Disparitions forcées en Colombie

De multiples disparitions «temporaires» sont signalées depuis le 28 avril, début de la contestation sociale

par  Laurence Mazure

«A Soacha 1, beaucoup de gens disent que, depuis le 20 juillet, de nombreux jeunes ont disparus et n’ont pas réapparu.» Quelques jours après les grandes mobilisations sociales qui ont accompagné la fête nationale colombienne il y a moins d’une semaine, Oscar Sanchez Ruiz, militant social et politique, résume ainsi la situation très floue concernant une des violations les plus graves en matière de droits humains: la disparition forcée.

Définie comme la privation de liberté suivie de la négation de celle-ci, et accompagnée du refus de donner toute information sur la localisation de la personne concernée, la disparition forcée effectuée par la police viole toutes les procédures et fait suite, le plus souvent, à des détentions arbitraires ou des transferts n’apparaissant dans aucun registre officiel. Selon le Parquet colombien, il restait 91 cas de personnes portées disparues dans le contexte du mouvement social à la date du 4 juin.

Pour avoir des chiffres plus récents, il faut se tourner vers la Commission colombienne de juristes (CCJ), un collectif très connu d’avocat·es des droits humains, qui a recensé, pour le seule journée du 20 juillet, cinquante personnes «détenues, pour la plupart de façon arbitraire», plus de soixante blessé·es, dont trois par lésions oculaires, et dix-sept dénonciations de violences à l’égard de défenseur·euses de droits humains. Si, pour le moment, aucun cas de disparition forcée ne semble être à signaler depuis cette mobilisation, il faut être prudent avant de se réjouir. Depuis la fin avril, on assiste à une nouvelle forme de répression qui masque cette pratique et rend plus difficile sa dénonciation: la disparition forcée «transitoire», ou «temporaire», effectuée au moyen de détentions arbitraires.

Sévices au secret

Dès le 19 mai, un article de Verdad Abierta décrivait les graves irrégularités commises par la police: jeunes «baladé·es» pendant des heures dans des fourgons avant d’arriver à des postes de police où on les soumet à divers sévices, aucune donnée inscrite dans les registre d’entrée ou de sortie, vol des téléphones cellulaires, négation du fait qu’ils ou elles sont détenu·es, refus de toute information aux proches et aux avocat·es, et pour finir, dans la plupart des cas, mais pas toujours, une libération tout aussi arbitraire puisqu’aucune donnée administrative n’en témoigne – un vrai parcours de la terreur, sachant qu’en général cela dissuade les victimes de porter plainte par peur de représailles. Dans certains cas, des victimes sont mortes. La Commission interaméricaine des droits humains (CIDH) a exprimé son «extrême préoccupation quant au fait que certaines personnes disparues ont été retrouvées sans vie».

Au sujet des victimes «réapparues», un des avocats du Bureau sur la disparition forcée de la Coordination Colombie Europe Etats-Unis (CCEEU) précise que «le fait qu’elles aient été détenues sans avoir donné de leur nouvelles (après leur libération, ndlr) ne veut pas dire qu’il n’y a pas eu une disparition forcée, même si cela est transitoire».

La CIDH dénonce

Ces disparitions «temporaires» ont été effectuées en détournant une procédure introduite dans le Code de la police en 2016, le «transfert pour protection», destiné à des personnes dont la vie, ou celle d’un proche, serait en danger et qui sont soustraites à la situation avant que tout événement funeste n’ait lieu, pour une durée maximale de douze heures.

Or c’est justement cette mesure qui a permis, depuis le 28 avril, d’effectuer plus de 7000 détentions arbitraires, sachant que les jeunes ont été transféré·es non dans des centres officiels, mais dans des lieux clandestins. Dans son rapport, la CIDH consacre une section entière à l’abus du recours au «transfert de protection» et rappelle qu’en 2017, la Cour constitutionnelle colombienne avait dénoncé les failles de cette procédure n’offrant pas suffisamment de garantie quant au respect des droits fondamentaux. La CIDH, le 7 juillet dernier, sommait donc l’Etat «d’éviter les privations de liberté au moyen de l’usage arbitraire du transfert pour protection».

Le 19 juillet, à la veille des mobilisations de la fête nationale, la Procuraduria2 avait enjoint la police à n’user de cette mesure que pour la «protection et non comme sanction».

Cette bienveillance de surface n’a pas empêché les autorités de frapper le mouvement social à travers le pays: dimanche 25 juillet, le ministre de la Défense Diego Molano a annoncé l’arrestation et la judiciarisation de 134 membres des Premières lignes de dix-huit villes pour «actes de vandalisme».

Notes

1.Municipalité jouxtant Bogota.

2.Parquet administratif pour la fonction publique.

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