dansait et chantait dans la rue en reprenant les slogans des révolutionnaires vaincus du passé, “No pasarán”, “El pueblo unido jamás será vencido” – alors qu’ils sont passés, et qu’il a été vaincu.

Autour d’eux en Europe et dans le monde, les peuples se sont levés, et se sont débarrassés de leurs dictateurs, Caetano (1974), Ceauceşcu (1989), Honecker (1989), Ben Ali (2011), Moubarak (2011), Ianoukovytch (2014), Bouteflika (2019), etc., ils ont élu leurs représentants, les candidats de “gauche” qui leur avaient fait des promesses, les Allende (1970), González (1982), Soares (1986), Lula (2003), Tsípras (2015), Aung San Suu Kyi (2016), etc. Pourtant nul de ces peuples n’est sorti du capitalisme, et les conditions de vie, de réglementation et des conditions du travail, de salaires, de santé, d’éducation, d’alimentation, de respect de l’État de Droit ont continué de se dégrader, la misère s’accroît, les libertés politiques, d’information, de réunion, de parole et de pensée régressent, et la colère monte.

Comment s’étonner qu’enfin la coupe soit pleine, que s’exprime de plus en plus partout ce même sentiment : on en a marre d’être roulés dans la farine, on ne joue plus, on n’attend plus les jours meilleurs que nous promettent de nous octroyer les mêmes, toujours les mêmes, les politiciens professionnels “de gauche”, lorsqu’ils auront… lorsqu’ils auront… lorsqu’ils auront quoi, au fait? Ils ont eu quantités d’occasions de s’appuyer sur la mobilisation du peuple pour balayer l’oligarchie dirigeante et changer vraiment la société, et ils ont perpétué les modes d’exploitation, de paupérisation, d’atomisation (par ubérisation et autres avatars) de la classe ouvrière, de corruption, de musellement des revendications, de surveillance et de répression des peuples exigées par le FMI, la Banque Mondiale, l’EU, et en définitive les USA. On n’en peut plus, dégageons-les!

Ce ras le bol, certes cela fait des décennies que des groupes militants organisés, ayant souvent une tradition ancrée dans l’histoire du mouvement ouvrier mondial, l’exprimaient, mais ils le faisaient quasiment dans le désert. Mais l’histoire a amplement démontré que ce ne sont pas ces “avant-gardes sans arrière-gardes”, ces “révolutionnaires professionnels sans révolution” qui peuvent décréter son irruption massive sur le terrain de la lutte des classes. Cette irruption ne peut venir que des masses laborieuses et exploitées elles-mêmes. Il s’agit d’un phénomène social profond, qui vient de loin, que nul ne peut diriger mais tout au plus entendre et comprendre pour en tirer les conséquences. Et actuellement ce phénomène est en marche à l’échelle mondiale, exacerbé par l’aggravation permanente et de plus en plus rapide des attaques contre les droits et les conditions de vie des travailleurs et par les menaces environnementales, climatiques et sanitaires qui sont maintenant visibles par tous et partout, et pas seulement annoncées dans le désert par quelques prophètes de malheur.

