Wauquiez est niais, Carlotti...aussi

L’ONPES diffuse le 16 mai un rapport thématique intitulé : « Penser l’assistance pour en sortir ». On se souvient qu’il y a deux ans M. L. Wauquiez s’était déchainé contre les «dérives de l'assistanat» les dénonçant comme «le cancer de la société française». M. Wauquiez est le fondateur du courant de l’UMP « droite sociale » se situant à la gauche de la « droite forte », un autre courant de ce parti. Une droite mi-forte en quelque sorte (comme la moutarde). Le rapport de l’ONPES se veut donc une réponse à ces propos scandaleux.

Les trois premiers chapitres du rapport qui en compte six sont une définition suivie d’une présentation historique de l’assistance en France et des débats qui ont traversé cette notion. Ce travail n’était pas inutile car les 9/10 ème des intervenants de l’assistance qu’ils soient publics, privés ou associatifs ignorent tout des fondements historiques et philosophiques des dispositifs qui la compose.

Cette première partie rappelle l’opposition récurrente entre les droits civils et politiques, ceux qui protègent la liberté de la personne, et les droits qui permettent à cette personne de faire valoir des prérogatives auprès des pouvoirs publics. Les premiers concernent la liberté d'opinion et de conscience, le droit de propriété etc. et sont directement issus de la Déclaration de 1789 ; les seconds sont relatifs aux droits économiques et sociaux : le droit au travail, aux loisirs, à l'éducation, à la santé, au repos. L’ONPES note opportunément que ces droits économiques et sociaux sont plus récents et sont amorcés par la Constitution de 1848 et continuellement renforcées par les IIIème, IVème et surtout par la Vème République avec la constitution de « l’Etat Providence ». L’ONPES remonte toutefois un peu au déluge (au haut Moyen-âge) pour indiquer le rôle de l’Eglise et de sa doctrine dans l’assistance. Les rédacteurs du rapport semblent regretter qu’il s’agisse alors pour elle « moins de créer des institutions prenant en charge les pauvres que d’appeler à la charité et au partage ». Notons que depuis ce temps reculé les associations d’inspiration chrétienne, aujourd’hui laïcisées, ont bien renversé cette proposition. Elles gèrent désormais des établissements oubliant sans doute qu’il n’est fait nulle mention dans la Bible d’assistance publique, seulement d’amour du prochain ! Et votre prochain, il se peut très bien qu’il vive là où il vit et qu’il s’y trouve très bien si seulement on veut bien lui donner un petit coup de main. On a inventé le « public » et son assistance parce que chacun se détourne de son prochain et ces associations ne réfléchissent plus à cette question.

La thèse centrale de l’ONPES est exposée dans la seconde partie, au chapitre 3 : l’Observatoire après avoir exploré la notion de réciprocité entre droits et devoirs, sa progressive construction (pas de droits sans devoirs), affirme que cette idéologie est légitime car « constitutif du lien social ». Ce qui est discutable, car enfin quoi dans l’absence ou le refus de devoirs déferait le lien social ? La cohésion sociale serait-elle menacée d’explosion par la distribution sans conditions  de maigres droits? Serait elle garantie par cette idéologie de la tolérance zéro et de la gratuité zéro ? Oui, peut être en fin de compte, mais on voit là de quelle cohésion il s’agit ! Celle où la place des exclus est celle d’un peuple sans morale ni honneur.

Cette notion de droits et devoirs a je crois des racines plus profondes et Jean Maisondieu a dit des choses assez définitives sur ce sujet. L’auteur de la « fabrique des exclus » considère l’obligation qui est faite aux exclus de se réinsérer, aux chômeurs de travailler, etc. comme étant la punition inspirée par la haine zoologique qu’éprouve celui qui est enchainé au travail à l’encontre de la liberté de celui qui n’est pas soumis aux contraintes d’un dur labeur. Une sorte de cruauté officielle de l’homo laborans en quelque sorte.

L’Observatoire dénonce par contre le récent avatar des droits et devoirs qui consiste à établir une mesquine comptabilité entre ce qui est donné à la personne (son droit) et ce qui est du par la personne (son devoir), ce que les rédacteurs appellent la logique « aide et contrepartie ». Le curseur se serait déplacé en faveur des devoirs rompant l’équilibre idéal entre droits et devoirs. On se souvient en effet que M. Wauquiez réclamait aux allocataires du RSA, cinq jours de travail d’intérêt général non rémunérés ! L’ONPES voit une « différence de nature », « deux logiques différentes » entre « droits et devoirs » et « aide et contrepartie ». C’est bien finasser. Les explications qui suivent et qui font appel aux concepts de don et de réciprocité versus ceux de dettes et de créances sont bien alambiquées. Je ne vois pas de différence fondamentale entre ces deux logiques et j’ai des réserves de critiques voire d’ironie sur les explications de l’aide aux pauvres par le (saint) esprit du don.

