On a voté

Le Front ? Il l'a voulu, il l' a eu, il raconte...

Un type

Là, j’avoue que j’ai rien compris. Pourtant le soir même, déjà, j’aurais pu me douter. Après la vague. Je m’attendais à une sacrée fiesta, dans le style coupe du monde. La liesse bleu-blanc-rouge. Cornes, klaxons, drapeaux, chansons, chez nous quoi, enfin ! Une victoire ça se gueule, surtout une comme ça, surtout celle-là, sinon c’est pas une victoire. Enfin à mon idée. Mais non. Là, dignité dans tout le pays : couvre-feu. Mais bon, je me suis pas inquiété plus que ça. Après tout, c’est pour ça qu’on avait voté, l’ordre et la tranquillité. Alors j’ai fait comme tout le monde, je suis resté bien tranquille devant ma télé à regarder les uns et les autres parler du résultat. Les mêmes têtes que d’habitude et déjà quelques nouvelles. On nous l’avait promis ça, les nouvelles têtes. Elles avaient l’air bien content d’ailleurs, les nouvelles têtes. L’autre pourri en chef il en revenait pas de pas avoir été réélu. Pour un peu il nous aurait fait chialer avec son discours d’adieu. Encore plus sinistre que Giscard, la sortie. La Marseillaise, il l’avait en travers de la gorge, ça se voyait, comme si on lui avait enfoncé dans le cul, avec la hampe du drapeau de l’Europe. « Recomptage, séisme, historique, catastrophe,  écrasante, avenir, programme, démocratie, république, France, victorieuse ou vaincue mais d’abord  France ». Ah ça ronflait les grands mots. J’ai même fini par me dire que c’était plutôt une bonne chose qu’on n’aille pas faire les cons dans la rue. Qu’on profite directement de chez nous du spectacle de la fin de la vermine et de la prise du pouvoir par le peuple, le cocu de la République depuis trop longtemps. Ça y est ! On y était, tous. Ensemble devant la télé. Chez nous.

Blaise, le fiston, m’avait drôlement engueulé. Ça faisait pas deux minutes qu’on connaissait les résultats que mon téléphone sonnait déjà :

— Alors vieux con, t’es content là ? Tu les as tes fachos ? et cætera, et cætera.

Bon, rien de grave. Pas de quoi gâcher ma soirée télé. J’étais rodé avec Blaise. Une fois sur deux quand il m’appelait c’était pour m’engueuler, sinon c’était pour me demander du fric. Tous les deux ou trois jours. Il se drogue. Pardon, il se droguait. Enfin en ce moment je sais pas. Normalement il ne se drogue plus. Ce soir-là en tout cas, il avait dû prendre quelque chose, ou être en manque, ou les deux, c’est toujours dans ces moments-là qu’il me traitait de vieux con.

Le toubib dit que c’est certainement parce qu’il a jamais connu sa mère qu’il est comme ça. Partie quand il avait six mois. Qu’elle lui manquerait. Qu’est-ce que j’y peux ? Comment quelqu’un qu’on n’a jamais vu peut vous manquer ? Je comprends pas.

Bref, à 22 heures la messe était dite. Les résultats, définitifs. Le Front du Peuple était au pouvoir, pour la première fois et pour longtemps. Une révolution. Les ricains avait peut-être élu une moitié de Noir à la Maison-Blanche, nous on était les premiers au monde à avoir une bonne femme. Et une qu’en avait une sacrée paire encore. Ça c’était moderne ! Juste après on a eu droit au discours de la Grande. C’est comme ça que l’appellent ses militants. Son premier discours de présidente. On aurait vraiment eu tort d’aller faire les cons dans la rue : « Merci au peuple de France d’avoir voté pour toi, car c’est ce qu’il a fait en votant pour moi. » C’était rudement bien tourné. Elle savait parler la Grande. Et ça continuait : « Peuple de France et cætera et cætera… » Les français d’abord, les étrangers dehors, du boulot pour tout le monde, la fin des parasites, le Franc et la police, les banlieues et l’armée et la VIe république. Le programme quoi ! La VIe qui commençait d’ailleurs le soir même, elle avait annoncé. La vieille constitution qu’on se traînait depuis de Gaulle et qui n’avait servi qu’à nous faire perdre l’Algérie et à élire Mitterrand, terminée ! Vive la VI! Le premier gros changement c’était la disparition du premier ministre. « Inutile » elle avait déclaré. Dépenses somptuaires, gaspillage, économie, exemple. Puis réduction de moitié du nombre de ministres. Re-dépenses somptuaires, gaspillage, économie, exemple. Et puis dissolution de l’Assemblée, nouvelles élections dans les mois à venir, priorité, effort, sacrifice, et puis merde allez quoi : travail, famille, patrie. On était pas allemands, elle n’était pas Hitler, et après tout le vingtième siècle c’était de l’histoire ancienne. Fallait être moderne. Pas de raison d’avoir peur.

