La France vit un basculement historique, par Jacques Chastaing

« Ceux d'en bas ne veulent plus et ceux d'en haut ne peuvent plus ». L'anniversaire de mai 68 aura-t-il lieu en 2019 ?

28 oct 2018 - Jacques Chastaing

Le coup d'Etat démocratique de Macron a fait long feu

En à peine plus d'un an, Macron est passé du Jupiter adulé par toute la presse à un Icare que le soleil a carbonisé.

Hier, avec un aplomb qui en soufflait plus d'un, il était capable d'initier et réaliser en même temps de nombreuses contre-réformes d'envergure en passant par dessus les lenteurs du Parlement, les directions syndicales, les corps intermédiaires et l'opposition des résistances ouvrières. Aujourd'hui, isolé, moqué, entouré de malfrats, abandonné par ses ministres poursuivis par les affaires, critiqué sans cesse par la grande presse, lâché par une partie de la haute fonction publique et de la magistrature, en perte d’autorité, il ne fait plus envie. Sa politique est rejetée par l'immense majorité des classes populaires mais les sommets font désormais aussi défection. 

Les 15 jours de tractation avec les partis et les courants pour remanier le gouvernement après le départ de Collomb ont été comme un coup de grâce après l'été meurtrier de l'affaire Benalla.  Dans cette courte période, il a vécu son premier grand échec législatif malgré sa majorité : le report – voire l'abandon - de la réforme constitutionnelle qui devait passer en juillet et inscrire dans le marbre le renforcement de l'exécutif, c'est-à-dire de lui-même, au détriment du législatif. Alors même que la cinquième république est déjà le régime le plus présidentialiste, pour ne pas dire monarchique du continent européen, et de l’histoire de la France depuis Napoléon III. Jupiter règne sur une République taillée pour un général De Gaullle, soit quasi bananière, mais il se sent menacé, et il veut encore plus de pouvoir.

L'essence de ce qui a fait son régime, l'appel direct à la « société civile » de ce plus jeune président français « ni de droite ni de gauche » a fait long feu. Le bonapartisme macronien promettant de moderniser la société française a abouti à une Assemblée nationale élitiste comme jamais faite de notables et de patrons et à un gouvernement de riches, de dirigeants d'entreprises fraudeurs avec un entourage rapproché d'hommes de mains douteux. Un gouvernement des riches, par les riches, pour les riches.

Mais ce qui est beaucoup plus grave pour l'ordre établi, c'est qu'avec ce discrédit, l'autorité idéologique du présidentialisme entrepreneurial s'est écroulée. La nation start up a fait faillite et avec elles toutes les valeurs et idées du monde de l'entreprise capitaliste qui ont rediscipliné le monde du travail depuis les années 1980 après le grand chambardement de 1968. Macron a certes détruit acquis et conquis sociaux mais a également démoli pour ce faire 40 ans d'acquis et conquis idéologiques patronaux du fait des résistances populaires.

Le patronat mesurant l'effondrement en quelques mois de ce qu'il a construit sur plusieurs décennies, a lâché Macron les 11 et 17 juillet. La sortie de l'affaire Benalla dans la presse le 19 juillet et les lâchages institutionnels ultérieurs ne sont que la conséquence de ce lâchage patronal (voir mon article du 24 Juillet: Pourquoi la presse aux ordres sort-elle une affaire Benalla maintenant ?) 

Le macronisme est mort. Cependant son cadavre continue à bouger et c'est cela qui nous fait entrer dans une période de turbulences.

La retraite par points est en projet comme est en route la destruction progressive des protections contre le chômage ; la privatisation du ministère des sports est en cours, celles du ministère des finances et de la Direction de la concurrence sont dans les tuyaux...

Or ce mélange d'attaques brutales et de succès apparents à court terme sur fond de divisions au sommet, de défaite idéologique patronale et de résistances populaires d'ampleur est un cocktail explosif. 

Nous entrons dans une situation où « ceux d'en bas ne veulent plus et ceux d'en haut ne peuvent plus ». Cela peut avoir des implications de dimension historique si les classes populaires prennent conscience de cela : elles n'ont pas que subi des reculs mais elles ont gagné l'affaiblissement, les divisions et les crises au sommet, conséquences de leurs luttes incessantes depuis 2016. 

Inversement, cette situation d'instabilité peut pousser le patronat à lâcher la bride à l'extrême droite et lui permettre d'occuper un terrain autre que de faire valoir électoral.  En ce sens, nous entrons dans une période où l'imprévisible devient la règle et ce qui va se jouer autour de l'appel à la mobilisation de rue du 17 novembre par Marine Le Pen et N. Dupont-Aignan peut amorcer un virage.

