LE SUBLIME EST MORT La COP21 est aussi un événement esthétique

Si de nombreux d'articles portent sur enjeux environnementaux, économiques et politiques de la COP21, personne n'a mesuré la mutation esthétique qu'elle représente. Elle entérine pourtant dans ce domaine l'aboutissement d'un long processus qui est l'effacement du sublime, l'une des deux catégories esthétiques héritées de l'âge classique et du romantisme.

Les chefs d’État et de gouvernement réunis au Bourget pour la COP21 doivent décider rien moins que de l’évolution climatique à venir. Jamais, dans l’histoire, l’Homme n’avait eu à prendre une pareille décision. Chacun connaît la signification politique et économique de l’écologie. Des partis sont nés depuis longtemps déjà pour l’expliquer. Chacun connaît aussi l’obligation morale qu’elle représente. Mais les politiques et les journalistes sont-ils conscients que le virage écologique est aussi un virage esthétique majeur ?

En effet, le rapport à la nature n’est pas qu’un rapport aux ressources de demain, car l’homo aestheticus fait d’elle un paysage. Ah ! Se mettre à l’abri pour contempler l’Océan déchaîné, monter en haut d’une montagne pour y voir l’horizon infini passer par-dessus les monts émergeant des nappes nuageuses, attraper un peu de cet air immense dans ses poumons, regarder dans le ciel les étoiles, semées dans l’infini de l’espace depuis si loin que leur lumière est une échelle temporelle ! Le lecteur est peut-être encore sensible à ces spectacles grandioses où l’homme se sent peu de chose, et où pourtant il jouit de la conscience de sa petitesse, car cette conscience, paradoxalement, le grandit. Ces sentiments, souvent puissants, que l’on peut ressentir au spectacle du grandiose de la nature, ont nourri poètes et artistes depuis la fin du XVIIIe s. Caspar Friedrich peint en 1818 Le voyageur contemplant une mer de nuages. Devant le cirque de Gavarnie dans les Pyrénées, « où Paris flotterait comme un essaim du soir », Victor Hugo écrit en 1870 (Dieu, Autres voix, v. 1120): « Vois : l'homme fait ici le bruit de l'éphémère ».

Ce sont là peintres et poètes d’autrefois. Pourtant le randonneur qui sillonne les montagnes hérite encore parfois de ce sentiment de l’immensité et de la puissance de la nature face à la condition humaine, faible et éphémère. C’est la grande innovation esthétique de la fin de l’âge classique et du romantisme, et elle porte un nom : le sublime. Au XVIIIe siècle, Burke pour la première fois en avait fait une catégorie esthétique, distincte de celle du Beau, Kant l’a reprise et en a proposé une analytique, Hegel en a fait un moment de l’Histoire, et le sublime a encore son philosophe dans la France d’aujourd’hui : Baldine Saint-Girons. Kant en a donné plusieurs définitions, dont celle-ci : « Est sublime ce qui, par cela seul qu’on peut le penser, démontre une faculté de l’âme, qui dépasse toute mesure des sens ». Paradoxe du sublime : il est le sentiment en soi du dépassement de soi.  

Mais le XIXe s. a passé et le sublime s’efface peu à peu du monde. L’évolution historique nous y aide. En détruisant plus d’êtres humains que n’importe quelle catastrophe naturelle, les deux guerres mondiales ont hissé l’homme au rang de titan destructeur. La bombe atomique, sorte de soleil miniature artificiel, en a fait un acteur cosmique. Comment se sentir petit face à la nature après ces événements ? L’individu reste petit, pas l’Homme.

Il est des attentats plus pacifiques au sentiment du sublime. En mettant le pied sur la lune, le 20 juillet 1969, l’homme a étendu son rayon d’action au-delà de son astre. Peu de temps après, les frères Jacques chantaient :

Pleurez Pierrots, poètes et chats noirs,
La Lune Est Morte, La Lune Est Morte.
Pleurez Pierrots, poètes et chats noirs,
La Lune Est Morte ce soir...