Non, ce qui est gênant dans la thèse de l’ONPES c’est qu’elle ne dit mot de quelle manière s’est construit la politique chargée de faire payer les devoirs aux bénéficiaires des droits. Le rapport renvoie les pouvoirs publics à leurs responsabilités : ils auraient cédé à cette partie haineuse de la vox populi qui considère les bénéficiaires des prestations sociales comme des profiteurs et des tricheurs et qui réclame leur punition par mille contreparties. Dans ses conclusions d’ailleurs, le rapport préconise que c’est aux pouvoirs publics désormais de mettre en place une « communication » en direction l’opinion ignorante afin qu’elle saisisse le bien fondé de l’assistance. C’est tout ?

Mais maintenant que l’on a parlé de la responsabilité du peuple ignorant et des pouvoirs publics démagogues, si l’on parlait de celle de l’accompagnement ? Car l’ONPES est muet sur ce sujet, sauf à dire que le travail social d’accompagnement est pris « entre le marteau et l’enclume » et qu’il est…incompris de l’opinion publique ! Qui s’est chargé de la « conduite des conduites » (Foucault) si ce n’est les professionnels consciencieux de l’intervention sociale ? Qui a épousé sans broncher, le cadre des associations « opératrices » de l’Etat ? Certaines ont mollement protesté en arguant de leur projet associatif, mais à lire ces projets, on en constate la pauvreté et surtout la non application dans les actions de terrain. Tenant toujours prête, à leur portée, la cuvette de Ponce Pilate, tout naturellement, elles se sont trouvées instrumentalisées. Car en fait l’administration s’en est remise totalement aux associations pour sauver ceux qu’elle réduisait à la famine. Quel cynisme de sa part, quel piège pour les associations, dans lequel elles se sont précipité sans réfléchir une seule seconde ! Conséquence inéluctable, aujourd’hui est apparue la nouvelle figure du travailleur social : « l’enquêteur social » (née de la circulaire du 23/08/2012 relative à la question des Roms !). Bien sûr, elles s’en défendent avec virulence mais ne soyons pas dupe : minimiser ses actes est une stratégie bien connue. Marie-Arlette Carlotti a évoqué la « gratitude de la nation envers les travailleurs sociaux ». On comprend pourquoi.

 

Par bonheur, le chapitre 4 donne la parole à quelques bénéficiaires de l’assistance. Et encore une fois c'est eux qui nous font comprendre ce qui se joue dans la pente idéologique qu’a emprunté l’assistance depuis quelques années. Ils font état de liberté impossible (on ne prononce pas le mot de liberté dans le rapport), d’infantilisation, des contraintes et du contrôle, de la honte, de la stigmatisation, de l’humiliation et du mauvais accueil perpétuel, de la rage. 19 personnes ont été interrogées et elles ont dit l’essentiel. Mais ne nous trompons pas : les centaines de milliers « d’assistés » ne parlent pas (ce qui d’ailleurs surprend et afflige toujours les professionnels de la profession et les bénévoles !) Ils sont dans ce monde de l’assistance, sans issue raisonnable, où toutes les chances de la mise à l’écart sont rassemblées. Ils créent un monde à eux, fermé aux intervenants du social, un monde humain. Ils sont aimables, polis, surtout ne pas être arrogant ! Arrogant, c’est s’infliger la double peine. Ils parlent peu, sont avares de mots. Certes, ils écoutent attentivement, mais à peine. Ils se sont fait une représentation de la société qu’ils ne discutent plus et les problèmes dont on leur parle leur paraissent lointains et souvent insupportables. C’est précisément le sens de leur profonde résistance que ce repli sur eux même. Le moindre reflet de la société des inclus que leur font miroiter les intervenants sociaux sont comme une ivresse, un oxygène trop fort. Sachant par expérience toutes les impatiences, tous les espoirs déçus, tous les désespoirs ils refusent cette saoulerie, par une conscience et une intelligence claire et lucide. J. Furtos a bien vu ça.

Avec l’équilibre des droits et des devoirs, il faudrait aussi parler de l’équilibre de la peur. Pour les professionnels et bénévoles de l’assistance, cette peur c’est la crainte que l’assisté soit ceci ou cela. Sa peur à lui, c’est la crainte d’être pris pour ceci ou pour cela. Ces deux tensions s’équilibrent et à la longue elles pèsent autant l’une que l’autre, si bien que rien ne se passe. Si bien qu’une des conclusions de l’Observatoire c’est de développer les méthodes d’observation et d’évaluation de ce qui ne se passe (pas) !

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