Tout l'enjeu de la situation actuelle est là : cette prise de conscience politique par le prolétariat.

Blitzkrieg macronienne et guérilla de résistance populaire

Dans les tendances lourdes du moment, le grand patronat craint donc que les succès rapides de Macron sur fond de défaite idéologique du modèle entrepreneurial et de résistances sociales permanentes entraînent un brusque bond des classes populaires vers une prise de conscience politique. 

Pour bien mesurer les conséquences du décalage entre les succès à la hussarde de Macron et les défaites idéologiques de fond de l'entreprise, il faut mettre cela en perspective et regarder la dynamique idéologique orchestrée par la bourgeoisie depuis Mitterrand en 1981. 

D'un monde sans crise à la crise permanente, du public au privé, de la lutte de classe au dialogue social

Le philosophe Grégoire Chamayou, dans « Société ingouvernable.Une généalogie du libéralisme autoritaire » (La Fabrique) a décrit les immenses efforts faits durant des décennies par le patronat et ses intellectuels pour reprendre en main la société qui leur avait échappé un moment dans les années 1968. 

« Il faut d'abord se figurer l’immense et douloureuse surprise qu’ont représentée les mouvements des années 1960 pour ceux qui croyaient dur comme fer au dépérissement de la conflictualité sociale dans la société de consommation », écrit-il. Comme l'explique alors un dirigeant de Ford cité par le chercheur, la raison fondamentale des « difficultés actuelles avec la main-d’œuvre » serait « chez les employés un affaiblissement général de la tolérance à la frustration » dû à un relatif plein emploi dans les années 1970 provoquant l'indiscipline des salariés sur fond de critique du patronat accusé de détériorer les conditions de travail, détruire l'environnement, tromper les consommateurs et léser les jeunes générations

Il fallait donc dans un retournement historique global réapprendre la peur aux travailleurs. 

D'un monde sans crises à la crise sans fin

Cela s'est fait avec le chômage justifié par "La Crise". "La Crise" et ses peurs, lointaines et multiformes, la main d'un marché omnipuissant, s'inflitrèrent partout : la crise justifiait tous les licenciements et tous les efforts. Elle devint perpétuelle. On vivait une crise sans fin, un chômage sans fin, une peur sans fin. C’est alors le « Vive la crise » chanté par les idéologues bourgeois.

Face à cette "Crise" on présenta l'Etat comme inefficace. 

L'écroulement des régimes communistes y aida. Ce fut la période de la gabegie du public, des entreprises nationalisées inefficaces, de la fonction publique à la gestion trop lourde engoncée dans ses privilèges et ses immobilismes, de l'Etat paralysant sans initiative... Contre les lourdeurs du collectif il fallait l'énergie, le savoir faire, la créativité, la liberté de l'individu, en un mot de l'entrepreneur, du privé. 

Il fallait faire peur mais aussi offrir des issues.

Des valeurs du public à celles du privé

Avec la peur de la "Crise", à partir des années 1980, on chanta donc partout les louanges du privé, depuis l'entreprise jusqu'à l'école ou l'hôpital. Pour étayer cela, on laissa se détériorer les services publics tout en faisant exister des offres concurrentes et privées, avant de privatiser. On « procéde petit à petit ». Ah ! si l'Etat était dirigé comme une entreprise était l'air dominant.

Chemin faisant, on fit passer le vocabulaire des "cotisations" sociales, salaires mutualisés qui permettent à tout un chacun de se protéger de la maladie, de la vieillesse, du chômage, à celui des "charges" sociales qui pèsent sur les petits patrons, notamment, et les étranglent. Il fallait donc alléger les "charges" pour permettre d'embaucher, puis supprimer les "charges", ce qui se fit petit à petit jusqu'à ce que Macron commence à supprimer carrément le salaire brut à partir de janvier 2018 pour finir en 2019.

De la lutte de classe et la grève générale au "dialogue social" et aux grèves perlées

Pour compléter ce diptyque de la "Crise perpétuelle" pour faire peur et du "Privé" pour séduire, les intellectuels du patronat inventèrent un troisième volet : le "Dialogue social"... mais sans volonté réelle de négocier quelque chose de sérieux, sinon des reculs. 

Le but de ce dialogue social, en s'appuyant sur les peurs (de la crise) et les espoirs (par le privé), était de diviser le camp des salariés tout en obtenant des nouveaux partenaires syndicaux des renseignements, des diversions et la disqualification de tout ce qui n'était pas "dialogue". 

