Un reconfinement en trompe l'oeil

Le confinement est une mesure médicale, qui a besoin du concours du pouvoir politique, mais dont la finalité demeure médicale. Si l'on n'a pas cela en tête, il en résulte de nombreuses confusions...

Le confinement est une mesure médicale, qu'on peut aussi bien nommer cantonnement, isolement, quarantaine, etc. C'est une mesure de médecine collective ou hygiénique qui vise à empêcher la propagation d'une épidémie. Du point de vue individuel, elle peut être préventive, même si on ne saura jamais qui elle aura sauvé ; du point de vue collectif, elle est curative puisqu'elle lutte contre une maladie qui vit de se propager par contagion, une maladie sociale. Mais ce qui distingue cette mesure médicale de toutes les autres, c'est qu'elle a besoin du concours du pouvoir politique. Les médecins demandent l'appui du gouvernement pour contraindre les comportements. Toutefois, la finalité demeure bel et bien médicale.

Le confinement, en tant que mesure médicale coercitive, ne peut pas obtenir l'assentiment de toute la population. En démocratie, certes, une mesure politique se doit de rechercher le consensus et l'accord du grand nombre. Mais le confinement n'est pas une mesure politique, le pouvoir politique ne faisant qu'y apporter son concours au titre de moyen. La médecine a toujours su que le malade (individuel ou collectif) n'est pas toujours en mesure de consentir aux soins qui vont lui permettre d'aller mieux. Lors des épidémies, il y a toujours conflit entre les exigences médicales et le désir, chez les populations, de travailler, de commercer, de se distraire.

Dans la situation actuelle, ce qui frappe le plus, c'est la duplicité du gouvernement, pour ne pas dire son hypocrisie. Le reconfinement, en effet, a été proclamé dans une allocution solennelle à la télévision. Les bons principes ont été énoncés et posés clairement. Le premier, c'est la valeur des vies : on ne peut pas laisser se produire une hécatombe (d'ailleurs déjà commencée puisque nous allons bientôt atteindre les 40 000 morts) sans rien faire. Le deuxième, c'est qu'on ne peut pas dissocier l'économie et la santé publique : tant que l'épidémie est là, il est illusoire de vouloir relancer l'économie et il faut procéder par ordre, d'abord guérir et ensuite repartir de l'avant.

Seulement, comme toujours dans le macronisme, une fois les bons principes posés dans de beaux discours, le gouvernement fait le contraire. Le macronisme, c'est : le président dit une chose et le gouvernement en fait une autre. Car, en réalité, il n'y a pas de reconfinement, puisque les gens continuent de travailler, puisque les élèves continuent d'aller à l'école, puisque les dérogations sont si nombreuses au fond qu'elles annulent complètement les principes. Les uns veulent des librairies ouvertes, les autres des magasins de vêtement parce qu'ils ont besoin de s'habiller, et d'autres encore voudront exercer leurs droits civiques, comme de manifester ou d'aller voter. Et cela sans fin, si bien que ce faux reconfinement, ce confinement de principe et de façade, n'aura pas les bénéfices médicaux escomptés. Autrement dit, ce que veulent les gens, c'est un confinement où l'on continuerait à mener à peu près une vie normale, en rognant un peu sur les horaires (couvre-feu) et sur les activités superflues.

Mais le plus intéressant à observer, c'est la manière dont les oppositions politiques, et les gens en général, critiquent le confinement. Un peu comme le taureau fonce dans la muleta sans comprendre qu'il n'y a rien derrière, les politiciens et les gens se laissent mener par un effet de leurre : ils prennent les mots qu'on leur a dit pour la réalité sans voir que, derrière ces mots et ces beaux principes, il n'y a pas de confinement. Ou si peu. C'est une certaine habileté politique, tout de même, que de parvenir à faire croire à un pays, par la magie d'une déclaration solennelle à la télévision, que ce qu'on énonce est ce qu'on fait, alors que ce qu'on fait est précisément l'inverse. Et ce gouvernement par le ruse ne s'applique pas qu'au confinement dans le macronisme. Les oppositions sont en quelque sorte menées par le bout du nez, puisqu'on leur donne des mots en pâture, qu'elles peuvent ronger comme des os, sans plus se soucier ensuite de ce qui se passe réellement.

Et c'est ainsi que les médecins sont pris au piège : ils ne peuvent plus demander le confinement, puisqu'il a été décrété en parole et que ces paroles, par l'opposition même qu'elles suscitent, prennent un effet de réalité contre lequel il est bien difficile d'aller. Pourtant, les médecins savent bien qu'un pseudo-confinement ne peut pas avoir les effets d'un confinement véritable. Car, s'il y a un être qui ne se laisse pas prendre au gouvernement de la ruse, c'est le virus. Si bien qu'on peut craindre une progression de l'épidémie. D'autant qu'à un certain moment, si le confinement (qui n'en est pas un) ne donne pas les résultats escomptés, il risque d'y avoir de l'épuisement, du découragement ("à quoi bon !") et des conduites de désespoir ("advienne que pourra !").

