Changement climatique : un rapport du Pentagone alerte sur les risques à venir

Selon un rapport de l’armée américaine publié fin 2019, les USA pourraient être confrontés à un avenir sombre en raison du changement climatique, avec des black-out électriques, des maladies, la soif, la faim et la guerre. L’étude a révélé que l’armée américaine elle-même pourrait également s’effondrer. Tout cela au cours des deux prochaines décennies.

Source : Motherboard, Nafeez Ahmed-Traduit par Les Crises

Les officiels américains de haut rang qui ont rédigé le rapport viennent de plusieurs organismes clés, dont l’armée, la Defense Intelligence Agency et la NASA. L’étude demandait au Pentagone de se préparer d’urgence à l’éventualité d’un effondrement, à l’approche du milieu du siècle, des systèmes domestiques d’alimentation en électricité, en eau et en denrées alimentaires sous l’effet du changement climatique.

Le rapport a été commandé par le général Mark Milley, nouveau président des chefs d’état-major interarmées de Trump, en fait l’officier militaire le plus haut gradé du pays (le rapport le met également en porte-à-faux avec Trump, qui ne prend pas le changement climatique au sérieux).

Le lancement de l’étude, intitulée Implications of Climate Change for the U.S. Army, a eu lieu en mai au Wilson Center, à Washington DC, par le U.S. Army War College en partenariat avec la NASA. Ce rapport a été commandé par le général Milley alors qu’il était chef d’état-major de l’Armée de terre. Il a été rendu public en août par l’intermédiaire du Center for Climate and Security, mais a suscité peu d’attention à l’époque.

Les deux scénarios majeurs du rapport portent sur le risque d’un effondrement du réseau électrique au cours des « 20 prochaines années » et sur le danger d’épidémies. Les deux pourraient être déclenchés par le changement climatique à court terme, note-t-il.

Les « besoins énergétiques accrus » déclenchés par les nouveaux régimes climatiques tels que les périodes prolongées de chaleur, de sécheresse et de froid pourraient éventuellement submerger « un système déjà fragile ».

Le rapport met également en garde sur le fait que l’armée américaine devrait se préparer à intervenir de nouveau à l’étranger dans des conflits de type syrien, déclenchés par les conséquences liées au climat. Le Bangladesh, en particulier, est considéré comme le pays le plus vulnérable à l’effondrement climatique dans le monde.

« Le déplacement définitif d’une grande partie de la population du Bangladesh serait une catastrophe régionale susceptible d’accroître l’instabilité mondiale », prévient le rapport. « Il s’agit là d’une conséquence potentielle des problèmes liés au changement climatique dans un seul pays. Dans le monde, plus de 600 millions de personnes vivent au niveau de la mer. »

L’élévation du niveau de la mer, qui pourrait dépasser 2 mètres d’ici 2100 selon une étude récente, « déplacera des dizaines (voire des centaines) de millions de personnes, créant une instabilité massive et persistante », ajoute le rapport.

Les États-Unis devraient donc être prêts à agir non seulement au Bangladesh, mais aussi dans de nombreuses autres régions, comme l’Arctique qui fond rapidement. Le rapport préconise que l’armée américaine profite de ses ressources en hydrocarbures et des nouvelles voies de communication pour repousser l’empiétement russe.

Mais sans réformes urgentes, le rapport prévient que l’armée américaine elle-même pourrait finir par s’effondrer alors qu’elle tente de répondre à l’effondrement climatique. Elle pourrait perdre sa capacité à contenir les menaces aux États-Unis et pourrait échouer dans sa mission à l’étranger en raison d’un approvisionnement en eau inadéquat.

Effondrement total du réseau électrique

Le rapport dresse un portrait effrayant d’un pays qui s’effondre au cours des 20 prochaines années en raison des impacts du changement climatique sur « les systèmes naturels comme les océans, les lacs, les rivières, les eaux souterraines, les récifs et les forêts ».

Selon le rapport, l’infrastructure actuelle des États-Unis est terriblement sous-préparée : « La plupart des infrastructures critiques identifiées par le Département de la Sécurité intérieure ne sont pas conçues pour résister à de telles modifications ».

Environ 80 % des exportations agricoles américaines et 78 % des importations transitent par voie maritime. Cela signifie que les épisodes de submersions dues au changement climatique, en causant des dommages durables aux infrastructures maritimes, pourraient occasionner « une menace majeure pour les vies et les communautés des États-Unis, l’économie américaine et la sécurité alimentaire mondiale », note le rapport.