Il y aurait ainsi les sérieux, les réalistes, les pratiques, c'est-à-dire les mous, les indécis, les faibles et puis les rêveurs, les irréalistes, les chimériques c'est-à-dire les radicaux, les courageux, les conscients. 

Avec les premiers, baptisés "partenaires sociaux", on construirait, obtiendrait des avancées ; avec les seconds qu'on aurait cantonnés dans le "gauchisme" on pratiquerait sans difficulté la répression. En même temps, pour effacer la grève générale de mai 1968, les luttes sur le terrain n'avaient plus comme rôle d'obtenir satisfaction par elles mêmes et leur détermination mais étaient cantonnées au second rôle de pression sur les "négociations", le dialogue social, à moindre coût donc, des journées d'action sans suite, la grève perlée... 

Mais tout s'inverse depuis quelques années.

De la crise sans fin à la fin de la crise, de l'horreur du privé aux bienfaits humains du service public, de l'inefficacité du dialogue social au dynamisme de la lutte de classe : un basculement historique.

La "Crise" ne fait plus peur. 

Pour beaucoup même, la crise n'existe pas et plus encore, la crise c'est le capitalisme. Régler le problème de la crise ou des crises, c'est régler le problème du capitalisme. 

Autant beaucoup pouvaient croire dans les décennies passées que c'étaient les entreprises en difficulté qui fermaient, autant depuis ces dernières années, la plupart des travailleurs qui réfléchissent ont vu que les grands patrons fermaient des entreprises ou licenciaient sans autre justification que de faire encore plus de profits. 

Ils ont constaté par ailleurs qu'au nom de la crise il était demandé des efforts aux travailleurs alors que les actionnaires, les PDG et cadres de direction s'en mettaient plein les poches de mille et une manières. 

Aujourd'hui on sait que 200 personnes possèdent autant que les milliards d'autres. Une oligarchie telle qu'on n'en a pas encore connue dans l’histoire de l'humanité ; bref on sait que l'argument de la crise n'était qu'un prétexte à faire baisser les salaires, augmenter les profits et justifier une société injuste.

La fraude fiscale massive est rentrée dans le domaine des connaissances d'un large public qui comprend comment ainsi les « entrepreneurs » et leur esprit privé, l'égoïsme organisé, détruisent le service public, cette démocratie des pauvres et mettent à leur service propre l'Etat et ses ressources, au travers des subventions directes et indirects, CICE en premier. Un large public  commence même à comprendre que la fraude fiscale n'est pas que l'affaire de milliardaires voyous, un système mais est aussi une politique des riches et de l'Etat à leur service pour faire accepter aux pauvres la dette, leur faire courber le dos sous le poids de la dette.

Exit donc les peurs de la crise remplacées par la haine des profiteurs. 

Quand tout sera "privé" on sera privé de tout

Les valeurs d'égalité et de fraternité qui accompagnent le service public étaient hier oubliées dans le nombreux dysfonctionnements de ces mêmes services ; elles réapparaissent avec force au moment où le pouvoir veut les liquider. Beaucoup de salariés de secteurs du public se battent contre la déshumanisation des hôpitaux, des Ehpad, de la protection de l'enfance, bref du service aux autres et le font savoir largement. 

La grève des Ehpad du 30 janvier 2018 a eu un retentissement considérable du fait que le problème posé était celui de l'inhumanité avec laquelle la société du profit traite ses anciens.

Ce qui était plus ou moins accepté hier, la lente démolition des services publics est maintenant  rejeté par la majorité des salariés qui ne veulent par être forcés à maltraiter leurs patients et par les usagers qui ne veulent pas devenir des "clients", traités de manière différente s'ils ont plus ou moins d'argent. 

Cet état d'esprit s'est étendu à toute la fonction publique, hospitaliers, éducateurs, enseignants, postiers, cheminots, électriciens et gaziers, agents forestiers.... Le phénomène est devenu massif : la défense des services publics s'accompagne de la préservation de ce "bien commun" qui fait notre dignité humaine, la solidarité, la fraternité, l'égalité, la gratuité...

En même temps que le "public" reprend son aura et alors que Macron supprime les cotisations sociales en liquidant la Sécurité sociale, l'opinion s’aperçoit à nouveau que les "charges" sociales sont du salaire mutualisé qui permet une sécurité tout au long de la vie. En octobre 2018, les petits patrons de PME des ambulances mènent un fort mouvement de lutte pour la Sécurité sociale. Quel retournement de situation ! 

