Une interprétation du complotisme

Le deuxième volet de la réflexion sur le complotisme. Une interprétation psycho-politique du phénomène.

 

 

 

 

Hold-up : je n'ai guère parlé du documentaire, dans mon précédent billet, mais du conspirationnisme dont ce film n'est qu'une expression. Et je n'ai même pas tellement parlé du conspirationnisme, mais plutôt de ce qui le nourrit : la méfiance accrue des populations à l'égard de leurs gouvernants. Et j'ai surtout parlé de ce qui a produit ce climat de méfiance et continue à le produire. Car cette méfiance a une histoire politique et un contexte social. Le contexte, en l'occurrence, c'est une ambiance de fin de régime qui règne en France, en ce moment, pour ne parler que du pays où nous vivons.

Je voudrais maintenant parler du documentaire en lui-même en tant qu'il illustre ce que qu'on peut nommer un courant de pensée. Ce courant de pensée, qui a peut-être dix ou quinze ans, est maintenant si marqué qu'on ne peut plus l'ignorer, surtout en ce temps où l'épidémie lui donne une acuité nouvelle. Il est digne d'intérêt et d'analyse. Il faut le dire parce que beaucoup se contentent de le condamner avec mépris en disant que les gens, vraiment, sont bêtes. Cette attitude n'est pas correcte. D'abord parce qu'elle ne cherche pas à comprendre. Ensuite, parce que, sociologiquement, ce courant ne séduit pas les moins instruits, ni les plus instruits d'ailleurs, mais les demi-savants qui cherchent à réfléchir sans avoir des outils suffisants pour le faire. Enfin, parce que cette attitude n'est rien d'autre qu'une accusation et une déconsidération de ceux qui ne sont pas comme nous. C'est ainsi que la grande presse et les gouvernants ont traité la question ces derniers jours, avec un mépris et des propos superficiels qui n'expriment finalement que la suffisance de ceux qui les tiennent.

A bien le considérer pour ce qu'il est, ce film révèle d'un genre qu'on peut nommer le démoniaque. Pas dans son entier, mais en sa fin et dans son esthétique. Dans son contenu, il mêle, d'une manière délibérément confuse, toute sorte de questions. Ces questions, prises l'une après l'autre, ont toutes un certain intérêt. Elles ont en commun de rester encore aujourd'hui sans réponse claire. Par exemple, l'origine du virus, ou la valeur thérapeutique de la chloroquine, ou encore la pertinence des projections statistiques en médecine. Mais on se rend vite compte que ces questions ne sont pas abordées pour être éclairées : elles créent plutôt une sorte de climat de mystère, de doute et d'inquiétude fait pour conduire à l'interprétation finale qui vient tout résoudre. Or c'est cette interprétation qui est d'essence démoniaque. Souvent, en matière parareligieuse ou parapsychologique, l'interprétation ultime tient sa force de donner une cohérence à une série de faits inexpliqués et désordonnés. Ici, tout se comprend par la théorie du grand reset, qui donne un sens caché à la crise sanitaire. Cette théorie consiste à prêter un projet diabolique à un groupe d'hommes puissants, chefs des grandes entreprises internationales du numérique. Ce projet est la réduction de l'humanité en esclavage par le biais de la monnaie numérique et de l'informatique.

Le démoniaque est un genre littéraire, une catégorie du fantastique. Freud en a donné une compréhension psychanalytique intéressante. Notamment dans son texte sur la névrose démoniaque d'un peintre allemand du dix-septième siècle. Cette névrose, selon lui, est nourrie par la peur de manquer, elle est produite par la mélancolie, elle est également liée au deuil du père.

Ce peintre pauvre craint de n'avoir plus de ressources : Freud montre bien que la peur de manquer déclenche ou renforce des formes névrotiques de rapport au monde. Il cite l'exemple des commerçants dont les affaires tournent mal et celui de l'artiste-peintre. A propos de ce dernier, il évoque ces "éternels nourrissons" qui ont toujours besoin d'être sous la protection de quelqu'un qui les aide à subvenir à leurs besoins. Il esquisse une réflexion sur l'influence de la situation économique sur l'économie libidinale : lorsque l'homme se sent menacé en son autoconservation, il régresse vers des positions psycho-affectives archaïques, qui sont celles de l'enfance, ce qui produit de la névrose.