Le réseau électrique national américain est particulièrement menacé, car il pourrait être coupé « sous la pression du changement climatique », en particulier des variations de précipitations :

« Le réseau électrique qui dessert les États-Unis vieillit et continue de fonctionner sans investissements coordonnés et suffisants dans l’infrastructure. Il existe des points de faiblesse au niveau des centrales électriques, des infrastructures de transport et des composantes du réseau de distribution », affirme le rapport.

En conséquence, les « besoins énergétiques accrus », conséquences de nouveaux régimes climatiques tels que les périodes prolongées de chaleur, de sécheresse et de froid pourraient éventuellement causer une surcharge sur « un système déjà fragile ».

UN GRAPHIQUE DU RAPPORT.

La prédiction peu réjouissante du rapport a déjà commencé à se concrétiser : le fournisseur d’énergie PG&E a coupé le courant à plus d’un million de personnes en Californie pour éviter que les lignes électriques ne provoquent un nouvel incendie de forêt dramatique. Alors que le changement climatique intensifie la saison sècheet augmente les risques d’incendie, PG&E a été la cible de critiques pour ne pas avoir entretenu le réseau électrique de l’état de Californie, en piteux état.

Le rapport de l’armée américaine montre que la panne d’électricité en Californie pourrait être un avant-goût de ce qui se passerait dans un scénario vraiment dystopique où le réseau électrique national tomberait du fait du changement climatique. Un paragraphe particulièrement pénible énumère sans détour les conséquences :

« Si l’infrastructure du réseau électrique devait s’effondrer, les États-Unis connaîtraient une crise importante :

  • Perte d’aliments périssables et de médicaments
  • Arrêt des réseaux de distribution d’eau potable et d’eaux usées
  • Arrêt des systèmes de chauffage/climatisation et d’éclairage électrique
  • Arrêt des systèmes informatiques, téléphoniques et de communication (dont ceux du transport aérien, des réseaux satellitaires et des services GPS)
  • Interruption des transports en commun
  • Arrêt des systèmes d’alimentation et de distribution du carburant
  • Interruption de tous les systèmes électriques qui n’ont pas d’alimentation de secours. »

Bien que le rapport ne s’attarde pas sur les implications, il reconnaît qu’une panne du réseau électrique national conduirait à une véritable crise nécessitant des interventions militaires d’urgence susceptibles d’affaiblir la capacité de l’armée américaine à assurer son propre fonctionnement : « Les opérations de secours rendues compliquées par les mauvaises conditions météorologiques pourraient faire empirer la situation. Les effets en cascade de la perte d’énergie… mettraient rapidement à l’épreuve la capacité de l’armée à poursuivre ses opérations ».

Les centrales nucléaires américaines présentent également « un risque élevé de mise à l’arrêt temporaire ou permanente en raison des menaces climatiques ».

Actuellement, 99 réacteurs nucléaires sont en exploitation aux États-Unis, fournissant près de 20 % de l’énergie du pays. Mais la majorité d’entre eux, soit environ 60 pour cent, sont situés dans des régions vulnérables qui sont confrontées à des « risques majeurs », notamment l’élévation du niveau de la mer, les tempêtes extrêmes et les pénuries d’eau.

Confinement

Les auteurs du rapport pensent que des opérations militaires nationales seront nécessaires pour contenir les futures épidémies. Il n’y a pas d’échéancier précis à cet égard, si ce n’est l’idée d’être prêt à faire face à des surprises imminentes : « Le changement climatique augmente le risque de maladies infectieuses pour la population américaine. La question n’est pas de savoir « si » mais « quand » il y aura une grande épidémie. »

Les régions du sud des États-Unis connaîtront une augmentation des précipitations de 0,5 à 0,8 mm par jour, ainsi qu’une augmentation des températures annuelles moyennes de 1 à 3°C d’ici 2050.

Avec des hivers plus chauds, ces nouvelles conditions entraîneront la prolifération des moustiques et des tiques. Cela, à son tour, stimulera la propagation de maladies « pas forcément connues aux États-Unis » et accélérera la propagation d’autres qui sont actuellement très rares comme, entre autres, le Zika, le virus du Nil occidental ou la maladie de Lyme :

« L’armée américaine sera appelée à apporter son aide ainsi qu’elle l’a déjà fait lors d’autres catastrophes. Une coordination précise avec les autorités locales, étatiques et fédérales dans les régions les plus à risque améliorera le délai d’intervention et réduira les risques pour la mission. »

Une nouvelle ère de guerre sans fin

Le nouveau rapport est d’autant plus important que l’administration Trump réfute les conclusions des climatologues. Commandité par le général Mark Milley – aujourd’hui le militaire le plus gradé des États-Unis – le rapport conclut non seulement que le changement climatique est une réalité, mais qu’il nous entraîne vers une catastrophe sans précédent qui pourrait aboutir à l’effondrement total de la société américaine faute d’investissements sérieux dans de nouvelles technologies et infrastructures. Toutefois, le rapport a pour objet les impacts prévus du changement climatiques et il ne traite pas de ses causes, la consommation humaine de combustibles fossiles.