La sensibilité de l'opinion publique a changé : le sentiment que le privé était plus efficace que le public s'est retourné clairement sous Macron. Le privé hier au centre de tout, s'apparente aujourd'hui au parasitisme, au vol, au gangstérisme et le « public » hier synonyme d'inefficacité et de parasitisme, s'apparente désormais à l'essence de notre humanité, de notre solidarité. 

« En bas on ne veut plus ».

Dialogue social ? Non, tous ensemble, grève générale ! 

Le troisième volet idéologique patronal qui s'effondre, c'est le « dialogue social » qui faisait accepter aux pauvres le moindre mal et à travers lui, leur propre servitude.

Or, avec Macron il n'y a rien à négocier, rien à dialoguer : le dialogue social a été emporté par sa blitzkrieg. Cela fait trois ans que cela s'entend largement dans les manifestations mais le printemps 2018 a été totalement marqué par le besoin de mener la lutte « tous ensemble ». 

Il suffirait d'un petit choc supplémentaire pour que la proclamation se transforme en action.Ce serait une révolution.

Aujourd'hui avec la répression qui ne frappait hier que des secteurs marginaux de la société mais qui s'est élargie considérablement au prorata de la prolifération des luttes, des résistances, des grèves et des manifestations, le dialogue social a perdu sa base sociale et est senti comme une collaboration directe des directions syndicales au recul, l'organisation commune du recul. Il en faudrait peu pour que les directions syndicales apparaissent comme la principale béquille du système.

Nous sommes en guerre, disent beaucoup de militants : or en guerre, il ne reste plus que la résistance ou la collaboration. 

Ce basculement des mentalités populaires est historique.

En fait, depuis une petite décennie la culture quotidienne vécue est en pleine transformation et est entrée en décalage avec les normes sociales, morales, idéologiques, politiques, syndicales des décennies passées qui tentent malgré tout de continuer d’organiser le vécu.

Cette brèche ouverte entre réalité vécue, vivante et normes culturelles et morales mortes imposées permet l’irruption momentanée de toute une effervescence de réflexions libérées et d’imaginations. D’oùl’ébullition des réseaux sociaux, le monde des ZAD, le Front Social et ses ouvertures transversales entre militants syndicaux en exil d’eux-mêmes, et les jeunes et la population des quartiers.

Bien sûr, le passé s'accroche et par exemple les directions syndicales continuent toujours à chercher à justifier le pseudo dialogue social à la sauce Macron par la prétendue passivité des travailleurs et des jeunes.

Cependant les trois années que nous venons de vivre, 2016, 2017, 2018 ont connu suffisamment de mouvements d'ampleur générale et perçus comme tels pour qu'au moins durant ces mouvements qui ont occupé chacun plusieurs mois chaque année, la justification du dialogue par la prétendue passivité ouvrière ne passe plus. A chaque grande séquence de mobilisation, les freins  ont été en passe de lâcher, ouvrant sur un nouveau monde de pensées.

Le problème n'est ainsi plus de mesurer l'ampleur quantitative des luttes mais de savoir quelle politique mener pour que la minorité en lutte entraîne la majorité en colère. 

La grève générale est avant tout politique. La "grève générale" peut être une période qui dure des années avec des hauts et des bas, où tout prend un caractère politique depuis les luttes économiques isolées, des émeutes locales, une émotion collective autour d'un scandale politique comme par exemple l'affaire Benalla, puis dans une élection, celle du printemps 2017 par exemple qui n'a jamais connu autant de manifestations de rue, ou encore autour de la mobilisation contre la hausse du prix de l'essence autour du 17 novembre 2018...

Nous sommes donc dans une période de "grève générale". L'ère du dialogue social est close. Mais dans cette phase où « ceux d'en bas ne veulent plus » s'ajoute aujourd'hui le fait que "ceux d'en haut ne peuvent plus".

Cette conscience latente est probablement la raison du nombre important de luttes mais surtout de leur durée et de leur détermination : postiers des Hauts de Seine, 7 mois, hôpital Pinel presque 5 mois, hôpitaux Vierzon et Niort plus de 4 mois, Hyatt hôtel 1 mois et les salariés de Ford toujours en lutte au bout de dix ans, ceux de Goodyear qui continuent malgré la fermeture... Les travailleurs perdent certes sur le plan général faute d'organisation à la hauteur mais ils continuent la lutte sur le terrain local, là où ils maîtrisent mieux le cours de leurs luttes et là, parfois où  même souvent, ils gagnent. 

Cette attitude, il faudrait dire cette conscience latente, exerce une pression telle que l'inquiétude sinon encore la peur, change de camp. Ce n'est plus une formule mais une réalité.

