Contre quoi et pour quoi lutte le travail social ?

La période est difficile à penser. Pourtant, c'est une exigence malgré la fatigue d'essayer de trouver ce qui se joue. L'expérience de la manif' du 14 juin a été pour nous un révélateur.

Hier soir, j’étais dans un café avec des collègues de la Commission action travail social en train de boire des bières après cette rude journée de manifestation ; nous étions dans la cortège des autonomes, devant, là où la police s’est acharnée. Je me demandais alors pourquoi, nous les travailleurs et travailleuses sociales, nous étions à cet endroit et avec un rôle, non négligeable, par nos chants, notre détermination à avancer et à aller jusqu’au bout, (ce que nous avons fait un fois de plus). Qu’est-ce que nous représentions donc pour braver la violence et tenir sous les gazs, les coups qui partaient de gauche et de droite, les grenades lacrymogènes qui tombaient dans nos pieds sans nous faire courir dans tous les sens mais, enchaînés les un-e-s aux autres, continuant à avancer vaille que vaille ? Un début de réponse m’est venu cet après-midi. J’étais dans les jardins du Luxembourg à boire un café avec Yves Raibaud, géographe à l’université de Bordeaux, grand spécialiste de la fabrique de la société par les hommes et des moyens d’en construire une pour les hommes et les femmes… Nous discutions de nos travaux communs de recherche et il me parlait de la notion de Care. Il m’en apportait alors un nouvel éclairage qui ouvrait une réponse à mes questions. Le care est cette sensation qui fait que l’on s’occupe les uns des autres. On se soucie des plus fragiles. On fait attention à l’autre. Le care, c’est l’enjeu du faire société. En sortant des jardins du Luxembourg, il m’expliqua comment il passait sur le trottoir d’en face après mai 1968 et qu’il y avait, alors, de grands policiers qui étaient là, pour impressionner les étudiants. Quelque chose est venu alors se connecter dans ma tête entre toutes ces choses puis un schéma, de plus en plus clair, s’est dessiné. Je disais donc à mes collègues qu’une hypothèse, sur laquelle nous étions d’accord, serait que nous sommes en première ligne de la violence faite aux gens par le capitalisme dans sa forme actuelle.

Cette manifestation du 14 avril était des émeutes c’est-à-dire un refus affirmé de reconnaître l’autorité de l’État au travers de ses policiers. Cette violence contre le peuple est illégitime. Voilà finalement l’impression à laquelle j’en arrivais. Puis, j’ai repensé aux émeutes de 2005 où le peuple était aussi en colère. Je repensais au procès qui permit de comprendre que les policiers n’avaient pas pensé ou imaginé prévenir ni les jeunes embarqués dans un espace dangereux ni leur collègues qu’il fallait immédiatement alerter EDF pour qu’ils coupent le transformateur. Il y avait eux et les autres trop loin pour qu’ils se pré-occupent des conséquences, sur leur vie, du geste de passer dans ce transformateur. En fait, il y a là un prototype du problème : une insensibilité à l’autre que nous vivons actuellement. En 1986, la mort de Malik Oussekine avait immédiatement remis en cause la loi Devaquet. Là, il semble y avoir une sorte d’intransigeance jusqu’au boutiste, funeste dans ce qu’elle présage des tensions à venir.

Ce capitalisme produit une sorte d’insensibilité à l’égard de ceux et celles qui en vivent directement le prix. Je pense en particulier à la situation des migrants dans la jungle de Calais, accueillis dans des conditions indignes mais voulues pour que les gens renoncent. Mais, ils ne renoncent pas !

Je pensais aussi à ce très beau texte qu’avait lu Myriam Tadessé, Metteur en scène, comédienne et écrivaine, en face du Théâtre Gérard Philippe au cours de la lutte contre Exhibit B. Il disait ceci :

« Une femme crie. Ça ne se discute pas. Elle crie. Que ça nous plaise ou non. C’est un fait. Après il y a toutes les possibles réactions que l’on peut avoir. On peut interpréter chacun à sa manière les raisons de ce cri. Mais quoiqu’on en dise, pense ou fasse, on s’accordera tous sur ce point, c’est une femme, et c’est un cri.

Et pourtant, bizarrement, quand il s’agit des Noirs, des Arabes, des Asiatiques, de tous ces autres dit de la diversité, on ne voit plus une femme, mais une typologie, on n’entend plus un cri mais une dissonance qui ne devrait pas avoir lieu. On refuse de voir et d’entendre ce simple fait pour immédiatement l’interpréter. Si elle crie c’est parce que ceci et cela, elle ne devrait pas, il n’y a pas de raison, ce cri est nul et non avenu. Trop restreint. Bref on porte un jugement de valeur a priori sur un fait qu’il faudrait d’abord constater.

Les Noirs crient leur indignation. Certains tranchent, péremptoires : leur cri est ridicule, n’a pas de sens, ils crient parce qu’ils sont idiots. Les raisons de ce cri ? La réponse est toute faite, a priori : mauvaise. En gros, dès qu’un Noir l’ouvre, c’est toujours d’abord et a priori pour de mauvaises raisons. Mais qui donne les critères ?

Qu’est-ce que je vois que l’autre ne voit pas? Moi je vois une femme. Pourquoi l’autre ne voit-il pas cela ? » 14:11:2014

Je pensais au mille de Cachan évacués de leur squat’ au cours de l’été 2006. Nous étions devant le commissariat parce que l’un d’entre nous avait été arrêté. Des CRS sont arrivés pour nous déloger. Ils avançaient en tapant sur leur bouclier pour nous faire peur. Et là, à ma grande surprise, les collègues se sont allongés sur la route en criant « Tuez nous ! Tuez nous ! Tuez nous ! Tuez nous !… » Ce sont les CRS qui ont alors reculé. C’était profondément impressionnant. J’ai compris ce jour-là qu’un vie digne ne pouvais pas se négocier. Ils n’ont donc pas renoncé et le ministre de l’intérieur de l’époque a arrêté de faire ses coups de menton et il a trouvé une solution de relogement pour chaque famille.

