Dire Gatti avec une plume de Rita la Mouette

Demande d'étudiants strasbourgeois : vous avez travaillé avec Gatti, pouvez-vous nous raconter cette rencontre ? Récit.

J'ai répondu à la demande d'étudiants strasbourgeois à la suite d'un colloque qu'ils avaient organisé, de raconter ma rencontre et ma collaboration avec Armand Gatti car c'est pour moi l'occasion de dire encore l'artiste majeur qu'il est.

Ma première rencontre avec Gatti se situe en 1984. Ayant créé avec quelques camarades une compagnie de théâtre à la fin d'une formation à l’« Atelier-cours Charles Dullin », nous étions, après une première production, en quête de mots. Le théâtre était pour nous une évidence. Sans en rechercher profondément les motivations, sans doute dissemblables, et certainement obscures, nous étions animés du seul besoin d'être de la jeunesse. Et il nous semblait qu'une scène de théâtre était un bel endroit pour être surtout si nous étions de bonne compagnie. Nous présentions notre projet théâtral, avec un extrait du Don Quichotte dans lequel Quichotte exhorte Sancho à prendre en affection « la comédie...ainsi que ceux qui représentent les pièces et ceux qui les composent ; car ils servent tous grandement au bien de la république... » Nous précisions que nous n’oubliions pas que l’acte théâtral était un acte politique. Alors, jouer. Mais quoi jouer ? Quel texte, quels mots dire sur la scène dont nous soyons convaincus de la nécessité. La poésie prenait une grande place dans nos séances de travail.

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Notes de travail en Ulster

L’un d’entre nous apporta alors « Note de travail en Ulster », le livre-album que l’équipe qui avait suivi Gatti en Irlande du nord pour le tournage de « Nous étions tous des noms d’arbres » avait rédigé sous sa direction. Dans ce livre il y avait la transcription des poèmes que Bobby Sand, un jeune Irlandais militant républicain,  avait écrit dans sa cellule de la prison de Maze, nommé aussi Long Kesh par les républicains. Son incarcération et les grèves de la faim successives et fatales qui avaient suivi la sienne pour obtenir le statut de prisonnier politique ont été concomitantes avec la présence de Gatti en Irlande. Des images des obsèques de Bobby Sand figurent dans son film. Ce fut pour nous une évidence ; nous dirions ces poèmes. Nous les avons mêlés à des poèmes français qui étaient sensés faire écho ou donner du relief à ceux de Bobby Sand. Curieusement, car je saurai plus tard que c’est une technique purement gatienne, nous commencions le spectacle en énumérant les noms des 10 jeunes Irlandais morts en prison à la suite de leurs grèves de la faim. Nous avions intitulé le spectacle « H-Block poésie », H-Block étant pour des raisons architecturales un autre surnom de la prison de Maze - Long Kesh.

Nous ne rencontrâmes pas Gatti à ce moment. Il était à Toulouse.

Mais ce travail m’avait mis son nom en tête. Et les années suivantes, comme il s’installait à Montreuil, j’eus l’occasion d’assister à plusieurs reprises à des lectures qu’il donnait.

Puis je m’éloignais du théâtre.

J’y revins au bout du siècle. Je remettais le pied à l’étrier avec l’aide de Pierre Debauche. On reparla de Gatti.

Don Qui ?

J’allais en 2001 ou 2002 assister à la lecture qu’il faisait de « Didascalie se promenant seule dans un théâtre vide » au théâtre de La Colline à Paris. La grande salle était pleine et Gatti à la fin de sa lecture majestueuse fut longuement acclamé. La performance m’avais laissé pantois. Le texte que je venais d’entendre, dont je n’aurais pas su dire un mot, m’avait quasiment envoûté. Je m’étais laissé bercer par les mots, le rythme de la voix et les gestes amples qu’il faisait pour se débarrasser des feuilles lues, comme si elles tombaient d’un grand arbre qui peu à peu se dépouillait.