Et la crainte des sommets, c'est que sur la base de cette dynamique des luttes, cette conscience latente devienne conscience franche générant le besoin d'une politique et d'une organisation.

"En haut on ne peut plus" : coulisses des divisions au sommet sans solution de rechange

Macron est le choix voulu du Medef, l'aboutissement pratique et politique des efforts du patronat depuis les années 1980 pour reprendre le contrôle de l'esprit des travailleurs. Pressé par la concurrence internationale, le Medef voulait accélérer le rythme des contre réformes et passer pour cela par dessus les vieux partis tout autant que par dessus les lenteurs du Parlement et les intérêts locaux des notables et des corps intermédiaires.

Il leur fallait Macron. 

Péripéties du lâchage patronal

Hollande et Sarkozy jouaient le jeu du "dialogue social", Macron a cru pouvoir s'en passer.

L'aventurier Macron, fabriqué à partir de rien, imbu de sa personne, croyant à son destin, comme une marionnette qui s'émancipe du marionettiste, a réussi le tour de force de détruire en un an 40 années lesnefforts du patronat pour domestiquer le prolétariat, sans même être sûr que ses contre-réformes puissent être appliquées.  

La bourgeoisie comprend très bien que le profond désaveu populaire de Macron ne s'attache pas qu'à sa personne mais est aussi un désaveu de sa politique.

Avec l'échec de  Macron, le prolétariat est en train de leur échapper.

Leur problème, c'est que Macron passant par dessus les directions syndicales et leur cher dialogue social, ces dernières sous la pression de la base ont choisi d'accompagner la colère sociale, assurément pas de la diriger pour remettre en cause les mesures Macron, mais suffisamment pour que leur capacité fédérative fasse surgir trois gros mouvements en trois ans et que par là, la lutte de la classe ouvrière s'impose au centre de la question sociale voire même sociétale avec le danger qu'elle finisse par s'émanciper de ses tutelles syndicales et politiques. 

Or, en avril/mai 2018, avec la conjonction dans le temps des luttes étudiantes et cheminotes, on a frôlé la coordination et par là le risque que naisse une force syndicale mais aussi politique, ouvrière et radicale.

Bien sûr, le prolétariat et même ses militants n'ont pas encore conscience que leurs résistances sont la cause des crises politiques actuelles mais à tout moment des événements fortuits pourraient contribuer à cristalliser cette conscience.

Aussi, malgré la victoire du gouvernement sur les cheminots, la bourgeoisie a dit stop à l'expérience Macron, d'autant que se posait un nouveau problème. Macron  n'ayant aucune attache, aucun parti, aucun relais, finissait par croire aux vertus de son destin Jupitérien et devenait incontrôlable.

Cela signifiait que les attaques boutoirs à venir de Macron pouvaient très bien générer une lutte  cette fois capable d'entraîner l'ensemble des classe populaires dans une lutte générale.  

La destruction de la retraite par répartition pouvait être ce déclencheur ou tout simplement indépendamment de Macron lui-même, une forte hausse du prix du pétrole, et derrière, des prix à la consommation. 

Il fallait donc pour la bourgeoisie arrêter la machine Macron en même temps qu'envoyer un message aux directions syndicales.

Le patronat veut le retour au dialogue social afin d'étaler un peu plus les contre réformes dans le temps, les rendre ainsi moins soudaines et brutales et surtout y associer les directions syndicales pour que celles-ci mettent tout leur poids pour les faire passer sans même faire semblant de s'y opposer. 

Les directions syndicales étaient bien sûr prêtes à jouer ce jeu... et Pavageau tenté un instant de faire un pas de côté, a vite été rappelé à l'ordre et a du démissionner.

Aussi, il ne faut pas s'y tromper, le report de la réforme institutionnelle et celle des retraites à l'après élections européennes n'est pas d'abord un calcul électoral de LREM pour échapper à une sanction dans les urnes, c'est surtout la prise en compte par Macron des desiderata de la bourgeoisie qui les lui a fait connaître dés les 11, 17 et 19 juillet.

On a assisté en effet les 11 et 17 juillet lors de ces deux rencontres entre syndicats ouvriers et patronaux d'un part, puis tripartites avec le gouvernement d'autre part, à un curieux front des dirigeants du Medef et des organisations syndicales de salariés. Elles demandaient ensemble au gouvernement de reprendre la politique du "dialogue social", c'est-à-dire essentiellement d'associer les  organisations syndicales à ses contre-réformes, au risque d'en ralentir le rythme mais pour leur donner plus de légitimité dans leur application. Dans le même temps, en offre de service, les voix "off" des directions syndicales disaient que l'échec de la grève des cheminots montrait bien que la lutte était une impasse, bref proposaient au travers du dialogue, leur collaboration plus ouverte aux contre-réformes de Macron. 

