Manifs du 28 août: veillée d'armes massive avant une rentrée explosive

Le mouvement est régi par une dynamique de lutte de classe où les premières expressions populistes teintées à droite et l'hostilité d'un certain nombre de militants de gauche ne sont que la préparation à des basculements encore plus radicaux vers la gauche, contre ceux qui profitent du système, les riches, les puissants, et au final le capitalisme lui-même.

par Jacques Chastaing

Malgré la propagande grotesque du gouvernement, de ses médias et sa police qui annoncent 160 000 manifestants et donc selon eux un essoufflement du mouvement par rapport aux 175 000 qu'ils avaient déclaré la semaine passée, il est clair pour tous ceux qui ont participé à ces manifestations qu'il y avait au moins autant de monde ce samedi 28 août que le samedi précédent.

Cela correspond pour ce 7e samedi de manifestation en plein été a une remarquable stabilité d'un mouvement qui ne s’essouffle absolument pas mais se maintient au contraire à un très haut niveau de mobilisation et cela à la veille même de la rentrée.

UNE STABILITE DANS LA MOBILISATION QUI PORTE SENS

Cette stabilité à un haut niveau sans aucun appel de partis ou de directions syndicales, en plein été est quelque chose de considérable.

Cette journée du 28 août, le mouvement a en quelque sorte compté ses forces, mesuré sa détermination avant de s'engager dans des semaines importantes avec la rentrée. La stabilité dans le nombre montre que les manifestants ont la détermination pour se jeter dans les nouveaux combats qui viennent qui seront autrement mouvementés et qu'ils cherchent des renforts et des alliés pour plus peser sur la situation.

Il faut bien avoir conscience que c'est unique dans l'histoire de France.

Cette stabilité dans la durée et cette détermination avant la rentrée traduit une immense colère diversifiée qui monte dans toute la société.

Cette colère n'a pas encore trouvé son expression authentique unifiée mais elle la cherche et y marche. On avait déjà vu cette colère avec les Gilets Jaunes. Aujourd'hui, c'est avec des couches moins pauvres mais dans une dimension toujours aussi massive et populaire.

Si le mouvement des Gilets Jaunes avait quelque chose de subversif par sa base sociale très pauvre et enragée, ce mouvement, est autant subversif par sa réponse à un discours présidentiel haineux et méprisant, par son irruption en plein été, par sa durée et son maintien à un haut niveau juste avant la rentrée. Par ailleurs son caractère plus tranquille, presque "bon enfant", le rend plus ouvert aux autres et à mille possibilités de basculement vers autre chose.

Il est ouvert à d'autres possibilités parce que le sentiment de colère que porte ce mouvement, se mesure à mille sujets, aussi bien dans l’effritement de la confiance envers les institutions officielles, les gouvernements, la police, l'appareil judiciaire, les lois en vigueur qu'envers les journaux, les banquiers, les riches, les responsables politiques, les partis au pouvoir mais aussi ceux de l'opposition, les directions syndicales et plus sourdement et profondément encore envers les valeurs de la tradition, de la religion ou de la moralité du système en place, méfiance renforcée à la puissance mille par l'épisode du covid.

Les gens ne croient plus à la parole des journaux, de la télévision et des experts. Ils comparent l’énorme différence entre ce qui est dit et ce qui se passe réellement dans leur vie quotidienne et ils réalisent que ce que l’on nous sert est un tissu de mensonges. Ils se sentent abandonnés et trahis et en viennent de plus en plus à la conclusion que les responsables politiques ne se préoccupent pas de leur situation – voire pire, que tout leur système est truqué à leur seul profit comme à celui des riches, des milliardaires, des puissants.

C'est tout cela que scande le mouvement avec le mot "Liberté"! On n'a plus confiance, on veut prendre notre destin en main.

Il faut bien comprendre ce sens de ce mot "Liberté’, ne pas en avoir peur, savoir le manier, même si certains tentent de lui donner une coloration de droite, car c'est là que réside la véritable menace contre le système.

UNE SEMAINE MOUVEMENTEE

Avant de revenir sur le sens de ce mot "Liberté", voyons ce qui est annoncé pour les jours et semaines qui viennent.