Le lendemain j’ai croisé Berthelot sur le palier. Il était 10 heures, il partait au boulot, sa vieille sacoche de cuir en bandoulière. Ça gagne pas assez un prof pour se payer une sacoche neuve ? Depuis que je le connais il traîne cette relique, il a l’air d’un chais pas quoi. Je me suis toujours demandé si Berthelot c’était son vrai nom d’ailleurs. Je risquais pas de lui demander, je lui parle plus. À cause de ma pétition pour faire virer la portugaise qui faisait le ménage dans les escaliers. C’est une autre histoire. Môssieur le professeur, camarade coco. Il avait pas l’air à la noce Berthelot ce matin-là :

— Alors vous êtes content ? il m’a dit d’un air lugubre.

— Content de quoi ? De qui ? j’ai répondu.

— Content de vous ? Ça y est, vous existez !

J’ai répondu du tac au tac : comprends pas.

— Bah ! Vous allez vite comprendre. Ça devrait pas être si compliqué que ça, même pour vous.

J’ai rien répondu. À quoi ça aurait servi ? Il avait certainement son bulletin de vote sur l’estomac, ça passait pas. «  Hé ! Va chier un bon coup Berthelot, ça ira mieux » j’ai pensé.

Non, le premier choc ça a été l’emploi. Priorité nationale. Tous partis confondus. On en avait avalé des couleuvres depuis Giscard à ce sujet-là. Tous allaient te régler ça en deux coups les gros, si on votait pour eux, c’était la chanson. Total ? Rien ! Le Front, lui, on avait pas essayé, on pouvait pas dire. Et du boulot moi, ça faisait cinq ans que j’en avais plus. Cinq ans que j’en cherchais, cinq ans que j’en trouvais pas. Trois ans que je touchais plus rien d’autre qu’une aumône de l’état qui me permettait à peine de couvrir le loyer. Et Blaise, qui bossait pas, qui faisait connerie sur connerie, qui vivait je ne sais où, à droite à gauche, chez une copine. Je sais pas. Blaise qui venait me siphonner trois fois par semaine de tout le liquide que j’avais sur moi. J’ai l’air de rigoler comme ça, mais c’était pas drôle. L’équation avait l’air simple : d’un côté des millions d’Arabes du monde entier qui bossaient et de l’autre des millions de Français qui chômaient. Conclusion : dehors les bougnoules !( dit-il en mangeant du jambon, hin hin hin !) Ça faisait du monde à transporter et ça promettait de coûter un bras. C’est un sacrifice, elle avait dit, mais c’était surtout un mal pour un bien. On la croyait. Ils ont commencé avec les liners, les tankers, les jumbos comme ils appelaient. Pas les rafiots pourris fabriqués avec deux bidons et trois palettes avec lesquels c’était à la mode de se noyer en mer en ramant vers chez nous. Non, des bons gros bateaux, bien solides, bien étanches, pour bien être sûr qu’ils rentrent chez eux, sans faire d’histoire. Tout ce qui était Europe de l’Est d’abord, plus facile avec les roulottes, pis Europe du Sud, du Nord, tout. Déjà dans le quartier j’entendais parler que le fils untel avait retrouvé une place de ceci ou de cela, que le père bidule allait finalement pas être balancé à trois ans de la retraite. Je commençais à reprendre confiance. Une fois les… bon… dans le bateau, sûr qu’on allait me donner du boulot.