Elles pourraient bien conforter cette orientation après les élections professionnelles dans la fonction publique si la CFDT prend la première place. Après le silence des directions syndicales lors de l'affaire Benalla, en cet automne de lâchages en tous genres de Macron,  ce serait un pas de plus dans leur soutien ouvert au gouvernement. 

Cette orientation   a déjà été dénoncée par de très nombreuses structures CGT,  publiquement par certaines, lors de la lettre du 25 septembre des 5 principales confédérations ouvrières – y compris la CGT - au Medef demandant un agenda social et vantant l'efficacité et les mérites du "dialogue social" au lieu de proposer un agenda de luttes aux salariés. 

En ce début juillet donc, après les 11 et 17, Macron a déclaré avoir compris le message patronal.  Mais E. Philippe au même moment ne tient pas compte de l'avertissement et annonce sans concertation un plan d'attaques considérable contre les fonctionnaires. 

C'était le 18 juillet. 

La riposte patronale n'a pas tardé : le 19 juillet la grande presse unanime sortait l'affaire Benalla.  L'avertissement était clair. Macron doit alors repousser sa réforme constitutionnelle, peut-être même in æternam, qui l'aurait consacré en amplifiant ses pouvoirs. 

Puis, pour continuer à faire sentir la lame du couteau, la grande presse a souligné la portée de la démission de ministres importants comme Hulot et Collomb et encore en octobre les multiples refus de politiques et de membres de la « société civile » à prendre la succession de Collomb.

Macron s'est donc plié aux volontés du patronat et a accepté que le dialogue social sur les retraites dure 6 mois supplémentaires voire  plus si nécessaire et entame un marathon de négociation sur le chômage. 

Pas de solution de rechange dans l'immédiat, ni politique ni idéologique

En même temps, le patronat n'est pas capable de proposer une alternative à Macron. 

Le RN qui avait déjà fait ses offres de service auparavant et la FI qui les fit aussitôt ont été retoqués immédiatement par des perquisitions et des menaces sur leur argent. L'initiative visant la FI venait peut-être de Macron, de secteurs de la police ou la justice mais cela signifie que les pouvoirs d'argent ne veulent pas de ces solutions pour le moment. En effet, dans un sens ou l'autre, ces solutions pourraient mobiliser les classes populaires. Pour le patronat, il n’est question d’utiliser le RN ou la FI que dès lors que la mobilisation est déjà là ou parait inéluctable.

Bien sûr, depuis les années 1980 l'extrême droite est très présente et ces dernières années elle a pris des positions institutionnelles dans des pays importants comme l'Italie et demain probablement le Brésil. 

Par ailleurs, la brutalisation progressive de l'appareil d'Etat et de l'encadrement des entreprises,  complétée par l'autoritarisme policier et judiciaire qui accompagne la destruction des protections sociales, construit peu à peu un terreau humain pour le pouvoir de l'extrême droite. 

Mais il faut noter également que l'écroulement de la gauche dans toute l'Europe dans une situation de crise s'est faite contrairement aux années 1930 dans le cadre d'une économie hautement mondialisée. 

Ce qui change pas mal de choses. 

Certes, tout cela est vécu psychologiquement dans un cadre national mais sans encore de politique affichée de repli économique national, au point où l'accident du Brexit parait à beaucoup comme une catastrophe annoncée pour l'économie britannique. Le RN doit même faire une gymnastique complexe pour justifier son refus politique démagogique de l'Europe... tout en l'acceptant dans les faits, économiquement. 

Cette situation d'une économie hyper mondialisée a ainsi mené en 40 ans (premier succès électoraux du FN en 1983) non pas au fascisme national mais au pouvoir de milliardaires mondialisés, réactionnaires, aux accents de Bonaparte: l'argent brut directement au pouvoir s'appuyant sur des régimes autoritaires. Ce sont Berlusconi, Trump et le mandataire Rothschild ici. Plus loin que le pouvoir de Sarkozy déjà premier « président des riches », c'est le pouvoir direct des riches eux-mêmes accompagné en parallèle par un pantouflage généralisé, la privatisation du public,  la marchandisation des ressources naturelles, la destruction des services sociaux, des acquis de l'Etat social, la suppression de la distinction entre droite et gauche, la démolition lente de la démocratie, du parlementarisme, la violence quotidienne des forces de l'ordre, la criminalisation des luttes sociales, la démagogie anti-immigrés et la constitution d'une morale brutale d'arrivistes prêts à tout.

