Du complotisme pris comme symptôme.

A l'occasion du film Hold-up, on prend conscience de l'ampleur de la sensibilité complotiste. Mais le rejet ne suffit pas : encore faut-il prendre acte de la profonde crise de confiance dont elle est le symptôme.

Hold-up, le film dont tout le monde parle ! On s'étonne de l'étendue et de l'ancrage du conspirationnisme dans le pays ! D'un côté, le récit officiel, les bons médias, ceux qui disent la vérité ; de l'autre côté, le récit occulte qui présente l'épidémie comme un vaste complot contre les populations.

D'accord, il est facile de dénoncer ce film, et les autres du même tabac : faits non avérés, idées invraisemblables, montage malhonnête qui piège ceux qu'on fait parler, interprétations tendancieuses, ambiance angoissante. Et puis, les théories du complot, elles ne datent pas d'aujourd'hui. On les reconnaît facilement, toujours les mêmes schémas simplistes.

D'accord, mais quand on dit ça, on n'a encore rien dit. On pourrait se servir de ces constructions complotistes pour mettre hors de doute les bons médias, d'une manière manichéenne, et les blanchir face à la noire désinformation. On aurait bien tort de voir les choses comme ça, car c'est souvent un extrême qui en produit un autre. La pensée unique produit le complotisme. La manipulation des masses produit une défiance de masse.

Alors Hold-up, il y a deux manières de l'aborder. On peut, d'un point de vue psychologique, se demander à quels besoins répond une telle construction fantasmatique ? J'y répondrai en proposant une interprétation à partir d'un texte de Freud. Mais, avant cela, il y a la question politique : qu'est-ce qui nourrit, chez les gens, chez beaucoup de gens, une telle défiance à l'égard des informations qu'on leur présente ?

Si le complotisme est un symptôme, c'est qu'il y a un mal quelque part. Le symptôme ne parvient pas à penser le mal, mais il l'exprime néanmoins. Le complotisme cristallise l'angoisse qui nait, chez beaucoup de gens, de se savoir manipulés sans parvenir à voir comment ils le sont. Si l'on prend, par exemple, le livre majeur de ces deux savants reconnus que sont Chomsky et Herman, La fabrique du consentement, il s'agit d'une étude sérieuse et désormais classique qui montre que les médias ne sont pas une entreprise d'information mais une entreprise de manipulation des masses. Les gens le sentent, mais ils ne parviennent à l'établir correctement, comme le font ces deux savants. Alors, à la place d'une juste description, ils mettent du fantasme. Parce que la vérité du système médiatique est refoulée du système médiatique, elle revient sous la forme d'un fantasme complotiste, qui est une monumentale erreur. Une erreur, une errance de l'imagination, qui n'est pas parvenue à dire une vérité toute simple, comme celle-ci par exemple : "le modèle de propagande montre qu'en réalité la fonction sociale des médias est plutôt d'inculquer et de faire valoir et prévaloir les objectifs économiques, sociaux et politiques de groupes privilégiés qui dominent la société civile et l'Etat".

Cette fonction de désinformation de la presse n'est pas nouvelle. Les auteurs commencent leur étude à la guerre du Vietnam et montrent comment les médias ne donnaient aux Américains qu'une information tendancieuse. Nous avons vu, plus récemment, comment, en France, pendant la première guerre du Golfe, la télévision française, toute chaîne confondues, s'est transformée en instrument de propagande. C'est que toute guerre est aussi une guerre de l'information. C'est que la paix repose, elle-même, sur des partages territoriaux (l'Occident et le monde musulman par exemple) qui sont d'abord des territoires informationnels. Nous vivons habituellement dans l'aire informationnelle américaine et les médias présentent le monde en fonction de ce point de vue, excluant les autres présentations possibles des événements.

Mais, s'il est habituel et fort ancien que l'information soit orientée en fonction des dominations et des partages géopolitiques, la propagande s'est considérablement accrue ces derniers temps. Quand on parle de "pensée unique", on veut dire que les médias de masse, propriétés de groupes financiers qui ont des intérêts à défendre, promeuvent une vision du monde, des événements et des rapports sociaux alignée sur la communication gouvernementale et à l'avantage de certaines forces économiques. Les gens sentent bien qu'ils ne sont pas informés honnêtement : on oriente leur attention sur certains faits, on la détourne d'autres faits par des manoeuvres de diversion, on inclut à la présentation des faits des jugements de valeurs, on inclut des réponses préalables aux questions qu'on pose, etc. En somme, il n'y a plus de journalisme, avec l'éthique que cela suppose : il n'y a que de la communication pour construire de l'opinion, de la pression médiatique qui procède par matraquage, et de la diffusion d'émotions collectives en vue de nuire aux raisonnements des gens. Les méthodes de publicité ont envahi la politique, la culture et tous les autres domaines.

Voilà la question comme elle se pose. Mais, pour la poser, il faut des outils théoriques, politiques, sociologiques, historiques, que beaucoup de gens n'ont pas. Et comme ils ne savent pas exprimer avec justesse et raison ce qu'ils pressentent pourtant, ils deviennent la proie d'une angoisse qui les conduit à imaginer, avec les ressources qui sont les leurs, des scénarios qui ne tiennent pas debout, des théories du complot que les maîtres du jeu ont ensuite beau jeu de ridiculiser, parce qu'elles sont effectivement ridicules (et ils ne s'en privent pas, ça fait partie de leur stratégie).

Lorsqu'une crise sanitaire comme celle du covid arrive, la défiance était déjà là, en France, depuis longtemps. Elle s'était exprimée, de manière spectaculaire, dans le mouvement des gilets jaunes. La violence est également le moyen d'agir, de manière répréhensible, ce qu'on n'arrive pas à dire. Les citoyens, en France, savent que tous les politiciens les prennent pour des imbéciles. Référendum annulé, élection où l'on oblige les gens à voter par défaut pour des candidats qu'ils ne choisissent pas, mystification du "grand débat" et de la "convention citoyenne", et surtout déficit démocratique constitutif de la cinquième république, mais largement accentué par la corruption, l'incompétence ou l'orgueil des politiciens d'aujourd'hui. Mais établir une pareille analyse politique n'est pas si simple. Alors de nombreux citoyens, pris d'angoisse devant la maladie et les mesures de confinement, inquiets pour leur avenir matériel, entrent sans discernement dans des fantasmes collectifs qui n'expriment au fond que leur désarroi et cristallisent leur mal être physique et psychique.

 

Hold-up : il ne suffit pas d'écarter ce film pour les falsifications dont il est porteur. Ce film n'est pas le poison, mais le fruit d'un poison qui n'est autre que la situation morale de la France aujourd'hui, situation où l'on mise des politiciens qui en sont responsables. Et les questions qui s'y posent, par exemple sur l'état de l'hôpital public, sur les conflits d'intérêt entre la médecine et l'industrie pharmaceutique, sur l'obscurité des prises de décision, etc, ces questions attendent toujours des réponses.

Quant au volet psychanalytique de ce que je voulais dire, ce sera pour une autre fois...

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