Lettre aux Mélenchonistes et aux Hamonistes tentés par l’abstention

Ce billet propose un témoignage sur ce que signifie le racisme ordinaire porté par Marine Le Pen et discute les arguments des gens de gauche tentés par l'abstention aux présidentielles. La lutte contre l'extrême droite ne doit pas s'effacer derrière celle qui combat le libéralisme.

Je m’adresse à vous, parce que, par votre engagement humaniste, par compréhension des méfaits du libéralisme débridé, par l’engagement personnel de Mélenchon à Hénin Beaumont, vous êtes ma famille. Aujourd’hui, je me sens seul.

Mon grand-père recevait régulièrement des paquets. C’était des cercueils sur lesquels on pouvait lire « mort aux juifs ». Ces actes, nous ne les dénoncions pas, nous n’en parlions pas. La France bruissait de ces actes antisémites tus. Nous comptions sur vous et tous les antifascistes pour répandre une ambiance capable de jeter l’opprobre sur ce genre d’actes. Aujourd’hui, vous dites : luttons contre l’extrême droite par l’abstention, c’est-à-dire par le silence. Mais le silence ne suffit pas. Je me sens seul.

L’extrême droite semble faire moins peur aujourd’hui qu’hier. Pourtant, l’antisémitisme fleurit sur Internet. Les actes racistes n’ont pas disparu. Souvent, ils se sont déplacés des Juifs aux Arabes, devenus  la cible privilégiée. À l’hôpital de ma ville, où ma fille a subi une opération extrêmement lourde, les toilettes sont tapissées de graffiti. On peut y lire : « Arabes = four crématoire ». Quelqu’un a barré le mot « Arabes ». Un peu plus loin, figure un « MARINE LE PEN ». Là encore, quelqu’un a barré l’inscription.

         

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Graffito 2 Hôpital Rangueil à Toulouse Graffito 2 Hôpital Rangueil à Toulouse

 

Marine Le Pen a pris quelques distances avec ceux qui expriment ouvertement des opinions racistes ou antisémites. En réalité, elle n’a fait que les reléguer au placard. C’est pourquoi ils s’expriment désormais dans les lieux obscurs et anonymes, jusqu’au cœur de ces endroits où l’on sauve des vies. La vie quotidienne des personnes appartenant à des minorités dites « ethniques » sont confrontés à de nombreux actes de ce type. Vous dites : « combattons en même temps le fascisme et le libéralisme. Deux pierres d’un coup ». Mais l’arme que vous brandissez, c’est le silence. Or le silence est polysémique. Son sens vous échappera. Il le fait déjà. Vous ne direz pas « oui » à Marine Le Pen, mais vous n’aurez pas dit « non ». Vous rêvez d’un silence qui serait un double refus, mais il se mêlera à tous les partisans du « ni…ni ». Et vous n’aurez pas dit non au racisme. N’abandonnez pas les Arabes victimes du racisme.

Vous vous dites que le risque de voir Marine Le Pen arriver au pouvoir est minime et vous faites même des calculs savants sur l’impact de l’abstention et du vote blanc. Ce risque n’est pas très grand en effet, mais il existe et cela suffit pour nous faire trembler. Vous acceptez de le prendre et c’est déjà une forme d’abandon. Au demeurant, l’enjeu n’est pas seulement l’accession au pouvoir du FN, c’est aussi sa banalisation et sa diffusion dans l’opinion. Ne négligez pas l’effet qu’aura un score important de l’extrême droite sur l’ambiance générale et sur les actes tus du racisme ordinaire. Nous sommes des milliers, peut-être des millions à en souffrir.

Certains se cabrent dans leur dignité en arguant de leur engagement contre le fascisme et s’en prennent aux partisans de Hamon, accusés d’avoir empêché Mélenchon de doubler Marine Le Pen et d’accéder ainsi au second tour. Quoiqu’elle se discute, la question se pose en effet, mais elle concerne le premier tour. S’en servir pour le second est tout simplement anachronique. Aujourd’hui, vous êtes face à une autre responsabilité, la vôtre. Les torts des uns ne justifient pas ceux des autres.

Vous dites encore que voter Macron, c’est favoriser le développement de l’extrême droite demain, puisque sa popularité repose sur les conséquences néfastes du libéralisme.  L’argument a sa force, mais il ne résiste pas à l’urgence de la situation : le risque est là, aujourd’hui. Faut-il penser que pour éviter l’élection de Marine Le Pen dans cinq ans, il faut se dispenser de l’empêcher aujourd’hui ? Ou simplement accepter un score élevé dimanche prochain ?

Vous ne voulez pas légitimer une politique libérale contre laquelle vous vous êtes battus. Macron menace les acquis sociaux et risque de poursuivre une politique de rigueur. Certes, mais Marine Le Pen conteste aux étrangers, même à ceux qui sont en règle, le droit de travailler en France à égalité avec les Français. L’intention à peine voilée est de leur rendre la vie impossible. La préférence nationale, c’est une façon de dire aux émigrés de partir et à leurs enfants nés sur le sol national qu’ils ne sont pas tout à fait légitimes. C’est là défendre l’égoïsme sacré de la nation. Mais ils oublient que les enfants des émigrés sont aussi des Français. Ils se pensent comme la mère qui défend en priorité ses enfants, en réalité ils sont la grand-mère qui sacrifie ses petits enfants à l’intérêt supposé de ses enfants. Le libéral ne doit pas vous empêcher de voir le monstre qui est là, devant vous. Il y a une différence entre perdre des acquis sociaux ou subir des délocalisations et se voir contester la légitimité d’être là.

Je fais partie de ces petits enfants d’émigrés. Je vous demande de faire barrage à l’extrême droite. Il s’agit d’abord de l’empêcher d’accéder au pouvoir. Il s’agit ensuite de limiter le message qu’un score élevé lui permettrait de répandre dans l’opinion. Ne sacrifions pas à la lutte contre le libéralisme celle qui s’oppose à l’extrême droite. VOTONS MACRON.

 

Jean –Marc Luce

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