En réalité, il se peut que les épidémies s'éteignent d'elles-mêmes, lorsqu'elles ont fait un nombre suffisant de victimes, et que les mesures prises par les hommes ne soient pas si efficaces qu'ils l'imaginent. On pourrait même se dire que la vie doit continuer, que l'activité humaine doit aller son train, au mépris de ceux qui sont déjà morts, de ceux qui vont mourir. Mais, dans la situation actuelle, on est en droit d'éprouver un certain malaise. Personne, en effet, n'ose assumer le cynisme d'une telle attitude. Et pourtant tous s'accordent obscurément pour la justifier. Chacun, certes, se drape dans ses principes et ses valeurs. Le président se présente, en discours, comme le garant de "nos valeurs". Ses opposants pensent défendre "la liberté", celle d'entreprendre, d'exercer des droits civiques, etc. On a vu, sur une banderole brandit par des manifestants : "Encore debout, demain à genoux". C'est un slogan ridicule parce qu'il passe sous silence ceux qui demain ne seront ni debout, ni à genoux, mais couchés dans un cercueil. Il est vrai que ce qu'il y a de bien, avec les morts, c'est qu'ils se laissent vite oublier. La confusion entre le confinement, qui est une mesure médicale demandée par les médecins pour le bien de tous, et la tyrannie, qui est la suppression des libertés au profit d'un petit groupe d'oppresseurs, est à son comble, au point que les gens n'y comprennent plus rien. Dans la bigarrure pittoresque de cette confusion générale, certains croient le moment venu pour défendre les petits commerces contre les grandes surfaces, ou pour dire que le gouverment méprise les livres et la culture ! Comme si là était la question ! Que des belles valeurs, et chacun en a à revendre ! Mais, les revendiquer en cette situation-là conduit à rendre inaudible l'appel des médecins et des équipes médicales épuisées pour sauver des vies. Derrière les valeurs, ce qui cache, c'est l'acceptation tacite que ma vie vaut bien que d'autres en meurent.

C'est avec une lucidité très grande et encore actuelle que l'écrivain italien du dix-neuvième siècle Alessandro Manzoni, s'intéressant à la peste de Milan de 1630 à partir ce qu'en ont dit des témoins, révèle l'héroïsme qu'il faut aux médecins, dans des situations d'épidémie, pour faire valoir le prix de la vie humaine et exercer leur mission. Il rapporte "le mécontentement et les murmures du public, de la noblesse, des marchands et du peuple", dès que furent prises les premières mesures d'isolement. De deux médecins qui étaient un peu le Comité médical d'alors, il dit que "bientôt ils ne purent plus traverser les places publiques sans être poursuivis d’injures, lorsque ce n’étaient pas des pierres qu’on leur lançait". Les gens s'accordent pour les désigner comme "ennemis de la patrie". Et, ajoute Manzoni : "cette haine s’étendait aux autres médecins qui, convaincus comme les deux premiers, de la réalité de la contagion, conseillaient des précautions, et cherchaient à faire partager à leurs concitoyens cette douloureuse conviction dans laquelle ils étaient eux-mêmes. Les plus modérés parmi leurs censeurs les taxaient de crédulité et d’obstination : aux yeux de tous les autres, il y avait évidemment de leur part imposture et complot bien ourdi pour spéculer sur la frayeur publique". Comment ne pas penser à ceux qui aujourd'hui imaginent que, derrière l'épidémie, il y a un complot pour priver le peuple de ses libertés ou pour vacciner les gens de force à seule fin d'enrichir des industriels ?

Autre temps : mêmes moeurs, mêmes ressorts psychiques, mêmes comportements. En temps d'épidémie, la médecine est un héroïsme, comme on le voit encore actuellement dans les hôpitaux submergés. Et la question qui se pose alors à nous est : jusqu'où faut-il aider les médecins à sauver des vies ? On peut défendre que la vie se poursuit sur le dos des morts qu'elle écrase. Qu'il faut sacrifier des vies pour sauver la société (comme on le fait en temps de guerre), qu'il faut que chacun se débrouille pour se protéger au moins lui-même et n'être pas parmi les victimes, qu'on ne peut pas donner trop de pouvoir aux médecins. Mais, si on défend cette position, il faut au moins avoir l'honnêteté de ne pas se draper avec hypocrisie dans des valeurs humanistes et il faut assumer le tragique du "chacun pour soi". A chacun de voir s'il est d'humeur à s'identifier à ceux qui survivront ou à ceux qui meurent.

L'héroïsme médical, quant à lui, est d'un autre ordre. Camus s'est beaucoup inspiré de Manzoni, et le médecin chinois qui a été réduit au silence par le régime et qui est mort du coronavirus au début de l'épidémie est une bonne illustration de l'héroïsme en question. A chacun de savoir qui est digne d'être admiré. A vrai dire, la peste de Milan s'est arrêtée d'elle-même après avoir fait beaucoup de victimes. Elle ne s'est pas éteinte grâce à la médecine, de même qu'on peut se demander si l'épidémie actuelle nous a laissé un peu de répit grâce au premier confinement ou grâce tout simplement à l'été qui est venu. Il est bien difficile de dire jusqu'où il faut laisser le pouvoir aux médecins. Mais ce qu'en revanche la situation révèle clairement, et ce qui peut mettre certains dans un profond malaise, c'est combien la société et la politique se nourrissent de confusions, d'arrangement avec les valeurs qu'on prétend défendre, d'hypocrisie et de mauvaise foi, de contradictions entre ce qu'on croit faire et ce qu'on fait.

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