Une piste pour faire du chômage un atout économique : la création d’un secteur protégé

Nous vivons depuis plusieurs décennies avec du chômage de masse, et les derniers chiffres sont loin d'être encourageants. Même si on peut espérer une décrue prochaine, même si une autre politique obtiendrait peut-être des résultats meilleurs, il faut s'attendre à vivre encore longtemps avec cette réalité : des millions de sans emplois en France. Plutôt que de proposer une recette miracle, je réfléchis à une autre façon d'organiser la vie des personnes personnes frappées par ce mal endémique de nos sociétés. Les lecteurs trouveront ici une réflexion, un peu longue, mais que je soumets à leur critique, car j'en mesure encore mal les avantages et les inconvénients :

Commençons par un petit conte. Imaginons que, par une opération mystérieuse, un mauvais tour que nous aurait joué quelque puissance malicieuse, toutes les personnes qui ont un travail disparaissent, avec le poste qu’elles occupent. Plus de commerçants, plus d’industriels, plus d’agriculteurs, plus d’enseignants etc. Il ne resterait que les chômeurs. Que se passerait-il alors ? La population qui subsisterait s’élèverait, en France, à 3,5 millions, soit l’équivalent de l’Estonie et de la Lettonie réunies. Dans un premier temps, ce serait, certes, la misère et la panique. Mais peu à peu, on verrait une personne se mettre à fabriquer des chaussures, une autre à cultiver des tomates dans son jardin ou à exploiter les champs abandonnés et mettre en vente sa production, un autre tailler des costumes, un autre proposer ses services pour faire l’école aux enfants etc. Autrement dit, peu à peu, toute une activité productive ferait son apparition, aboutissant à la création d’une nouvelle économie. N’oublions pas : il y a autant de chômeurs que la population entière de deux pays européens, il y a donc de quoi reconstituer une économie entière.

Qu’on se rassure. L’auteur de ce conte n’est pas suicidaire ; il ne propose pas de faire disparaître tous ceux qui occupent un poste, mais cette petite histoire permet de mettre en évidence un point qui lui paraît tout à fait essentiel : le chômage de millions de personnes n’est pas simplement un poids pour la société qui doit les indemniser et les aider à retrouver un emploi, c’est une gigantesque perte sèche de tout ce que la population concernée serait à même de produire, si  elle n’était pas mise dans l’impossibilité économique de le faire. Autrement dit, le chômage est avant tout et fondamentalement un immense gâchis pour la société. La question est maintenant de savoir si l’on ne pourrait pas rendre productive au moins une partie de la population de ces chômeurs, pendant la période qu’ils passent dans cette situation douloureuse.

Au lieu de présenter un plan pour résoudre le chômage en tant que tel, par je ne sais quelle recette miracle, ma proposition est d’offrir aux personnes qui ont perdu leur emploi la possibilité d’entrer dans un secteur protégé dans lequel elles seraient susceptibles de recréer une économie secondaire. Il y aurait donc un secteur concurrentiel, celui de l’économie mondialisée actuelle, et un secteur protégé. Mais comment établir la frontière entre les deux ? Par une monnaie spécifique que j’appelle ici, à titre expérimental, le Franc solidaire (ou l’Euro solidaire si le projet était soutenu par l’Europe). Chaque chômeur recevrait, en plus de ses allocations habituelles (qu’il faut absolument maintenir telles quelles), une somme mensuelle émise dans cette nouvelle monnaie, avec laquelle il serait invité à échanger des biens avec les autres chômeurs. Ainsi, qui souhaite fabriquer des chaussures ou des vêtements, ou encore cultiver des tomates dans son jardin, trouverait une clientèle dédiée. On organiserait localement des marchés pour faciliter les échanges, et on créerait des sites commerciaux spécifiques sur la toile. On pourrait appeler ces lieux d’échange des « marchés de la solidarité » et l’économie ainsi créée « l’économie solidaire ». Ainsi un chômeur continuerait à vivre normalement avec ses allocations, mais pourrait en plus, s’il le souhaite (et uniquement s’il le souhaite), fréquenter ces marchés et vendre sa production ou ses services à quiconque détient des francs solidaires.

La nouvelle monnaie serait émise par une banque spécifique : la Banque solidaire. Le Franc solidaire serait convertible dans un sens seulement. Une personne qui appartient au secteur « concurrentiel » pourrait donc acheter ce qu’elle souhaite sur les marchés de la solidarité, mais devrait auparavant changer de l’argent auprès de la banque. Plus il y aura de gens de l’économie concurrentielle qui achèteront des produits  de l’économie solidaire, plus la Banque aura de devises, et plus sa capacité de financement augmentera. En revanche, il ne sera pas possible, au moins dans un premier temps, de changer les francs solidaires en euros. La mission de la banque sera aussi de régler la masse monétaire en fonction de la production du secteur protégé, afin d’éviter qu’elle soit trop dévaluée auprès des personnes qui en ont l’usage. Elle devra aussi éviter une concurrence déloyale en faveur du secteur protégé qui mettrait à mal les entreprises du secteur concurrentiel.