En France, la désyndicalisation gigantesque des travailleurs (depuis des décennies) s’explique largement par le changement de nature des syndicats, liés à la gestion des entreprises par la participation, qui se sont largement transformés, d’outils collectifs de lutte des classes, en lobbies clientélistes, plus préoccupés par les carrières, promotion et protection de leurs membres que par les combats collectifs au service de leur classe. Malgré les prédictions jamais réalisées qu’un jour ceux-ci “se réapproprieront ces organisations qui sont les leurs”, leur désaffection se traduit non seulement par leurs hémorragies internes mais aussi par la mobilisation de plus en plus faible lors des journées d’actions décrétées par les états-majors syndicaux, ce qui quand on y réfléchit constitue une aberration historique hallucinante à l’époque où les agressions du capitalisme contre les travailleurs atteignent des sommets inégalés. L’abstention de plus en plus massive et consciente lors des votes et élections de tous types, les grèves déclenchées sans l’aval ou contre la volonté des syndicats locaux ou nationaux sont d’autres symptômes du fait que les syndicats ne sont plus perçus par les travailleurs comme des armes dont ils peuvent se servir pour se défendre, et encore moins pour passer à l’offensive. Le mouvement des gilets jaunes, surgi hors de tour contrôle des organisations syndicales et politiques et surtout de leurs appareils de permanents, constitue un jalon important de cette profonde transformation des relations entre la classe ouvrière et “ses” organisations. Est-ce par hasard que ce mouvement, certes hétérogène, à la fois socialement et dans ses revendications (dans les conditions de son apparition et de son développement, il ne pouvait que l’être), se soit attaqué aux symboles de l’État que sont l’Elysée et l’Arc de Triomphe, ce monument témoin d’une autre époque, à la gloire des massacres militaires ?

De plus en plus de grèves se déclenchent, sur tout le territoire métropolitain et dans les colonies d’outre-mer, pour la défense des emplois, l’augmentation des salaires, contre la fermeture et la délocalisation des entreprises, l’amélioration des conditions de travail, de santé, d’éducation, de garanties sociales contre le chômage, pour une retraite digne et non misérable.

Face à cela, que leur propose “la gauche” ? De se rendre de nouveau aux urnes pour voter pour les mêmes partis qui les ont déjà déjà trahis lorsqu’ils étaient au pouvoir, ou qui ont contribué par leurs divisions à des défaites électorales? De réélire des politiciens professionnels sur la foi de “programmes” dont toute l’expérience passée démontre sans appel qu’ils ne seront pas appliqués, en raison des “dures réalités des lois économiques”, de “la nécessité de la croissance et de l’augmentation du PIB”, de la concurrence internationale entre capitalistes, des projets commerciaux, policiers et militaires de tous les États actuels du monde ? Ce n’est pas sur leurs programmes que les travailleurs jugent les politiciens, ce sont sur leurs actions, récentes et surtout passées, d’où la puissance et la pertinence de la revendication des élections de représentants révocables à tout moment, qui n’existe aujourd’hui dans aucun pays et sous aucune Constitution.

Ce n’est pas un mystère si depuis des décennies la “gauche” institutionnelle se décompose progressivement dans ce pays comme dans le reste de l’Europe et du monde. Et certainement ce n’est pas à cause d’une hypothétique “montée du fascisme” dans la population ‒ c’est justement l’inverse : c’est parce que ces partis depuis un siècle n’ont pas tenu leurs promesses et joué le rôle historique qui était le leur étant donnée la décomposition du système capitaliste mondial et de l’aggravation qui en résulte de ses attaques contre les peuples, que le fascisme peut apparaître à une partie de la population, et même des travailleurs, comme une solution miracle à leurs maux, s’appuyant sur la haine de l’autre, l’intimidation et la violence. Et, aujourd’hui comme autrefois, ce n’est pas par le langage seul, à travers des “débats” avec les idéologues du fascisme, que l’on fera reculer celui-ci, mais par des actes, en luttant contre l’exploitation, la misère et la discrimination – ce qui exige de mettre fin au régime actuel de l’exploitation de l’homme par l’homme, c’est-à-dire non seulement d’arracher le pouvoir à l’oligarchie qui le détient mais encore de le prendre et de l’assumer, ce que ni les prolétaires en armes lors de la guerre d’Espagne, ni les manifestants des “printemps arabes”, ni quantité d’autres révolutionnaires en position de le faire depuis un siècle n’ont fait.