A partir du 30 août et encore plus du 15 septembre, des centaines de milliers de salariés non vaccinés pourront avoir leurs salaires suspendus. Le mouvement va entrer dans une nouvelle période et nous allons naviguer dans des eaux inconnues.

Avec la rentrée et la vaccination à l'école, tel qu'il est, le mouvement va se gonfler de l'inquiétude des parents pour leurs enfants et des colères si des enfants sont exclus des classes pour non vaccination. Mais au mouvement tel qu'il est aujourd'hui va s'ajouter la réponse des secteurs professionnels aux risques de sanctions et suspensions de salaires.

De nombreuses Assemblées Générales sont annoncées toute la semaine qui vient dans les secteurs professionnels concernés pour décider quoi faire. Déjà, au delà des secteurs de la santé et des pompiers, des appels à la grève illimitée sont lancés aux Galeries Lafayettes à partir du 28.08 comme dans le groupe Carrefour la semaine qui vient tandis que dans 5 villes, les bibliothécaires ont entamé des grèves parfois illimitées. Par ailleurs, des appels à la grève générale illimitée de la quasi totalité des organisations syndicales et associatives pour tous les secteurs professionnels sont lancés pour cette semaine en Guadeloupe, Martinique et en Guyane, ce qui fait penser à la grande grève de 2009. Un appel à la grève générale d'un jour est aussi lancé à la Réunion.

Enfin, le mouvement anti-pass a lancé un appel à une mobilisation massive le 11 septembre pour amorcer une convergence des luttes ainsi qu'une montée en nombre à Paris ce jour-là.

On entre assurément dans une autre période.

LIBERTE !

Cette situation amènera aussi toutes sortes de manœuvres d'en haut pour contrer ou diviser le mouvement qu'elles soient politiciennes ou qu'elles viennent des directions syndicales. Pour y faire face, il s'agit de de bien comprendre ce qu'est ce mouvement.

Lorsque les gens en grand nombre décident comme aujourd'hui qu’il est temps pour eux d'intervenir directement dans la politique, pour prendre leur destin en main, c'est un symptôme de l’imminence de développements beaucoup plus radicaux dans les spécificités de la situation mondiale actuelle.

"Liberté", signifie cette volonté d'incursion dans la politique, de s'attaquer à tout le système. Il ne faut pas tenter de réduire cette volonté politique à des revendications économiques qui sont en deçà, dans le cadre de ce système, aussi légitimes qu'elles soient, comme par exemple la défense des retraites ou les droits des chômeurs.

Entendons-nous bien, il ne s'agit pas de renoncer à ces revendications, le mouvement s'en emparera peut-être lui-même demain. Il s'agit de bien comprendre que si ces revendications sont justes et très utiles aujourd'hui afin de regrouper ou entraîner dans le mouvement des catégories ouvrières organisées ou militantes qui y sont réticentes pour le moment, elles ne sont pas une politique pour tout le mouvement tel qu'il est aujourd'hui et il ne faudrait pas qu'elles deviennent un biais par lequel les directions syndicales pourraient le diviser.

Un certain nombre de militants dans différentes villes et d'organisations syndicales comme par exemple la CGT TUI, Sud Poste 92, Sud Commerce, CGT Monoprix, Info Com CGT et quelques autres ont appelé à construire des pôles communs à la lutte contre le pass et à la lutte contre toute la politique sociale du gouvernement. C'est très juste. Ces pôles doivent grandir. En même temps, on ne peut pas résumer une intervention de gauche dans le mouvement à cela. Il faut réussir à coupler ces regroupements à une politique pour l'ensemble du mouvement tel qu'il est.

Il ne s'agit pas de s'affirmer différents dans le but de faire dire au mouvement ce qu'il ne veut pas dire, mais d'être différents pour l'aider à dire tout ce qu'il porte en lui, au gré de ses évolutions et transformations, en montrant qu'on a confiance en lui et donc dans son slogan principal "Liberté". C'est donc surtout au mot d'ordre "Liberté" auquel il faut chercher à donner tout son sens général de libération sociale et politique. Reprendre ce slogan est décisif, le préciser, lui donner tout son contenu permettra de rendre le mouvement plus conscient de lui-même, plus efficace, et bien évidemment redevable à ceux qui lui permettront cette maturation.