Certes, les marcheurs de la lune n’ont pas pollué grand-chose et ne se sont attaqués à rien de vivant. Pourtant, en détruisant de vieux rêves, les héros de la conquête spatiale ont donné un formidable coup de pousse au grand virage esthétique de notre modernité, car partout où l’homme s’étend, le sublime régresse.

Le développement de la pollution, si général qu’il atteint l’immensité, est un autre coup porté au sublime. Allez en forêt de Fontainebleau : vous respirerez l’air vicié que Paris vous envoie. Sur la petite île grecque de Délos, rocher battu des vents au cœur des Cyclades en mer Égée, des spécialistes venus avec des pièges à pollution ont retrouvé les particules rejetées par les véhicules athéniens.  Des îles de déchets se forment sur les mers, des fragments d’appareils aérospatiaux errent dans l’espace. Il n’y a pas de refuge à la pollution et la montagne peinte par Friedrich a aujourd’hui perdu sa pureté. Partout où la pollution se trouve, elle vous renvoie à l’Homme. Chacun le sait. La conscience écologique a fini même par recouvrir la conscience de la Nature. Lors du terrible tsunami du Japon en mars 2011, le drame écologique de Fukushima a, en Occident, plus occupé les esprits que la catastrophe naturelle.

Le réchauffement climatique en cours est le dernier coup porté contre le sublime. C’est cette mutation que cristallise la COP21. Malgré les tiraillements et les refus de quelques pays de limiter leur production de dioxyde de carbone, la conférence est la manifestation d’une prise de conscience planétaire du risque écologique pour le climat. Elle valide une fois pour toute et pour tout le monde le constat que la biosphère est devenue une anthroposphère. On le savait depuis longtemps, mais la conférence en indique une prise de conscience officielle et planétaire.  Or, elle est terrible, cette prise de conscience. Désormais, l’homme n’est plus le même devant la montagne, car il sait que même ses hauteurs sont polluées ; il n’est plus le même face aux glaciers, car il observe leur rapide régression ; il n’est plus le même face aux tempêtes, car il les lui-même a provoquées par son mode de vie. Le Prométhée de Goethe, partisan de l’humanité, se révoltait contre Zeus. Il a si bien réussi qu’il menace le monde. Qui peut encore se sentir petit face à la nature ? Cela fait bien longtemps que Paris et sa région sont plus grands que Gavarnie. Désormais, le grandiose n’indique plus la petitesse humaine. Le monde est dans la main de l’homme, et ce dont il ne sait pas se servir, ce n’est pas du monde, c’est de sa main. Quand il contemple la nature, il contemple son œuvre, et l’image qu’elle lui renvoie n’est pas  flatteuse.

La pensée écologique même porte en elle la mort du sublime. En 1948, Fairfield Osborn dans La Planète au pillage (1949 pour l’édition française), l’un des pionniers de la prise de conscience écologique mondiale, dénonçait, au sortir de la seconde guerre mondiale, une autre guerre : « Cette autre guerre, c’est celle de l’homme contre la nature ». Il parlait encore de la nature. Aujourd’hui, les écologistes l’ont depuis longtemps remplacée par l’environnement. L’homme n’évolue plus dans la nature, mais dans un écosystème, soit dans un système clos, à mille lieues de toute idée de dépassement. N’allez pas croire qu’un succès de la COP 21 restaurerait la sensibilité d’antan. Si le monde parvient à limiter dans les faits le réchauffement planétaire à deux degrés, voire moins, l’homme ne contemplera dans la nature préservée que sa propre retenue. La nature était grandiose, et, chez les esprits religieux, elle était l’image d’une transcendance. Sans doute, tant que des  randonneurs chercheront les plus belles vues, jamais l’environnement n’abolira le paysage, et certains éprouveront encore le vieux sentiment du sublime, mais ce que leur dit la COP21, c’est que la nature est fragile et que le spectacle qu’ils recherchent a besoin de leur protection. Ce qui se signe au Bourget, c’est la mort du sublime. Notre être au monde ne sera plus jamais le même. La conscience écologique est aussi une révolution esthétique.

 

 

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