La perspective d’un appel à l’abstention active ne provient pas d’une réflexion hors sol de théoriciens volontaristes mais de l’observation et de la compréhension des puissants mouvements sociaux en cours, quelles que soient les illusions et erreurs de ceux-ci : détachement de plus en plus clair des travailleurs de leurs partis et syndicats traditionnels, abstentions croissantes lors de toutes les élections, manifestations puissantes, non contrôlées par les organisations traditionnelles de la classe ouvrière (gilets jaunes, mouvements anti-pass), mobilisations spontanées croissantes dans les entreprises de la métropole et d’outre-mer, refusant d’être chaperonnées par les états-majors syndicaux mais s’appuyant sur leur aide lorsque celle-ci se présente, préparation indéniable de l’abstention volontaire et consciente lors de ces présidentielles, dont tous les “sondages” se gardent bien de prendre la mesure.

Face à ces phénomènes profonds impliquant des pans entiers de la société, que leur proposent les organisations politiques “de gauche” : choisir lors d’une “primaire de gauche” entre des candidats déjà en campagne (et pour aucun d’entre eux issus des mouvements réels évoqués ci-dessus), ou faire ce choix au premier tour des présidentielles pour ensuite rejoindre au deuxième tour le “front républicain contre le fascisme” que nous préparent ensemble tous les larrons en foire, de droite comme de gauche. Voter “sans illusions pour cette fois-ci” pour des candidats n’ayant aucune “chance” d’être élus, mais pour “marquer le coup” et “préparer l’avenir” ? Face à la crise pandémique en cours, qui va durer des années et être vraisemblablement suivie d’autres pandémies jusqu’à une plus grave, face aux crises économiques, environnementales, climatiques, alimentaires, face aux conflits militaires à venir, qui vont s’exacerber et se multiplier à toutes les échelles à mesure que les autre crises vont s’approfondir, il n’y aurait pas mieux à faire que, une fois de plus, “préparer l’avenir” (alors que l’avenir, nous y sommes déjà, si j’ose dire) ? Que de présenter des candidatures pour “témoigner”, “se faire connaître”, “se faire entendre”, “jouer un rôle pédagogique” ? Mais cela fait des décennies que “la gauche” fait cela, et accède même régulièrement au pouvoir pour n’en rien faire, cela a assez duré ! Il y a urgence à commencer à s’attaquer aux racines de tous ces maux, qui ne sont le fait ni des étrangers, ni des islamistes, des arabes ou des juifs, ni des jeunes, ni des banlieues, ni des pays de l’axe du mal, ni des “communistes” ou des dictatures prédatrices tropicales, soutenues par les États “démocratiques”, mais le fait du système capitaliste, son expression mondiale sous la forme d’un impérialisme d’autant plus “décomplexé” qu’il couvre désormais toute la planète et contrôle de plus en plus étroitement les populations, grâce à des moyens technologiques de plus en plus sophistiqués et d’une efficacité inégalée, internet, GAFAM, caméras de surveillance, drones, reconnaissance faciale, surveillance électronique et satellitaire de la planète, tendant (peut-être pas pour longtemps) vers la guerre réelle.

Plus pitoyables encore peut-être que les partis de “gauche” institutionnels sont les officines des avant-gardes auto-proclamées, de “révolutionnaires sans révolution”, celles qui ne se trompent jamais et au sein desquelles se livrent des guerres picrocholines pour contrôler des poignées de militants, mais surtout des locaux, des trésors de guerre extorqués pendant des décennies aux militants, à leurs familles et sympathisants, permettant de payer des salaires (souvent misérables) de permanents, où se pratique souvent un “centralisme démocratique” strict absolument pathétique et ridicule quand on considère les effectifs de militants, et qui ont bien l’intention, pour certains d’entre eux du moins, de participer aux présidentielles pestilentielles de 2022 pour “témoigner”, bénéficier d’une “tribune” dans le médias et “se compter”, toutes illusions répétées jusqu’à la nausée depuis 1968 sans que la moindre leçon en ait été tirée – et alors que toutes ces “avant-gardes” sans exception sont passées complètement pendant des décennies à côté des crises environnementale, climatique, sanitaire et alimentaire qui sont aujourd’hui en plein essor mais que les scientifiques avaient déjà prévues et annoncées dès les années 50‒60 – une inculture et une cécité qui devraient susciter plus de modestie de la part de ces “avant-gardes” à la traîne de l’histoire réelle.