A la fin des fin Gatti annonça qu’une « expérience » commençait à Montreuil et que chacun pouvait y participer. Dans les jours qui suivirent j’appelais la Parole errante pour m’inscrire et on me dit qu’il suffisait de me présenter un jeudi soir, me semble-t-il à 18 heures.

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Nous étions un groupe d’une quinzaine de personnes. Certains partiront, des nouveaux arriveront et cahin-caha nous irons au bout de l’expérience. Elle devait aboutir à une pièce de théâtre qui s’écrirait à partir des « qui je suis ?», « à qui je m’adresse ?» augmentés exceptionnellement pour cette expérience de « qu’est-ce que je propose ? » que chacun devait rédiger. Nous nous retrouvions donc un soir par semaine. Chacun lisait ce qu’il avait écrit, Gatti commentait, quelques fois durement, encourageait, provoquait. Il parlait aussi beaucoup en réaction à ce qui était lu, mais rarement directement sur le propos. J’avais le sentiment qu’il versait un flot, une tempête de mots pour éveiller, pour nourrir, pour saouler, presque au sens premier, les impétrants que nous étions. Il y avait quelque chose d’un rite chamanique. Gatti semblait pratiquer l’art de la vaticination dans le sens noble du terme dont il est dit qu’elle une perception qui offre la possibilité de parler ou d’enseigner comme un être inspiré. Le vate est celte comme Gatti. C’est un poète qui révèle l’inexprimable de façon allusive et allégorique et son art ne prend pas en compte un déroulement linéaire classique du temps, mais lui permet d’imaginer que l’effet peut précéder la cause. Gatti inventera que la mouette Rita, que le commandant Charcot libéra de sa cage au moment du naufrage de son bateau d’exploration le Pourquoi pas ? en 1936 viendra tourner au-dessus du poteau d’exécution de Jean Cavaillès en 1944 porteuse de l’esprit de son ami Pépito mort dans le naufrage.

Gatti suggérait aussi beaucoup de lectures qui étaient, je le saurai plus tard, les lectures « piliers » d'un moment. En ce temps, il y avait par exemple « L’éternité par les astres » de Auguste Blanqui qui avait l'avantage d'être tout à la fois anarchiste, prisonnier, communard, écrivain et d'oser des spéculations cosmologiques qui rapprochaient Gatti de sa chère physique quantique sur laquelle nous devions aussi nous informer.

Puis pour des raisons qui ne nous furent pas vraiment données, l’idée de la pièce fut abandonnée pour être remplacée par un film. Le choix qui avait été fait d’un rendez-vous hebdomadaire ne convenait pas à Gatti. Il y avait souvent des absences, des retards, des contre-temps. Cela ne permettait pas de faire le travail avec toute l’énergie qu’il aurait aimé y trouver. Le film fut à son tour abandonné et c’est un recueil de textes qui a été l’aboutissement de cette expérience. Il fut intitulé « Don Qui ?», un des noms de résistant de Gatti.

Au cours de cette expérience, je m’attachais à lui, un peu comme on le dit du personnel de maison, et il montra un certain plaisir à ma compagnie.

Nous avions au cours de nos séances évoqué assez souvent le Y-king que Gatti tenait en estime à l’intérieur de sa mythologie chinoise. Je m’étais moi-même beaucoup intéressé à cet ouvrage et je maîtrisais la technique des tirages. On me demanda donc de faire une démonstration avec les tiges d’achillée. L’exagramme n° 4 fut tiré et l’oracle précisa « Ce n’est pas le maître qui cherche le jeune fou, mais c’est le jeune fou qui cherche le maître ». Comme j’avais fait le tirage « à mon compte » pouvait-on dire, la sentence impressionna.

Et le jeune fou rechercha le maître.

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La Rose Blanche

Je vins alors très régulièrement à La Parole errante. Jean Jacques Hocquard favorisa l'installation de la nouvelle compagnie de théâtre, composé de jeunes comédiens et comédiennes à l'émergence de laquelle je participais. Nous y avions un bureau et nous disposions de salles de répétition.