Alors, oui, nous sommes pour la Liberté, pour la liberté de choix en matière de vaccin, contre donc toute sanction contre des salariés non vaccinés, pour la liberté d'accéder aux soins pour tous aux portes des hôpitaux, ce qui signifie aussi suffisamment de moyens sanitaires pour qu'ils puissent être au service des quartiers les plus pauvres, au service des plus âgés que le capitalisme réduit à être des machines à fric en les parquant dans des mouroirs hors de prix qui sont la honte d'une humanité qui se voudrait libre. Contre cette prise de contrôle de nos vies et nos corps par ces lobbies de l'argent, cette liberté signifie une prise de contrôle collectif par la population de la politique de santé des autorités jusqu'aux laboratoires pharmaceutiques. Nous sommes pour la Liberté et donc contre le pass sanitaire, pour une vraie Liberté qui ne soit pas soumise aux contrôles grandissants d'une société policière et de surveillance, une liberté qui s'oppose à cette honteuse loi de sécurité globale, à toutes les lois qui attentent aux libertés publiques, etc, etc...

Tout ces sens de Liberté et bien d'autres sont à chercher, débattre, définir avec le mouvement, dans le mouvement, partout où il discute et échange, dans les apéros, les picnics, les AG et en évolution constante avec l'entrée en lutte à la rentrée de nouveaux secteurs professionnels.

Bien sûr, le populisme de droite et d'extrême droite peut prospérer grâce à cette colère et utiliser le mot "Liberté" sans remettre en cause le capitalisme. Il ne s'en gêne pas.

Mais il faut bien comprendre que les gens commencent en grand nombre à s’intéresser à la politique, parce qu’ils se rendent comptent qu’elle affecte directement leurs vies et celles de leurs familles mais cela se fait dans le cadre d'une situation générale et mondiale qui pousse les mouvements à gauche.

Les institutions de la démocratie bourgeoise sont basées sur la dissimulation du gouffre entre les riches et les pauvres pour qu'il reste dans des limites gérables. Or la marche actuelle vers la conscience se fait à un moment où la constante augmentation des inégalités de classe a créé un niveau de polarisation sociale inconnu depuis des décennies et où l'antagonisme entre riches et pauvres devient chaque jour plus intense et visible. Cela donne une force irrésistible à ceux qui montrent la réalité de l'opposition des classes et anéantit ceux qui cherchent à les cacher.

L'extrême droite exploite le moment de confusion du début des mouvements lorsque les classes populaires sont encore empêtrées dans les idées d'hier. Mais les mouvements apprennent très vite en marchant. Aussi, si les idées complotistes peuvent être le cheval de Troie de l'extrême droite au début des mouvements, il faut aussi et surtout les voir comme un effort des classes les plus pauvres pour avoir une conscience claire du fonctionnement du système et de comment s'en libérer, ce qui les amène très rapidement à se libérer de l'extrême droite quand le mouvement dure.

Par ailleurs, cette polarisation grandissante de classe entraîne l’effondrement de tout ce qui depuis des décennies se situait au centre, au sein même de la démocratie bourgeoise, dans les illusions de la "réussite sociale", de la "carrière", de "l’ascenseur social", du "dialogue social", de la séparation entre l'économique voué au syndicalisme et du politique comme débouché du premier voué aux élections. C'est l'univers de la collaboration de classe et ses très nombreuses institutions qui s'effondre, ce qui entraîne un certain nombre de bureaucrates syndicaux ou de militants de gauche dans la panique ne voyant plus dans ces mouvements populaires que des montées barbares et des influences d'extrême droite parce qu'ils sont le miroir de leurs renoncements.

Mais là aussi, ça ne dure pas. Le mouvement est régi par une dynamique de lutte de classe où les premières expressions populistes teintées à droite et l'hostilité d'un certain nombre de militants de gauche ne sont que la préparation à des basculements encore plus radicaux vers la gauche, contre ceux qui profitent du système, les riches, les puissants, et au final le capitalisme lui-même. Nous y marchons.

Jacques Chastaing

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