L'actualisation de ces réflexions que Freud mène en 1923 est particulièrement éclairante de notre situation de 2020. L'épidémie créé une situation en soi menaçante qui ne peut qu'incliner vers des régressions psychiques les personnes étant déjà plus ou moins prédisposées à le faire. Mais surtout la situation économique résultant du confinement a forcément des conséquences libidinales sur les catégories les plus exposées, notamment sur les commerçants contraints à la fermeture et sur le spectacle vivant qui ne peut plus s'exercer. S'agissant précisément de la catégorie des artistes, qu'on appelle aujourd'hui intermittents du spectacle, ils relèvent justement, comme notre peintre bavarois du dix-septième siècle, de ces "éternels nourrissons" qui ne peuvent survivre que si on les aime et que si on leur accorde une protection qui les fait vivre : mécénat, subvention ou tout simplement recettes. Il nous faudrait une étude sociologique pour savoir si le complotisme a plus de succès dans cette catégorie de la population. A défaut, en se référant seulement à ce qu'on peut observer autour de soi, il semble que oui.

Freud, comme d'habitude, ouvre des pistes, de la manière la plus laconique qui soit, et toutes n'ont pas été reprises. Dans quelques paragraphes à la fin de cette étude, il nous invite à penser le lien entre l'économie et la psychanalyse, en inscrivant la situation matérielle dans l'étiologie des névroses. A partir de là, il nous faudrait établir une clinique propre à la pauvreté. Quand nous croisons dans la rue des personnes sans domicile, quand nous les retrouvons dans les accueils de nuit, camp de réfugiés ou prison, quand nous avons affaire à des demandeurs du RSA, nous avons parfois tendance à considérer qu'ils en sont arrivés là à cause d'une pathologie psychique évidente dès le premier contact. Mais Freud nous invite à inverser la causalité : la pathologie psychique serait plutôt la conséquence d'un état de pauvreté qui, pour être supportable par la personne, l'oblige à des régressions psychiques vers une relation infantile au monde. Il y aurait, en somme, une grande partie des névroses qui aurait une causalité économique plus que proprement psychique. A vrai dire, la pauvreté est, en elle-même, un traumatisme majeur.

En novembre 2020, nombreuses sont les personnes qui se demandent comment elles vont pouvoir survivre à la crise sanitaire. Les commerçants craignent de mettre la clé sous la porte. Les artistes connaissent les affres du lendemain. Les ouvriers sont exposés aux plan sociaux. Les personnes malades ou âgées ont peur pour leur vie. Comment toutes ces personnes peuvent-elles supporter leur vie quotidienne si incertaine ? C'est dans ce contexte que sort Hold-up et que la grande bourgeoisie des journalistes parisiens se complait à dénoncer le complotisme dont souffrirait la France, ou du moins l'idée qu'ils s'en font à partir de la position sociale qu'ils y occupent. Si l'on suit les pistes ouvertes par Freud, le complotisme est une position psychique de type névrotique à laquelle sont contraints, pour rendre leur vie supportable, ceux qui sont en proie, parfois de manière relativement inavouée, à l'inquiétude du lendemain. Si l'on considère ce support psycho-économique qui semble être le sien, le complotisme, avec la crise économique qui vient, a de beau jour devant lui.

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Mais le texte de Freud va beaucoup plus loin. La névrose démoniaque du peintre s'approfondit jusqu'à devenir le délire d'une mélancolie de deuil. Ce délire, selon lui, consiste à faire renaître le père sous la forme du diable et à se soumettre à lui dans un pacte. La régression névrotique ramène le sujet à l'ambivalence des sentiments que l'enfant éprouve pour son père. Le père en tant qu'il a été aimé et ressenti comme protecteur, le père mort revient imaginairement sous la figure de Dieu ; mais en tant qu'il a été haï et ressenti comme castrateur, il revient imaginairement sous la figure du diable. Et cette figure satanique, dès lors qu'elle se pluralise, produit l'imaginaire des démons. Ainsi, Freud interprète la démonologie comme le retour du mauvais père après sa mort. Le pacte de soumission au diable signifie le lien de dépendance du fils à l'égard d'un père qu'il craint sans pouvoir sans émanciper.