Par ailleurs, les idées de « Crise », « Privé » et « Dialogue social » n'ont pas encore été remplacées par celle de « Nation » chère aux démagogues aujourd'hui même si on en voit la tendance, ni par celle de prolétariat. Les fluctuations de l'économie mondiale et de nouvelles crises en décideront peut-être autrement, et très rapidement, mais pour le moment on en est là : il y a un vide idéologique à conquérir. 

Par ailleurs, les vieux partis sont loin de pouvoir prendre la relève de Macron. Le PS est mourant sinon mort et ne peut guère envisager être une relève dans l’immédiat. Les LR pour leur part sont très divisés et n'ont pas pour le moment de leader en capacité de les réunifier sous sa direction.

A moins de construire ex-nihilo comme ils l'ont fait pour Macron un candidat fabriqué, Dupont Aignan par exemple ou un autre, la bourgeoisie n'a pas d'autre choix pour le moment que de continuer avec Macron. Un Macron menacé, contrôlé dans les décombres idéologiques des valeurs patronales, fragile, mais Macron quand même. 

On va donc assister à un jeu d'équilibre entre l'exécutif et le pouvoir économique au travers probablement de multiples crises ou crisettes, l'ensemble déterminé par la situation économique mondiale.

Cette division et le vide idéologique l'accompagnant pourrait bien aider à la construction du camp des travailleurs s'il sait saisir ce moment, en en comprenant l'origine.

L'absence de réaction syndicale lors de l'affaire Benalla n'a pas donné d'espace important aux  manifestations appelées par le Front Social parce que les salariés se réjouissaient certes, mais ne faisaient pas le lien avec leurs propres résistances sociales. 

Le silence des directions syndicales ou de la France Insoumise devant la récupération du mouvement du 17 novembre contre la hausse du prix de l'essence par l'extrême droite font peser le risque que celle-ci se mette à occuper le terrain de la rue et crée ainsi un véritable parti fasciste qui ne soit pas qu'électoral. A l'inverse, cette menace peut cristalliser et unifier soudainement les colères latentes d'où l'importance de l'appel du Front social à constituer un front de luttes contre Macron et le fascisme avant le 17 novembre. 

Le syndrome du moment « frénétique »  et de sa base sociale

Pour prendre du recul historique, en changeant ce qu'il faut changer, on peut comparer le gouvernement Macron à celui de la République des Ducs des années 1870 qui vit pour la seule fois de l'histoire de la république, un gouvernement direct de patrons. Ce fut jusqu'à aujourd'hui la seule expérience en ce sens. Son existence fut brève du fait des luttes qu'il a suscitées et des prises de conscience politique qu'il a générées dans ces luttes donnant naissance à l'envol du mouvement ouvrier.

Il faudrait maintenant comparer certaines caractéristiques du mouvement social actuel à une autre période de l'histoire de France, celle des luttes sociales sous Charles X et Louis Philippe.

Ces années, de 1824 à 1830 pour l'un et de 1830 à 1848 pour l'autre, ont été des années d'émeutes ouvrières fréquentes voire d'émeutes prenant le caractère de révolution, qui ont été baptisées par l'histoire, « Le moment frénétique » de 1824 à 1834, moment qu'on pourrait prolonger jusqu'en 1848 avec des révoltes quasi annuelles comme dans la première moitié des années 1830 mais également de 1839 à 1848. 

Ces émeutes ont des raisons sociales, la révolution industrielle ; politiques, le caractère profondément réactionnaire et ultra-provoquant de Charles X, dans le style Macron, ou plus souple mais toujours monarchique de Louis-Philippe. Pour ce qui nous intéresse ici, il faut bien voir d'une part qu'il n'existait pas de parti et de syndicats organisés, ça n'existait pas encore, mais d'autre part qu'il existait la foule de « militants » dispersés qu'ont été les anciens soldats des armées napoléoniennes licenciés par Charles X. Ce qui, au delà du paradoxe, nous rapproche d'une compréhension d'aujourd'hui et de ses potentialités.

Ces soldats qui avaient connu les années révolutionnaires de 1789 ou qui avaient porté ses idéaux, expérimentés, déterminés, se trouvent brutalement sans travail et se convertissent dans de petits travaux, cafetiers, colporteurs, ouvriers, etc... Habités des idéaux républicains, ils ont été les animateurs, les organisateurs de toutes ces révoltes et émeutes, dispersées mais incessantes. Sans tonalité péjorative du fait des limites et des possibilités de la situation, ce sont plus des chefs d'émeutes émiettées que des constructeurs d'organisations unifiées. 