Le rapport a été rédigé par une équipe interdisciplinaire issue de plusieurs institutions publiques américaines, dont le White House’s Office of American Innovation [Bureau de l’innovation américaine de la Maison-Blanche], le Secretary of Defense’s Protecting Critical Technology Task Force [Groupe de travail sur la technologie critique de protection du Secrétaire à la défense], le Harvest Consortium de la NASA, le Directorate of Weather du US Air Force Headquarters [Service météorologique du QG de l’armée de l’air], la Garde nationale de l’armée américaine et le Département d’État américain. Sollicitée à ce sujet, l’école de guerre de l’armée américaine n’a pas donné suite.

Leur rapport décrit non seulement la nécessité d’une importante infrastructure militaire permanente sur le sol américain pour éviter l’effondrement pour cause climatique, mais il envisage également de nouvelles opérations à l’étranger dues au changement climatique.

Les auteurs soutiennent que la guerre civile syrienne pourrait être un avant-goût des futurs conflits internationaux déclenchés par les troubles dus au climat. Il ne fait « aucun doute que le conflit a éclaté en pleine sécheresse sérieuse dans la région, phénomène qui a contraint les populations rurales à l’exode vers les villes syriennes au moment même de l’arrivée d’un grand nombre de réfugiés irakiens », affirment-ils.

Le conflit qui en a résulté a « ravivé la guerre civile en Irak » et exacerbé les tensions militaires entre les États-Unis et la Russie.

« La population syrienne a diminué d’environ 10% depuis le début de la guerre. Des millions de réfugiés ont fui vers l’Europe, y amenant une instabilité politique avec le développement d’extrémismes violents », conclut le rapport.

La situation la plus urgente pour une éventuelle intervention américaine est cependant dans le Sud asiatique, au Bangladesh.

Avec la moitié de ses 160 millions d’habitants qui vivent actuellement au niveau de la mer, quelque 80 millions de Bangladais sont sur le point d’être déplacés car de vastes régions du pays deviennent « inhabitables » à cause des perturbations climatiques : « Comment ce déplacement à grande échelle affectera-t-il la sécurité du monde, sachant que la région compte près de 40 % de la population mondiale avec plusieurs puissances nucléaires antagonistes ? »

Avec une population huit fois plus nombreuse que celle de la Syrie, explique le rapport, « le déplacement définitif d’une grande partie de la population du Bangladesh serait une catastrophe régionale susceptible d’accroître l’instabilité mondiale ».

Les auteurs recommandent que l’armée américaine collabore avec le département d’État et l’USAID [Agence des États-Unis pour le développement international, NdT] pour « renforcer la résilience des organismes gouvernementaux [bangladais] et assurer la formation des militaires bangladais ».

La pénurie d’eau déstabilisera les nations et l’armée américaine

Si l’élévation du niveau de la mer présente un type de risque, il en est un autre lié à la rareté de l’eau, conséquence du changement climatique, de l’accroissement démographique et d’une mauvaise gestion de la ressource. Le rapport décrit la rareté de l’eau comme un risque à court terme pouvant entraîner des troubles civils et une instabilité politique.

D’ici 2040, la demande mondiale en eau douce dépassera la ressource disponible et, d’ici 2030, un tiers de la population mondiale vivra dans les « régions en situation de stress hydrique » d’Afrique du Nord, d’Afrique australe, du Moyen-Orient, de Chine et des États-Unis, note le rapport.

La diminution de la disponibilité de l’eau au cours des deux prochaines décennies entraînera une augmentation des « perturbations sociales » dans les régions pauvres et vulnérables.

La rareté de l’eau pourrait également devenir un facteur d’échec du système alimentaire mondial, ce qui pourrait déclencher de nouvelles « flambées de conflits civils et de troubles sociaux ».

Le rapport décrit un système alimentaire mondial de plus en plus perturbé par « des cycles rapides de gel-dégel au printemps et à l’automne, la dégradation des sols, l’épuisement des eaux fossiles des aquifères, l’intensification de la propagation des ravageurs et des maladies des cultures et les dommages causés aux infrastructures maritimes par les submersions ».