Pas besoin de reprendre davantage l'analyse fouillée que propose Freud, notre but n'étant pas de la répéter mais de l'actualiser en la transposant au retour du satanisme sous la forme de conspirationnisme en contexte épidémique. Il est assez clair que, dans la théorie du grand reset vers quoi convergent tous les éléments mystériques disséminés dans Hold-up, les hommes puissants représentent des démons qui, entre eux, ont scellé une sorte de pacte secret dont le but est la soumission de la population. Celle-ci est promise à devenir l'esclave du conseil des démons comme le peintre bavarois est devenu l'esclave du diable.

Un étude de l'esthétique propre à ce documentaire montrerait avec précision qu'il s'agit d'un style hallucinatoire comparable aux hallucinations de notre peintre Christophe lorsqu'il croit voir le diable. En soi, déjà, l'écran est une forme d'hallucination, mais la musique y ajoute une ambiance. Et surtout l'étrange manière dont sont présentés les témoins : se détachant à peine de la nuit ou sur fond noir, on les dirait sortis de nulle part. Quant à leur voix, elle n'est pas naturelle mais porte toute sorte de marques d'étrangeté. Le téléspectateur est bien invité à entrer dans un autre monde, quasi surnaturel, où ce qui demeure ordinairement caché va pouvoir se révéler.

Le téléspectateur a l'impression de plonger dans des archives interdites. Il y découvre des liens, des ententes occultes. D'abord, il y a le pacte qui unit dans le même plan les puissances dominantes/démoniaques : industriels du médicaments, possesseurs des médias et des entreprises informatiques, gouvernants. Mais n'oublions pas que dans les phénomènes de possession dont parle Freud, le pacte est scellé entre le possédé passif et le maître maléfique. Il en est bien ainsi dans la théorie du grand reset : les populations, en position passive et soumise, ont scellé un pacte avec les maîtres du monde : elles n'ont pas signé d'encre et de sang un parchemin, comme dans l'histoire du peintre, mais elles sont engagées dans un univers technologique qui les maintient sous la dépendance. Elles ont des ordinateurs, des smartphones, des puces électroniques. Le vaccin, qu'on veut leur infliger, sera la marque dans leur sang même, ou dans leur profondeur biologique, de cette possession. De plus, comme le peintre a été obligé de s'engager auprès du diable par manque de ressources, les populations seront soumises aux ordres du système informatique pour avoir droit à leur monnaie électronique. D'ailleurs, c'est bien là le fond de l'affaire : c'est la grande réinitialisation du système monétaire par le bitcoin. On nous dresse donc le tableau d'une humanité qui a déjà mis un doigt dans l'engrenage, elle a signé et elle est engagée dans un processus d'intégration de chacun dans un système mondial de robotisation de l'humain.

La réinitialisation, reset, est l'équivalent, dans le langage informatique, de la renaissance. En tant que telle, elle porte une charge religieuse très forte, liée au grand passage à travers la mort. Or, dans cette théorie hétéroclite mais cohérente qui vient conclure et donner sens à Hold-up, il est également dit que le projet des dominants démoniaques est le transhumanisme défini comme la conquête de l'immortalité. Si bien que, comme dans tout pacte diabolique, ce que promet Satan, c'est une immortalité qui n'est que la contrefaçon de celle promise par Dieu. La réinitialisation a donc un double visage : sa face la plus exotérique est la refonte informatique du système monétaire, mais sa face ésotérique est la naissance d'une nouvelle humanité, ou sa renaissance, mais sous une forme monstrueuse et effrayante d'une servitude générale des hommes à quelques maîtres du monde. Si la renaissance de la promesse divine est le royaume de Dieu sur terre ou le paradis céleste, le grand reset est la promesse diabolique d'une renaissance machinique de l'humain ou l'advenue d'un temps infernal. D'ailleurs, Hold-up s'achève sur l'évocation d'un Etat profond qui désigne l'entente secrète des puissants pour asservir les hommes, mais qu'il faut bien entendre aussi comme un Etat des profondeurs, c'est-à-dire un Etat infernal.