Puis les ennuis ont commencé assez vite. Avec Blaise d’abord. Quinze jours sans nouvelles, je me demandais ce qu’il était en train de manigancer. Quand monsieur ne courait pas après son joint ou sa piquouze (c’est la même chose, en tout cas aux yeux de la loi), il trempait dans des associations de défense de tel ou tel truc, pour ceci, contre cela, et cætera et cætera. Oh pas de quoi changer la face du monde mais suffisant quand même pour récolter un beau bouquet d’emmerdements. La drogue et la politique c’est un fléau pour la jeunesse d’un pays. Quinze jours sans nouvelles donc, c’était pas normal. Je m’imaginais le pire sans oser aller chez les flics. Comment expliquer à un flic qu’on est inquiet pour son fils toxicomane et militant sans qu’y pose trop de questions ? C’est qu’elle avait changé la police. Elle avait d’autres chats à fouetter aussi. C’est qu’ils s’accrochaient les… ‘Voulaient pas partir ! Comment on peut vouloir rester quelque part où on n’est pas aimé ? Je comprends pas. Des portes qui craquaient, des cris, des plaintes, des pneus qui couinaient, des moteurs dans la nuit, c’était mouvementé à cette période-là. Tout le monde semblait s’en accommoder. Un mal pour un bien, elle avait dit. Fallait être patient et pas gêner le travail de la police, de l’armée et des nouveaux groupes citoyens, c’est tout ce qu’on pouvait faire. Puis un matin des nouvelles de Blaise, j’en ai eu. Trois lettres dans la boîte. Le même jour. Une c’était les flics qui m’informaient de son arrestation pour recel, trafic et usage de stupéfiants, la deuxième c’était le tribunal pour me dire qu’il avait été condamné à deux ans de taule, et la troisième l’administration pénitentiaire qui me demandait de me présenter à la vieille prison de la ville qui venait d’être rouverte, avec un trousseau minimum pour le détenu (vêtements, draps, affaires de toilette). On me demandait aussi de fournir mes trois derniers bulletins de salaire, mes deux derniers avis d’imposition et les relevés de mes comptes bancaires pour savoir combien allait me coûter la détention de mon fils. Ben merde, il était majeur ! Pourquoi ils le faisaient pas bosser pour payer ses conneries ? C’est ce que j’ai pensé en premier. « Ça marche plus comme ça » on m’a répondu à la taule, pas question que la société débourse un centime pour les ennemis de la société. Tel que. Elle fournissait les murs, la société, point barre. Le reste était à la charge de la famille. Le noyau de la nation, la cellule souche, la base et le sommet, le début et la fin. La solidarité nationale, c’est fini, a continué le fonctionnaire. Bientôt elle aura complètement disparu des prestations de l’État. Les allocations familiales iront uniquement aux parents d’enfants mineurs en couple.

— Mais je touche l’AGRC moi, j’ai que ça pour vivre. Comment je fais si on me la coupe ?

— Plus d’AGRC, ni d’AASL ou de ACCP. Fini les profiteurs. Vous avez pas de la famille qui peut subvenir à vos besoins ?

— Quoi ?! Mais… à part mon fils prisonnier ils sont tous morts.

— Un petit pécule quand même je vois.

— Ben oui, mais pas mirobolant ! Les économies de trente ans de boulot. À combien ça monte des frais de détention ?

— Ça dépend du comportement du détenu !

— Ah ben merde alors ! Dites, c’est une manie chez vous d’emmerder le père ?

— Pardon ?

— Non rien.

— D’ailleurs vous voulez peut-être le voir ?

— Qui ça ?

— Ben le détenu ! Pas le ministre !

— Ah ben oui… oui oui.

Avec tout ça, j’y avais même pas pensé. J’étais sonné faut dire.

— Mais comment je vais faire moi ? j’ai continué. Je cherche du boulot depuis cinq ans.

— Vous faites pas de bile va. Du boulot on va vous en trouver. On vous laissera pas tomber.

Blaise était pâle comme un mort. Les yeux noirs, les joues creusées. Derrière la vitre. Il était sale. Son tee-shirt, son pantalon, ses cheveux, ses ongles, sa peau, tout, sales. Ça fait un drôle d’effet de voir son gosse comme ça. On a du mal à y croire. Si ça avait pas été lui je l’aurais pas reconnu. Ma gorge me faisait mal.

— Ça va ? j’ai dit.

Il m’a regardé. C’est tout.

— T’as les fringues ?

Il a juste dit ça. Du regard il a désigné une trappe sur le côté de la vitre. Pas assez grande pour y mettre tout le sac d’un coup. J’ai déballé les affaires pour lui passer, une à une. Quand il a vu le savon et le shampooing il a pris une grande respiration, comme si une fenêtre venait de s’ouvrir. Son visage s’est un peu éclairé. Ça devait être raide là-dedans, pour que l’idée d’une simple douche ait le pouvoir de vous redonner un peu figure humaine.

— On ne te traite pas trop mal ? j’ai demandé, comme un pauvre con.