Une telle instabilité du système alimentaire entraînera « une augmentation significative de la mortalité dans les endroits vulnérables, qui sont ceux où l’intervention humanitaire soutenue par le ministère de la Défense est la plus probable ».

Mais les interventions militaires étrangères, en particulier dans les régions du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord où l’eau est rare, pourraient ne pas être matériellement possibles, à moins que l’armée américaine n’invente ou n’acquière de nouvelles technologies radicales pour distribuer suffisamment d’eau aux soldats.

Le problème est si aigu et coûterait si cher, dit le rapport, que l’armée « ne pourrait assurer correctement ses missions en cas de conflit dans un environnement aride, faute d’une alimentation en eau suffisante des troupes ».

Selon le dernier rapport de l’armée, l’eau représente actuellement 30 à 40 % des coûts d’une force militaire américaine opérant à l’étranger. Le transporter l’eau en bouteilles pour les unités de l’armée nécessite une importante infrastructure. Le rapport recommande donc de nouveaux investissements massifs dans les technologies de captage de l’eau atmosphérique au niveau local, sans lesquels les opérations militaires américaines à l’étranger pourraient devenir impossibles. Le principal obstacle, est que cela est loin des priorités actuelles du Pentagone en matière de financement.

Le carnage du pétrole dans l’Arctique

Et pourtant, le principal angle mort du rapport est son absence de doctrine quant à la nécessité d’une transition rapide pour sevrer l’ensemble de la société des énergies fossiles.

Il est paradoxal qu’un rapport sur la promotion des bonnes pratiques environnementales dans l’armée de terre identifie l’Arctique comme un endroit stratégique essentiel de la présence militaire future des États-Unis, et ce afin de maximiser la consommation de combustibles fossiles.

L’Arctique renfermant environ un quart des réserves d’hydrocarbures non découvertes dans le monde et les auteurs estimant qu’environ 20 % de ces réserves pourraient se trouver sur le territoire américain, ils notent un « fort risque de conflit » pour ces ressources, en particulier avec la Russie.

La fonte de la banquise arctique est présentée comme l’issue inéluctable des prochaines décennies, ce qui signifie que de nouvelles possibilités économiques majeures s’ouvriront pour exploiter les ressources pétrolières et gazières de la région ainsi que pour établir de nouvelles routes maritimes : « L’armée américaine doit immédiatement commencer à accroître sa capacité d’opérer en Arctique pour défendre nos intérêts économiques avec nos alliés dans la région. »

Les hauts responsables de la Défense à Washington s’attendent manifestement à ce que l’armée américaine joue un rôle sur le long terme, tant à l’étranger que dans le pays, alors que le changement climatique fait des ravages sur les dispositifs vitaux d’approvisionnement en nourriture, en eau et en électricité. L’armée américaine est non seulement un danger crucial pour notre système démocratique déjà fragile, mais, plus grave encore, elle est de loin le principal moteur du changement climatique en étant le plus gros consommateur institutionnel de combustibles fossiles au monde.

La perspective d’un rôle permanent toujours plus important pour l’armée de terre sur le sol américain pour faire face aux impacts croissants du changement climatique est un scénario qui peut fortement surprendre tant il va à l’encontre de la séparation traditionnelle entre l’armée américaine et les affaires intérieures.

En présentant ce point de vue, le rapport illustre par mégarde ce qui se passe lorsque le climat est considéré sous l’angle étriqué de la « sécurité nationale ». Au lieu d’encourager les gouvernements à s’attaquer aux racines du problème par le biais de « changements sans précédent dans tous les aspects de la société » (selon les termes du rapport du GIEC de l’ONU à la même époque l’année dernière), le rapport de l’armée exige plus d’argent et de pouvoir pour les institutions militaires tout en laissant les causes de la crise climatique s’accélérer. Il n’est peut-être pas surprenant que des scénarios aussi désastreux soient prévus puisque les solutions qui permettraient d’éviter ces scénarios ne sont pas explorées sérieusement.

Plutôt que d’attendre que l’armée américaine intervienne après l’effondrement climatique – à un moment où l’armée elle-même risque de s’effondrer – nous ferions mieux de nous attaquer à la cause profonde du problème que ce rapport évite : La dépendance chronique de l’Amérique à l’égard du pétrole et du gaz, qui est à l’origine de la déstabilisation des écosystèmes de la planète.

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