Comme on le voit, ce qui semble absurde et confus est, en réalité, saturé de sens et très cohérent. Quand on entend les commentaires désinvoltes et méprisants sur ce film, on se dit que, décidément, nous n'aurions rien appris de Freud. Ecarter ce qui nous paraît absurde, comme le rêve ou le délire, c'est précisément ce qu'une lecture de Freud doit nous empêcher de faire, car le sens profond des choses se cache précisément dans l'absurde. Le mot de contre-vérité qui a servi, le plus souvent, à réfuter le film de la part de ceux qui se croient tout en même temps raisonnables, factuels et supérieurs (comme si un film appelait une réfutation !), peut s'entendre d'une manière intéressante : la contre-vérité, c'est la vérité de ceux qui sont contre. Ou c'est la vérité du contre-monde.

Pourvu qu'on l'interprète, il y a beaucoup de vérités dans cette vidéo. La principale, nous ne l'avons pas encore dite, parce qu'elle n'est pas dans le film lui-même, mais dans l'interprétation que nous pouvons à présent en faire. Que signifie le complotisme ? Il signifie le retour du démoniaque dans notre culture. Et que signifie ce retour du démoniaque ? Du point de vue politique, il exprime la prégnance d'une climat social saturé par la méfiance et l'angoisse. Là, nous sommes dans le réel, et non plus dans le complot. Ce climat a des causes objectives, comme j'ai essayé de l'expliquer dans le premier volet, des causes historiques et politiques qui renvoient à une crise profonde du régime. Mais, grâce à Freud, nous pouvons accéder à une deuxième interprétation de ce retour du démoniaque : une interprétation théologico-politique.

Comme l'a si bien montré le philosophe italien Agamben, nos concepts politiques sont des concepts théologiques et nous avons remplacé la religion par la politique. Du point de vue théologique, le diable est l'envers et le renversement de dieu. Comme l'écrit très bien Freud, "ce qui est certain, c'est que des dieux peuvent devenir de méchants démons lorsque de nouveaux dieux les refoulent". Nous avons, au moins depuis la dernière guerre, bâtit un Etat social qu'on a appelé Etat providence. Tout le monde s'accorde à dire que cet Etat céleste et bon est en crise. Les populations européennes le ressentent très fortement parce qu'elles en souffrent. En partant de l'ambivalence archaïque à l'égard du père bon, qui donne et protège, et du père mauvais, qui punit et reprend, l'imaginaire collectif est en train de produire ce qu'on appelle l'Etat profond : Etat infernal dont le but serait de tromper, d'appauvrir et d'asservir les populations. Ce qui se joue, donc, dans le retour du démoniaque, sous la forme du complotisme, c'est l'inversion de l'Etat providence (Dieu) en Etat profond (Diable). C'est une inversion dans l'imaginaire des peuples, mais qui a des causes dans le réel des politiques, et qui aura aussi des effets dans l'histoire politique, dans l'histoire des gouvernances mais aussi l'histoire des résistances. Car l'imaginaire n'est pas sans effet.

On aurait tort en somme de prendre à la légère Hold-up. Ou plutôt de prendre à la légère le courant complotiste, dont ce film n'est qu'une expression parmi beaucoup d'autres, mais dont l'intérêt est d'avoir réussi à cristalliser une réflexion publique. Cette réflexion publique nous est apparue comme souvent stérile parce qu'elle se borne à la réfutation, à la condamnation et au refoulement. Si réaliste qu'il soit, ce film nous conduit pourtant au coeur de notre réalité historique. Il ne s'agit évidemment pas de le prendre à la lettre et d'y croire. Mais les questions qu'il pose ou permet de poser sont d'importance et les messages qu'il délivre, à condition de les interpréter correctement, constitue un signe majeur de notre temps, en ce début du vingt-et-unième siècle.

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