Pendant  l'expérience « Don Qui ?», en plus des ouvrages suggérés par Gatti j'avais commencé une lecture attentive de son œuvre. Son théâtre édité chez Verdier (avant La traversée des langages) et l'imposante « Parole errante ».

Le premier travail de plateau que je fis à partir de l’œuvre de Gatti, l'a été à sa demande. Il avait répondu à la sollicitation d'une association théâtrale de professionnels de la santé de l’hôpital psychiatrique de Ville-Evrard. L'association n'avait pas de visée thérapeutique pour les patients, mais s'était constituée pour que, entre autre, à l'occasion des représentations, des gens soient amenés à pénétrer dans l'hôpital ce qui permettait ainsi peu ou prou sa déghettoisation. Mais là encore, des réunions hebdomadaires le week-end, les présences irrégulières des volontaires pour des raisons personnelles ou d'emploi du temps professionnel ne convinrent pas à Gatti.

Un jour, donc, il me demanda de prendre le relais.

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Gatti avait proposé de travailler sur son texte « Ne pas perdre de temps sur un titre. Que mettez-vous à la place ? Une rose blanche.»

Impressionné par la commande, j'embarquai dans l'aventure la jeune équipe de la compagnie Grand Théâtre.

Ce texte fait partie des quatre textes que Gatti a écrits en 1968, après mai, et réunis sous le titre générique de « Petit manuel de guérilla urbaine »

Je découvrais, en acte, un texte qui réunissait de nombreux traits de l'écriture et de la pensée gatienne.

La Rose blanche, fait référence au groupe étudiant allemand de résistance au nazisme créé par Hans et Sophie Scholl, dont tous les membres pratiquement furent exécutés ou périrent en détention. L'ironie mordante, voire la déception de mai, de Gatti est dans le titre. Dans un autre texte de la même époque, il faisait allusion aux intervenants qui dans une assemblée s'emparaient du discours pour noyer l'assistance dans un flot de paroles et face auxquels il proposait de sortir un saucisson et une bouteille de vin pour banqueter en attendant que ça passe. Le titre évoque les tergiversations, le questionnement sans fin qu'on rencontre souvent dans les assemblées qui voulant être sûres d'avoir totalement cerné le problème épuisent les participants. Face à cela, la réponse est courte, lapidaire : Une rose blanche. La rose blanche des combattants, des résistants jusqu'à la mort pourtant ivres eux-aussi de leur jeunesse. Non sans doute qu'il faille à tout prix « mourir pour la cause », mais parce qu'il faut se nourrir du lien de fraternité que l'on peut établir à travers le temps avec ces grandes figures dont les actes ont été portés par leur verbe et leur conviction profonde.

Au-delà du titre, le texte est emblématiquement gattien. Il mêle dans une drôlerie et un humour féroce (ce que je n'avais pas su voir à l'époque, il m'a fallu les conversations que j'ai eues avec Eric Salama pour m'en rendre pleinement compte) des professeurs d'université diversement compromis dans la pensée marécageuse, répondants aux noms de Grand papa, Moyen papa, Petit papa...des envoyés d'une agence de renseignement américaine armés du polygraphe (le nom savant du détecteur de mensonge et symbole de la croyance à la toute puissance de la machine) tous, au bout du compte mis en échec par la contestation de l’étudiant Hans Scholl, qui disparaît d'ailleurs pour n'être bientôt plus que Rose blanche. Et c'est seulement cette rose blanche qui tient le pouvoir en échec. Gatti fait alors de cette rose et de ce qu'elle représente le symbole d'un acte qui est maintenant de toute éternité et qui sera ou devra être au cœur de tous les combats. Les personnages ne sont ni bons ni méchants. Ils font ce qu'ils ont à faire avec une incroyable et souvent stupide bonne volonté. Certains glissent même vers la contestation tandis que n'est pas absente l'hypothèse (lucidité quasi prophétique) que, passé l'époque de la contestation juvénile, les étudiants s’installassent sans vergogne dans les meubles de leurs pères.