Aujourd'hui, toujours en changeant ce qu'il faut changer, on assiste à la création d'un terreau militant d'une même ampleur.

L'émergence des zadistes est un phénomène social, une jeunesse qui n'a pas l'espoir de vivre mieux que ses parents et qui vit de « petits boulots » saisonniers souvent, intérim, CDD, auto-entrepreneurs, travail au noir, travaux ubérisés, contrats aidés partiels qui ne laissent que peu d'espoir dans l'épanouissement dans ce monde mais du temps pour s'émanciper des modes de pensée et de vivre dominants. Ce sont en quelque sorte des licenciés de la vie standard.

De la même manière, les licenciements massifs n'ont pas qu'alimenté le chômage et le désespoir. Dans la fonction publique , ils alimentent une haine profonde de ce système qui détruit leur emploi, leur vie mais aussi, ce qui est important, l'esprit de service public. Or, les suppressions de postes des salariés de la fonction publique sont massifs : des centaine de milliers, pas loin du million en 20 ans. Cela entraîne l'apparition d'autant de militants de la cause publique qu'on retrouvera pour défendre une gare, une poste, une maternité, un hôpital, un lieu naturel protégé.... 

Par ailleurs, en raison du plein emploi passé, ceux qui ont plus de 60 ans aujourd'hui ont une espérance de vie en bonne santé plus longue qui leur a permis un engagement important dans le bénévolat associatif, ce qui est unique dans l'histoire de l'humanité. 

Macron en s'attaquant à eux avec la CSG ou le gel de leurs pensions met dans la rue des centaines de milliers de personnes qui animent des radios et des journaux locaux, des associations caritatives ou d'aide aux migrants, d'alphabétisation ou de lutte contre la torture, de défense de la nature ou du sport amateur...

Enfin,  Macron va mettre à la rue ou à la retraite militante avec sa réforme de la représentation syndicale de 60 000 à 200 000 militants syndicalistes. 

Les gouvernements du recul social ont élaboré un terreau social de militants de la cause publique, du service public, de l'idéal public, d'une vie plus partagée, de la défense du bien commun et de la dignité humaine, échappant au contrôle des grandes organisations militantes comme hier Charles X avait créé les militants des révoltes à venir en licenciant les soldats de la Grande Armée dont leur savoir faire avait donné naissance à des cafés républicains, aux campagnes de banquets, aux colporteurs des nouvelles révolutionnaires... aujourd'hui aux pages des réseaux sociaux, aux ZAD, aux comités de défense multiples...

C'est un formidable terreau militant dépassant de loin toutes les organisations. 

Pour le moment  ce milieu a mené des combats dispersés. Il a en effet besoin d'horizontalité, de prendre en main son destin par méfiance des appareils. Mais il pourrait rapidement éprouver le besoin de les unifier sous la pression de la politisation de la situation, par exemple la tentative de l'extrême droite de récupérer le mouvement social autour du 17 novembre.

Et cette dimension politique ajoutée à l'air qui ne cesse de résonner des appels à la convergence donnerait une toute autre tonalité aux phases de luttes. La petite période du 4 au 13 octobre 2018 par exemple qui a connu une addition de combats marquants en peu de temps aurait un tout autre sens : réponses de structures CGT à la lettre du 25 septembre, rassemblement autour des Goodyear le 4 octobre, mobilisation pour l'Aquarius le 6, journée d'action interpro le 9, mobilisation autour de Ford le 12, marches pour le climat le 13... d'où a découlé un appel des postiers du 92, des salariés de Ford et des Goodyear à former un front des secteurs en lutte et de tous ceux qui se retrouvent dans une telle politique, un front aujourd'hui qui pourrait ajouter le refus de laisser le terrain social au fascisme. 

Les événements autour du 17 novembre et du résultat des élections au Brésil politiseront un peu plus le combat social, les appels du Front Social également, le résultat des élections professionnelles en décembre encore, et plus loin, mai 2019 s'annonce déjà chargé. Les élections européennes et le congrès de la CGT auront lieu quasi au même moment, du 23 au 26 mai pour les premières et du 13 au 17 mai pour le second, qui pourraient bien être tous les deux bousculés et utilisés politiquement par le mouvement social s'il sait s'en saisir.

L'anniversaire de mai 68 aura-t-il lieu en 2019 ?

Jacques Chastaing  le 27.10.2018

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