Nul aujourd’hui ne peut prétendre jouer le rôle d’avant-garde réelle dans la situation actuelle très détériorée, du point de vue du prolétariat, de la lutte des classes mondiale. En France, les seuls qui pourraient se prévaloir quelque peu de ce rôle sont les gilets jaunes et les abstentionnistes conscients de toutes les dernières élections, qui ont compris qu’il était temps de “dégager” la “gauche” et ses appareils politico-syndicaux, et de construire de nouvelles forces indépendantes, qui ne pourront que s’appuyer sur les travailleurs, les seuls gros bataillons dont la place dans les rapports de production et le fonctionnement réel de la société pourrait leur permettre, en utilisant ses armes comme la Grève Générale, à même de paralyser totalement un pays en quelques heures, comme en 1936 et 1968 en France, de sortir de ce système, même s’il est bien tard pour ce faire. Elles pourront s’appuyer pour ce combat sur les autres classes exploitées, paupérisées, attaquées par le capitalisme en crise, notamment les agriculteurs, et bien entendu sur la jeunesse, à juste titre très préoccupée par la crise environnementale, mais ne saurait à elle seule constituer une force suffisante pour abattre le capitalisme du fait que, seule, encore en dehors du monde du travail, elle ne saurait bloquer le fonctionnement de celui-ci.

Le rôle des militants lutte de classes n’est plus aujourd’hui de participer aux élections présidentielles bonapartistes de la 5e République, mais de se saisir de celles-ci pour, en adoptant la perspective de leur boycott massif, délégitimer celui ou celle qui en sortira vainqueur, en faisant en sorte que, comme lors du dernier vote sur l’indépendance en Kanaky, plus de 50 % des inscrits refusent de participer à ces élections. Ce faisant, les abstentionnistes ouvriraient la voie à une remise en cause de la légitimité du pouvoir issu de ces élections, et à l’émergence des conditions du combat pour une Assemblée Constituante issue du peuple, contrôlée par les travailleurs et non pas octroyée par le pouvoir ‒ d’où la formule de boycott déconstituant. La manière dont cela pourrait ou pourra se faire ne peut encore faire l’objet que de supputations, pas encore de stratégie précise. Elle ne serait ou sera envisageable que si le combat pour ce boycott s’engageait vraiment et devenait massif, en toute indépendance des organisations qui ont, elles aussi, perdu toute légitimité.

En tout cas cette perspective constituerait une rupture politique et historique considérable avec un siècle de luttes des classes en France, qui s’est exprimée presque toujours par la voie électorale, avec les résultats que l’on sait. Contrairement à une interprétation en vigueur, il ne s’agirait nullement d’un mouvement de dépit face aux désunions des candidats “de gauche” ou de l’échec prévisible d’un processus de “primaires de gauche”, car plus profondément elle procéderait d’une défiance profonde, étayée par des décennies d’expériences, à l’égard de toute la “gauche” institutionnelle et de ses appareils de partis et syndicats. Pour cette raison, cette perspective du boycott organisé n’a de sens que si celui-ci concerne les deux tours de ces élections, pas seulement le deuxième, ce qui ne ferait qu’exprimer une déception, un dépit, face à l’absence de “candidats de gauche” au deuxième tour de ces élections dont l’objectif principal est de tenter de redonner une crédibilité, une légitimité à une République dont la Constitution anti-démocratique, issue d’un coup d’État, empoisonne la lutte des classes en France depuis 64 ans. Il s’agirait donc d’un phénomène politique nouveau, ce qu’exprime la formule “révolution copernicienne” : changement de “logiciel”, de cadre de référence, de perspectives, dégageant enfin le prolétariat de la gangue de sa prise en otage par des appareils ayant des intérêts matériels et moraux distincts de ceux des travailleurs eux-mêmes, comme l’exprimait déjà le Manifeste du Parti Communiste de Marx et Engels.

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