Hans Scholl annonce Jean Cavaillès. Pour Gatti, ils sont du même bois, de la même extraction. Avant guerre, Hans et Sophie Scholl sont séduits par les mouvements de jeunesse de la nouvelle Allemagne. Ils y adhèrent, mais bien vite leurs yeux se dessillent et leur prise de conscience est fulgurante. Ils décident alors d’agir, de lutter car c’est la seule chose possible, qui soit en accord avec leurs convictions et leur être profond. Rien ne prédestine non plus Jean Cavaillès le professeur d’épistémologie à entrer en résistance. Il est germanophone et même germanophile. Il n’appartient à aucun parti politique et ne craint pas d’être appelé pour le STO. Il est cependant un des premiers, sinon un des seuls à s’inquiéter de ce qu’il voit l’Allemagne devenir au cours d’un long séjour qu’il y effectue dans les années 1937-1938. Il fondera un des plus importants réseaux de résistance, non parce qu’il y est poussé par des circonstances, mais parce qu’il pense que c’est la seule chose juste à faire. Il devient chef de réseau pour des raisons éthiques et morales. C’est cette grandeur là que Gatti magnifiera dans les textes de la traversée des langages dont Cavaillès sera le héros.

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La Machine excavatrice

En même temps que nous faisons ce travail à Ville Evrard nous montons, avec la seule compagnie Grand Théâtre, cette fois-ci un autre texte issu du petit manuel de guérilla urbaine. « La Machine excavatrice pour entrer dans le plan de défrichement de la colonne d’invasion Che Guevara » Comme son nom l’indique, le texte est consacré à la révolution cubaine. Mais, comme son nom ne l’indique pas, il est aussi consacré à la relation amoureuse. A vrai dire même, les rôles sont pris dans la tourmente des passions. Passion révolutionnaire et passion amoureuse. C’est aussi un texte très onirique dans la lignée du film « El otro Cristobal »

La compagnie manquant de garçons, les rôles des deux amants furent interprétés par deux jeunes femmes. Ce ne fut pas sans intérêt. Le décalage obtenu par rapport au texte qui présentait bel et bien un couple hétérosexuel faisait ressortir la sensualité, donnait plus de relief aux déclarations de l’un (l’une) ou de l’autre qui auraient pu paraître anecdotiques comparées au thème de la révolution et de la lutte armée, mais sans doute au détriment comme le fit remarquer Stéphane Gatti de l’expression d’une torride passion caraïbéenne que je n’avais pas demandée aux deux jeunes comédiennes.

Ces deux pièces furent représentées seulement à l’occasion de « écrire en mai 68/Armand Gatti » à Montreuil.

Si Gatti m’avait confié ces tâches, c’est parce que l’année précédente, à l’occasion de la 9ème édition d’un festival de théâtre que j’avais initié dans un petit village de l’Indre et qui lui était consacré nous avions produit un spectacle « Armand Gatti est-ce un nom d’arbre ? » écrit par Julien Luneau et qui l’avait enchanté.

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Le Poème de Berlin

Par la suite, j’animais à la Parole errante un atelier de lecture consacré à l’œuvre de Gatti. Nous en présentions quelques-unes dans un cadre informel. Mais l’une d’elle « Les Sept possibilités du train 713 en partance d'Auschwitz » fut plus aboutie. Nous l’avons donnée d’une façon très simple, minimaliste. Les comédiens et les comédiennes, nombreux étaient assis sur des chaises et se levaient pour venir jusqu’à un micro quand c’était leur scène. Nous avions quelques astuces dont je ne me souviens pas précisément ce qu’elles étaient pour bien identifier les personnages. Et ce fut presque un miracle. Dans ce dépouillement, dans cette absence de signes explicatifs du texte, la pièce s’est dépliée seule. On aurait dit un grand oiseau qui prenait son envol. Et c’est pendant la présentation que le plomb s’est transformé en or.