Pour pouvoir produire, les chômeurs auront besoin de produits divers et d’un outillage qu’il leur faudra acquérir en euros. La seconde mission de la Banque solidaire serait donc de constituer des fonds d’investissement permettant de financer l’équipement de nos nouveaux entrepreneurs. Ainsi, le cordonnier qui a besoin de cuir et d’outils pourrait obtenir les prêts, voire les subventions nécessaires à leur acquisition. Si la convertibilité de la nouvelle monnaie n’est envisagée que dans un sens, rien n’empêche une personne ou une entreprise qui a remporté quelques succès sur le marché solidaire de se lancer ensuite dans le marché concurrentiel, mais elle devra alors désormais se financer auprès d’autres établissements bancaires.

Certaines activités demandent un investissement plus important que d’autres, ce qui est contradictoire avec le statut transitoire des personnes bénéficiant de l’économie solidaire, puisqu’elles sont destinées à retrouver du travail. C’est pourquoi nous envisageons aussi des investissements dont la banque solidaire resterait propriétaire. Prenons l’exemple du secteur des garagistes. La banque pourrait mettre à la disposition des chômeurs qualifiés des ateliers de réparation automobile entièrement équipés. Ils pourraient ainsi offrir leurs services aux détenteurs de francs solidaires. Quand ils retrouvent du travail dans l’économie concurrentielle, l’atelier servirait à d’autres personnes sans emploi de la même branche.

 

Tentons d’évaluer les avantages de la proposition. Ils sont de deux types. Il y a d’abord des avantages pour les chômeurs eux-mêmes, à la fois sur le plan économique et moral ; il y a aussi des avantages sur le plan du coût de l’opération. Examinons d’abord les permiers :

-          Le premier avantage pour les chômeurs serait une augmentation de leur niveau de vie, puisque d’un côté, ils auraient une activité générant des revenus, de l’autre l’accès à un marché réservé. Certes, beaucoup de produits, surtout au début, n’auraient pas la même qualité que ceux du secteur concurrentiel, mais ils auraient l’immense avantage d’être économiquement accessibles à tous les acteurs de cette économie solidaire.

-          Sur le plan humain, pour des personnes qui, en l’état actuel, tombent dans la désespérance, le fait même d’avoir une activité et des revenus complémentaires serait un puissant réconfort. Notre projet est donc de nature à restaurer la dignité des personnes.

-          Le simple fait d’avoir une activité complémentaire améliorera sensiblement leur employabilité dans le secteur concurrentiel, car une activité productive est toujours un bon point sur un CV.

-          Les personnes ou entreprises qui ont du succès auront le pied à l‘étrier pour se lancer dans le secteur concurrentiel. Ce peut être un facteur de croissance pour toute l’économie de la zone concernée.

-          Dans le cas où l’opération remporterait un succès total, au-delà de tous nos espoirs, et que les marchés solidaires seraient assidument fréquentés par les personnes de l’économie concurrentielle, les produits du secteur protégé rejoindraient en valeur ceux du secteur ouvert. La Banque solidaire aurait assez de devises pour établir la convertibilité des deux monnaies dans les deux sens et les deux systèmes finiraient par se fondre l’un dans l’autre. Dans ce cas, nous aurions résolu le problème du chômage. Mais il n’est pas nécessaire de se placer dans une optique si miraculeusement optimiste pour tirer des bénéfices appréciables du système que nous proposons.

Les avantages concernant le coût de l’opération sont également à prendre en considération :

-          La constitution d’une banque d’investissement et d’une monnaie solidaire ne nécessite pas des sommes considérables. Naturellement, il faudrait des études plus approfondies pour en chiffrer le coût réel, mais on peut déjà dire que ce dernier serait incomparablement moindre que celui de l’emploi aidé par exemple. Il s’agit donc d’une opération bon marché, ce qui, dans un contexte d’assèchement des ressources de l’état, est particulièrement appréciable.

-          Un autre avantage est qu’une telle opération peut être tentée à des niveaux différents : au niveau européen et au niveau national, bien évidemment, mais aussi à un niveau local. C’est d’ailleurs à ce niveau local que des expérimentations peuvent être tentées pour mesurer l’efficacité du système et en évaluer les forces et les faiblesses. Toutefois, une économie solidaire de ce type ne peut pas non plus être réalisée à une échelle trop petite. En effet, si le nombre de personnes impliquées est trop réduit, et la masse des produits proposés trop petite, ceux qui font l’effort de vendre en francs solidaires, n’ayant pas assez de choix pour leurs achats, ne pourraient dépenser l’argent récolté. Ils renonceraient vite. Une étude de faisabilité pourrait peut-être établir quelle est la taille minimale d’un marché solidaire viable. Une telle opération suppose donc une préparation et une organisation qui garantisse dès le départ sa viabilité. Elle le sera d’autant plus si les organisateurs veillent à aider au développement d’activités complémentaires.

 

La proposition que nous faisons a donc de multiples avantages : efficacité sociale et économique, faible coût, faisabilité à l’échelon local. Elle présente néanmoins un risque auquel il nous faut être attentif : celui de placer les membres de l’économie solidaire dans un monde à part et de créer ainsi de l’exclusion. C’est précisément pour éviter cela que nous avons indiqué dès le départ que les chômeurs ne devaient pas perdre leurs indemnités. La société ne devra pas se défausser de ses obligations sur l’économie solidaire. La vocation des personnes actives au sein de cette dernière n’est pas d’y rester toute leur vie, mais d’y trouver un accompagnement salutaire pour reprendre pied dans l’économie concurrentielle, soit en y trouvant un emploi, soit en faisant passer leur unité de production d’un système à l’autre. Il faut organiser et penser non seulement l’entrée dans l’économie solidaire, mais aussi la sortie.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.