Il m’a regardé. C’est tout. Puis il s’est levé et il a appelé le gardien. Il s’est quand même retourné avant de disparaître :

— T’es content ? Tu les as eus.

Quand je me suis retrouvé sur le trottoir, que la grande porte de la prison a claqué lourdement derrière moi, je ne savais plus si je venais d’y entrer ou d’en sortir. J’étais seul avec ma peine d’homme libre, une peine que moi aussi il allait falloir que je purge. Un type qui ressemblait à Berthelot est passé à ce moment-là sur le trottoir d’en face. Il m’a jeté un regard, j’ai même cru qu’il me parlait : « Alors, tu commences à comprendre ? »

 

Pour finir, du boulot ils m’en ont trouvé. Ils avaient pas menti. Une lettre encore, du Ministère de l’Emploi National s’il vous plaît. Cinq mois après les élections. Quatre après l’incarcération. Je commençais à douter. Faut dire que le renvoi des étrangers se faisait pas d’un claquement de doigt, comme prévu. Avions et bateaux étaient prêts à partir d’accord, mais les Arabes moins. Surtout ceux qui se croyaient français parce qu’ils avaient des papiers. Ils l’avaient lu le programme ou pas ? Je comprends pas. Bref, les expulsions suivaient leur cours (à chacun ses problèmes), moi j’ouvrais mon enveloppe, fébrile. Depuis quatre mois j’ouvrais celles de la pénitentiaire qui contenaient la facture de Blaise, alors celle d’aujourd’hui, Ministère de l’Emploi National, même encore fermée, elle me faisait déjà plaisir. Pas longtemps. J’ai d’abord cru à une mauvaise blague, puis certainement à une erreur, mais non. Un coup de poignard, une trahison, une putain de saloperie d’injustice. On m’avait affecté au service de nuit de la NM. J’étais convoqué au bureau de la NM pour toucher ma tenue de travail et mon emploi du temps. La NM bordel de Dieu ! Et la nuit ! À 53 ans ! Je pouvais pas y croire ! Au moins pas la nuit ! Déjà la NM ! Mais la nuit ! Je pouvais pas y croire !

Je me suis pointé au bureau. Les types nous enregistraient dans leurs ordinateurs en nous filant nos uniformes et nos feuilles de route. On tirait tous plus ou moins la même gueule dans la file d’attente.

— Doit y avoir une méprise, j’ai dit au type de la NM quand ça a été mon tour, je suis trop vieux pour travailler la nuit. Y’a pas de poste en journée ?

— Si, mais peu, et priorité aux parents d’enfants mineurs.

— Encore eux !

— Pardon ?

— Non rien.

— De toute façon le métro ça se nettoie bien mieux la nuit, quand il roule pas. Attendez, je regarde votre dossier. Ben c’est ça, on vous a affecté à la nuit parce que votre fils est en détention, alors comme la nuit c’est mieux payé, on vous a fait une fleur.

— Une fleur ?! Et… d’abord comment vous savez que mon fils est en prison ?

— Ah ça c’est obligatoire. On doit connaître notre personnel, le métro c’est pas rien, zone sensible, terrorisme, vigilance, contrôle ! Objection ?

— Non non, mais quand même c’est un peu…

— De quoi vous vous plaignez au juste ? Vous avez du boulot, non ? Et bien payé encore. Alors ? Pour travailler la journée repassez quand votre gosse sera sorti de cabane.

— Mais c’est pas…

— Désolé, j’en sais pas plus que ça et vous êtes pas tout seul. Bienvenue à la NM. Bonne journée. Suivant.

 

Voilà, pendant un an j’ai croisé Berthelot tous les matins quand je rentrais du boulot et qu’il y partait. On se disait bonjour. J’avais un peu de mal à le regarder dans les yeux. Maintenant qu’on le voit plus, je suis un peu soulagé. J’attends la sortie prochaine de Blaise. Qu’est-ce que je vais faire de lui ? Dans quel état je vais le retrouver ? Alors j’essaierai de me faire passer en équipe de jour. C’est dur la nuit. Trop dur. Les cornes que je regrette de pas avoir entendu klaxonner le soir des élections, maintenant je les sens bien pousser sur mon front du peuple. C’est pour ça que j’ai voté ?! J’ai l’air de quoi moi aujourd’hui, avec mes idées modernes, mon fils en prison et mon travail d’Arabe ? C’est plus la France, c’est la sous France !

(in Mourir sans crever de faim, recueil de nouvelles de Jean-Marc Royon. Editions Aaarg, 2016.)

 

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