Parmi les compagnonnages que je connus avec Gatti ou son écriture (l’expérience de Corrèze en complicité avec Mohamed Melhaa, avec le texte « Science et Résistance battant des ailes pour donner aux femmes en noir de Tarnac un destin d'oiseau des altitudes » , un détachement d’ambassade auprès d’Emmanuel Deléage qui montait « Auguste G. » à Los Angeles, des accompagnements à diverses projections où il était honoré…) certains furent très importants.

Je fus sollicité, pour les mettre en scène, par deux jeunes comédiennes, Marion Franqui, Pauline Rumen et un jeune comédien, Sébastien Turner, qui souhaitaient jouer « Le poème de Berlin ou les personnages de théâtre meurent dans la rue »,. Je n’avais pas encore lu ce texte. Quand je le découvris avec mes jeunes amis je me demandais bien comment nous allions nous tirer d’affaire. Car c’était bien un long poème foisonnant d’images et disposé sur les pages avec plein d’inventions graphiques. L’enthousiasme de mes jeunes amis et le souvenir du train 713 empêchèrent tout découragement. Et finalement, encore une fois, l’écriture de Gatti pu paraître sur une aire de jeu. Et le spectacle fut joué 6 ou 7 fois. Ce fut au cours de ce travail que je crus discerner en partie comment Gatti essayait de rencontrer l’idéogramme chinois qui était pour lui un quasi absolu de l’écriture. Il a pu dire un moment qu’il avait trouvé l’idéogramme en français et que c’était la phrase. Mais je crois qu’il avait inventé quelque chose de plus malin que ça. En fait, je m’aperçus que quand Gatti employait un mot, il avait un sens principal lié au propos, mais qu’il gardait tous les autres sens, toutes les autres occurrences dans lesquelles Gatti l’avait employé, ou aurait pu l’employer. Une polysémie permanente. Par exemple le mot cathédrale recouvre l’idée d’un édifice majestueux construit par des compagnons, un lieu de lumière, mais aussi le lieu des rendez-vous de la résistance, mais aussi, si la cathédrale est strasbourgeoise la synagogue aux yeux bandés, et encore des cloches (même si elles n’étaient pas toutes de cathédrale) qui annoncent la libération de Paris, et puis le lieu du dogme et de l’hérésie, sans oublier, disait-il rigolard, par définition l’endroit du fauteuil de l’évêque, c’est à dire là où l’évêque pose son cul. Cet entremêlement des sens est présent dès que le mot décide de se poser sur la feuille. A pousser le trait, c’est peut-être l’œuvre entière de Gatti qui est un vaste idéogramme qui dirait : « faire l’homme plus grand que l’homme ».

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Le Cheval qui se suicide par le feu

Je garde aussi un grand souvenir du magnifique travail collectif à propos de « Le cheval qui se suicide par le feu ». Nous avions décidé que ce texte serait partagé en quatre partie, ce qu'il permettait assez facilement, que chaque partie serait travaillé par un groupe de volontaire, et que nous rassemblerions le tout à la Parole errante pour une ou deux représentations. Le travail de chacun s'est effectué à Paris, Strasbourg, Montpellier et en Suisse. Le pari était risqué. Mais cela m’a rappelé un souvenir d’enfance. Un téléfilm racontait l’histoire de compagnons du tour de France. Deux d’entre eux appartenant à deux ordres qui s’affrontent souvent, quelque fois à mort, décident dans une ville partagée en deux quartiers autour d’un pont dans lesquels chaque groupe est influent de fabriquer chacun la moitié d’un chef d’œuvre, chacun de son côté, puis de se retrouver pour réunir les deux parties, qui doivent s’emboîter parfaitement, pour ne former qu’une seule pièce. Bien entendu le jour choisi, au milieu du pont les deux pièces s’emboîtent parfaitement sous les vivats des autres compagnons, médusés, qui fraternisent.

