Théâtre - Histoire de Marie de Brassaï

La pièce "Histoire de Marie" de Brassaï ou la voix du Populo ! Samedi 19 janvier - 20h - Romans-sur-Isère - Théâtre de la Courte échelle.

Il y a deux ans environ, j'ai mis en scène, à sa demande, Hélène Huret dans le rôle de Marie du texte "Histoire de Marie" de Brassaï. La pièce fut présentée en avant-première dans un petit village des contreforts nord du massif central. Dès cette présentation nous avons su que nous avions fait mouche. Le public, très populaire et assez peu familier des présupposés théâtraux fit un accueil magnifique au personnage, pourtant ambigu, de Marie et à l'interprétation qu'en faisait Hélène. Puis nous l'avons présenté à Montreuil, près de Paris, à la Parole Errante alors sous la protection d'Armand Gatti. Au cours de plusieurs représentations le public fut encore enthousiaste . La parole de Marie rencontrait un écho particulièrement fort et de nombreux spectateurs venaient nous dire leur émotion.

Ce succès est dû, je crois, au fait que ce texte, que Brassaï a écrit en 1947 en reprenant avec beaucoup de finesse et d'art ce que lui disait sa femme de ménage, permet d'entendre une parole prolétarienne dégagée, de la part de l'auteur, de toute visée idéologique, et qui en fait reconnaître la qualité particulière. Et cette parole particulière de 1947 a encore valeur aujourd'hui. Comment lutter ? Comment m'arracher de la gueule du lion ?

Le succès est dû aussi à la magnifique interprétation d'Hélène Huret.

Hélène Huret - Marie © Christiane Passevent Hélène Huret - Marie © Christiane Passevent

Et dans ce moment de contestation que connaît notre époque, cette pièce montre les possibilités d'un théâtre populaire, humaniste et en ce sens engagé. Car les propos que tient Marie, le constat, voire le procès qu'elle fait de son monde ne sont pas si éloignés des préoccupations de nombreux citoyens aujourd'hui. Ils peuvent même éclairer ce qui se joue. La pièce montre en tous cas que le mouvement des "Gilets jaunes" ne tient pas à un dysfonctionnement passager de l'époque, mais qu'il a des causes enracinées dans l'histoire. Cette pièce montre aussi qu'un théâtre attentif a encore la possibilité de dire son époque, de nommer des choses et ce faisant de participer à sa construction.

Nous avons joué au Théâtre Mazenod, à Marseille rue d'Aubagne quelques jours avant la catastrophe qui a enseveli huit personnes. Dans le théâtre, Marie, se plaignant de la vétusté de son logement disait ceci :

"LE TROP PLEIN.

J'en ai assez du Trop plein !

Ça crache quand on allume le Chauffage central.

Ça crache quand on éteint le Chauffage central.

Ça crache comme une bouche-d'eau, comme un robinet.

Et c'est moi qui reçois tout le Trop-plein!

J'en suis inondée.

Mes murs sont tout trempés. Mes fils d'électricité tout mouillés. Mon compteur rempli d'eau.

Y a un coussi-cuit dedans.

Depuis deux ans j'ai pas de lumière, j'peux pas allumer mon réchaud.

J'ai mis ma bassine sur mon armoire, ma casserole sur ma chaise

Mais l'eau du Trop-plein tombe de partout.

La nuit, je reçois l'eau dans mon lit, en plein visage.

J'ai beau mettre mes lunettes, l'eau du Trop-plein pénètre dans mes yeux.

Ils sont tout rouges, tout abîmés."

Mais Marie tient aussi des propos qui semblent contradictoires avec son extraction sociale.

" Les gens qui peuvent plus travailler à soixante-cinq ans, les gens qui sont pas fichus de se faire des économies, qu'ils crèvent sous les ponts."

Et c'est bien ce qui fait la grandeur de ce texte. Marie n'est pas un personnage symbolique porteur d'une idée romantique d'une classe sociale, mais un personnage complexe, plein de paradoxes, vivant !

Et bien actuel.

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