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Billet de blog 30 mars 2021

Inde: le soulèvement paysan coupera l'électricité aux bâtiments officiels

La prochaine échéance sérieuse dans la construction d'une coordination paysans-ouvriers sous le contrôle de la base se place autour de la lutte contre la privatisation des ouvriers de l'aciérie Vizag dans l'Andhra Pradesh

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Source: Jacques Chastaing

Bien que l'Inde entière soit en partie arrêtée par la célébration des fêtes nationales de Holi et Hola Mohalla, le soulèvement paysan a réussi à donner sa marque à ces fêtes traditionnelles où on brûle symboliquement le Mal en faisant brûler un peu partout des mannequins et effigies du président Modi et des deux principaux capitalistes qui le soutiennent Adani et Ambani (dont les produits sont boycottés et dont la principale plateforme logistique est à l'heure actuelle bloquée par un piquet de paysans et d'ouvriers, de jeunes et de femmes).

Pour les jours qui viennent le soulèvement paysan a annoncé d'une part qu'il couperait l'électricité aux bâtiments gouvernementaux tenus par le BJP (parti au pouvoir) et ses alliés dans 16 Etats du pays et d'autre part qu'il allait s'attaquer au cœur du pouvoir de Modi, l'Etat du Gujarat, tenu d'une main de fer par sa police mais où les paysans commencent à gronder et ont annoncé qu'ils allaient tenir eux aussi des Mahapanchayat pour défier le pouvoir de Modi, comme dans le reste du pays.

Le mouvement paysan a montré lors du blocage général du pays du 26 mars qu'il avait un large soutien de la population. Cependant pour gagner, il lui faudra passer d'un large soutien des classes populaires au combat commun mené avec les ouvriers et les employés en utilisant l'outil de la grève seul à même de faire céder le pouvoir.

Le soulèvement paysan l'a compris qui essaie par tous les moyens de s'adresser aux ouvriers et employés en leur proposant le combat commun et reprenant à son compte leurs revendications pour en faire un soulèvement commun paysan/ouvriers.

Il a marqué plusieurs points dans ce sens en mars en réussissant à forcer les principales directions syndicales ouvrières à mener des actions communes contre les privatisations du secteur public qui touchent toute la population puisque Modi veut tout privatiser et dans la journée de blocage général.

Cependant jusqu'à présent, les directions syndicales ouvrières ont réussi à mener le double jeu de paroles de soutien et de rien de concret derrière. Ainsi contre les privatisations ou pour la journée de grève générale du 26 mars, elles ont déclaré qu'elles participaient mais n'ont rien fait pour mobiliser et peut-être même au contraire.

Leur problème est que ce qui fait la force du soulèvement paysan, y compris dans l'opinion, c'est qu'il n'est pas lié aux partis qui dirigent le pays en alternance depuis des décennies mais qu'il n'est lié qu'aux intérêts paysans, alors que les principales confédérations syndicales ouvrières sont, elles, très liées aux partis et placent leur politique dans le sillage de leurs calculs électoraux, pour au fond, ne rien changer au système et ne pas du tout passer par le rue pour changer quoi que ce soit. Ainsi, se contentent-elles de journées d'action sans suite, sans plan, le plus souvent par profession, par Etat et sans aucune efficacité.

Le soulèvement paysan qui, lui, est général et politique et sait très bien que pour avoir satisfaction il faudra renverser Modi, essaie de passer par dessus ce frein et l'a montré plusieurs fois par sa tactique mais n'a pas réussi jusqu'à présent.

La prochaine échéance sérieuse dans la construction d'une coordination paysans-ouvriers sous le contrôle de la base se place autour de la lutte contre la privatisation des ouvriers de l'aciérie Vizag dans l'Andhra Pradesh.

En effet, les ouvriers de base de cette aciérie (33 000 salariés et bien plus de sous-traitants) ont pris au sérieux la lutte contre la privatisation. Ce qui caractérise cette lutte, c'est l'intervention massive de la base dans le conflit qui l'influence fortement. Ainsi ils ont réussi à entraîner une bonne partie de la population de l'Etat - qui fait 50 millions d'habitants- , avec eux avec déjà trois grèves générales dont une spontanée de trois jours bien suivies partout dans l'Etat, et une menace de grève illimitée avec blocage total de l'Etat dans les jours qui viennent, avec pour cela, surtout, un appel au soulèvement paysan pour mener cette lutte en commun. Bien sûr, les paysans ont répondu positivement et si ça avait lieu, cette coordination de l'Andhra Pradesh pourrait s'étendre à tout le pays pour faire une coordination nationale paysans-ouvriers.

Mais l'Etat de l'Andhra Pradesh est dirigé par le parti du Congrès, grand parti bourgeois de centre gauche qui dirige le pays en alternance avec le BJP et qui ne veut pas remettre en cause le capitalisme en Inde mais qui est le principal parti d'opposition au BJP aujourd'hui. Or certains de ses membres ou alliés se trouvent à la tête d'une partie des syndicats qui participent à l'animation de la lutte à l'aciérie Vizag et font tout pour empêcher la base de e coordonner avec les paysans.

Ainsi il avait été annoncé un meeting commun avec les leaders paysans pour lancer la grève illimitée, mais les directions syndicales ont réussi - jusqu'à présent - à repousser ce meeting et à la remplacer par une grève de la faim des leaders ouvriers, qui est évidemment une impasse.

On en est là. On verra dans les prochains jours comment se dénouera la situation, mais quoi qu'il en soit, ce genre de situation ne peut que se représenter (c'était déjà arrivé au début du mouvement paysans avec les chauffeurs de bus de Bengalore qui avaient fait appel aux paysans et du coup avaient gagné) tant que les paysans maintiennent leur lutte or ils ont annoncé qu'ils avaient de quoi tenir au moins jusqu'à décembre.

PHOTOS

Piquet de blocage par des paysans, ouvriers, femmes, jeunes de la principale central logistique d'Inde, à côté de Ludhiana en Haryana ; carte nationale des lieux principaux de protestation paysanne qui vaut ce qu'elle vaut mais a le mérite de montrer la dimension nationale du mouvement même si son épicentre se trouve au Nord ; des cadres du BJP sont jetés à bas de leurs motos par des paysans à Bijnor dans l'Uttar Pradesh ; un peu pratout dans les villages pour les fêtes de Holi et de Hola Mohalla où traditionnellement on brûle le Mal et donc cette année on brûle des effigies du président Modi ; quand les paysans dans un précédent mouvement avaient mangé des rats et défilé avec les squelettes de leurs ancêtres pour montrer qu'ils étaient en train de mourir ; un candidat du BJP (parti au pouvoir) ancien ministre des transports chassé par des femmes avec des bâtons, alors qu'il tentait de faire un meeting de rue au Bengale Occidental

En complément tous les jours le dossier Soulèvement en Inde et la rubrique Asie/Océanie de la Revue de Presse Emancipation!

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