Et bien c’est quelque chose de cet ordre que j’ai ressenti quand nos quatre parties se sont si bien « emboîtées » le jour des représentations.

La Nueve

Une autre fois, une association œuvrant à la mémoire du mouvement républicain espagnol de 1936/1939 vint trouver Gatti en lui demandant de mettre en scène un ensemble d’entretiens de militants espagnols qui après la retirada s’étaient retrouvés en première ligne à la libération de Paris dans la célèbre deuxième division blindée du général Leclerc. Ils appartenaient à la neuvième compagnie, surnommée « la nueve » tant elle était composée uniquement d’Espagnols pour la plupart communistes ou anarchistes. Gatti accepta l’offre et me demanda de l’assister. Il me laissa une grande marge de manœuvre. Je dessinais toute la scénographie, je réalisais la mise en scène et je dirigeais les acteurs amateurs. J’agissais quelques fois en dehors des clous proprement gattiens mais à part quelques hochements de tête et quelques moues dubitatives, Gatti me laissa faire. Cependant, son action était considérable. Assis à mes côtés il intervenait sur des détails qui en fait avait un retentissement important sur l’ensemble de notre création. Et ce fut lui qui donna ce qui fut sans doute le geste principal de toute la mise en scène.

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Il y avait dans le groupe des acteurs-militants un peintre, Juan Chica Ventura, qui avait fait les portraits de chacun des Espagnols de la Nueve dont les entretiens réalisés par Evelyne Mesquida constituaient le texte du spectacle. Nous les avions disposés au fond du plateau, accrochés à bonne hauteur pour que leur présence soit fortement évoquée, jusqu’à ce qu’à une répétition, Gatti se lève et demande que chacun prenne le tableau du personnage qu’il jouait, à la main : « C’est d’eux que l’on parle, ce sont eux qui doivent être sur le plateau, ce sont eux le centre de ce qu’on présente ! » tonna-t-il. Les débuts furent assez cocasses. Il était convenu que le spectacle serait joué texte en main. Entre le livret, le tableau et les déplacements l’encombrement était d’importance. Cependant, chacun peu à peu trouva sa posture, dompta la difficulté et le spectacle eut lieu avec un incessant ballet de tableaux tenus, posés, repris, déplacés, replacés qui mit bel et bien les héros au centre du propos. Ce choix décida en grande partie de la forme et de la force de ce qui fut présenté.

Les ateliers-lecture du jeudi

Enfin, il me faut encore évoquer, alors que j’animais de nouveau un atelier de lecture, tous ces jeudis pendant lesquels Gatti nous rejoignait pour participer à la lecture, s’émerveillant quelques fois de son propre texte qu’il redécouvrait et amenant dans le groupe une énergie communicative, ainsi que les nombreuses rencontres que j’ai eues avec lui, en tête à tête. Particulièrement au cours de ses dernières années, où je le rejoignais au moins une fois par semaine pour aller dîner . Nous nous retrouvions dans son bureau. Il ne manquait pas de me montrer un livre ou un article sur lequel il prenait des notes en vue d’une possible participation à son écriture. Puis nous allions dans un des deux restaurants qui lui servaient de cantine. Son pas était lent, mais toujours assuré. Nous parlions assez peu. Gatti terminait rituellement son repas par un café anarchiste, c’est à dire un café allongé d’une rasade de vin puis je le raccompagnais jusqu’à sa porte. Il m’est difficile de dire pourquoi et comment, mais ces moments étaient pour moi de grande qualité.

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Aujourd’hui, il reste à faire vivre cette œuvre immense et essentielle. Je voudrais y contribuer en amenant sur l’aire de jeu un texte, dont par superstition théâtrale je tairai le titre, mais dont je puis dire que c’est une histoire d’amour...

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