J’ai alors repensé à cette chose qui me met en colère. Lorsqu’on arrive en manifestation il est fréquent de se voir confisqué lunette de protection et masque contre les gazs. Il y a là quelque chose de sadique. Les policiers savent très bien pourquoi nous avons ces objets. Ils souhaitent qu’on souffre des gazs et qu’on renonce à venir. Mais nous sommes toujours là malgré les problèmes de bronchite qui se sont déclarées chez nombre d’entre nous. Mais nous ne renonçons pas, nous continuons de venir sachant que le prix serait de plus en plus lourd et les risques de plus en plus important.

J’ai commencé à me dire que la chose qui compte le plus en ce moment, c’est que nous mettions à penser ce monde, que nous commençons à penser la possibilité d’un autre monde. Nous n’acquiesçons plus. Nous refusons car nous ne voulons renoncer à aucun-e d’entre nous. Nous ne voulons sacrifier personne sur l’autel du monstre financier qui, tirés de nos vies, de nos soirées passées loin des nôtres, des milliers d’heures passées au chevet de nos semblables, engloutit des milliards après des milliards dans des cracks boursiers. Nous ne renoncerons pas à l’idée d’un monde meilleur. Rien ne pourra nous faire taire dorénavant. Nous savons qu’ils iront jusqu’au bout, nous savons que nous aussi !

Nous sommes dans un monde fait de technocratie absurde pour accéder à nos droits et de marchandisation qui fait de tout, un produit et des usagers, des clients. Soit nous sommes rien face aux administrations sourdes à nos vies et à nos émotions, soit nous sommes réduit-e-s à être des client-e-s sans souci des autres. Le pire de la période que nous traversons et que ces deux approches se combinent et marchent ensemble : la marchandisation se couple, comme le disait Gramsci, de tableaux à remplir de fiche à renseigner, de projets à écrire, de dossiers à rendre… Nous sommes des citoyen-ne-s ! Nous sommes le peuple souverain !

Relisant Sophie Wahnich, historienne spécialiste de la révolution française, je pensais à ce qu’elle dit de l’émotion politique, de ce moment où nous qualifions les choses comme étant insupportable, collectivement, les rendant sujets de notre courroux et de notre mise en mouvement. Lorsque nous arrivons à nommer ce qui nous met en colère, alors nous redevenons le peuple souverain en marche.

Je pense à ce texte de Gaël1 manifestant qui a pris un coup sur la tête. Il ne dit rien d’autre. À un moment, quelque chose nous amène au dépassement de soi à partir d’un fait : protéger un autre que nous. Nous développons alors un courage incroyable que j’ai ressenti dans le cortège alors que les lacrymos tombaient entre mes jambes.

Nous sommes passés dans un autre monde au-delà de celui qui se donne à voir car nous sommes dans une planète en état d’urgence climatique et si nous voulons continuer à être des êtres humains, nous devons nous comporter en être humain, nous ne pouvons plus accepter de cautionner l’absence d’hospitalité à l’égard des migrants de cette planète qui fuient les anciens pays fondés sur les énergies fossiles. Nous sommes collectivement et individuellement responsable et devons assumer un accueil digne de notre humanité sinon craindre de la perdre et de devenir des monstres.

Le temps des énergies fossiles est fini. Notre rapport à la nature et aux autres espèces se sont transformés en l’espace d’à peine deux ou trois ans, soit beaucoup plus vite que personne ne l’aurait imaginé. Notre rapport au travail aussi. Le travail dans sa version capitaliste, fondé au cours du XIXème siècle, par la recherche de terres en dehors de l’occident, par l’exploitation de leurs richesses et la mise en esclavage de leurs habitants, est un travail construit sur la subordination, la souffrance, le harcèlement, les décès du fait des produits utilisés (amiante, charbon, uranium… ) ou des procédures de travail mise en œuvre. Nous travaillons et voulons travailler dans la coopération pour des projets communs. Nous voulons que nos façons de faire soient prises en compte pour une transformation radicale de ce qui crée la rétribution de l’activité exercée. La mise au pas des salariés est anachronique et insupportable. L’école ne doit pas être le lieu de préparation au monde de la subordination salariale mais celui de la transmission des savoirs qui nous rendent humain pour sauver notre humanité.

Certains voudraient que le travail social devienne intervention sociale. Pour faire une image, on nous demandes de passer de la police de proximité à la BAC, puisque ce vocabulaire renvoie en premier lieu à l’intervention policière. Mais, on le sait, c’est le lien de proximité qui empêche d’intervenir justement. Et puis, nous considérer sous l’angle d’une police des familles (Donzelot) pour surveiller et punir les pauvres (Foucault), c’est s’inscrire dans une autre époque et montre bien l’anachronisme de cette séquence du capitalisme. Notre travail se situe ailleurs.

Nous protégeons les personnes mises en situation de vulnérabilité, nous sommes hospitalié avec ceux et celles qui ont tout perdu, nous accompagnons dans le respect des choix, nous soutenons pour que l’humanité reste allumée au cœur de notre monde.

Nous luttons pour faire advenir ce que nous sommes, des citoyen-ne-s, dans chaque parcelle de nos vies, tendu-e-s vers une cité commune, c’est peut-être ça être un travailleur ou une travailleuse sociales en ce début du XXIème siècle. Quelque chose comme réparer les dysfonctionnements sociaux qui nous éloignent de notre humanité, un travail social qui est ouvert à chaque être, rattachée par l’empathie, sensible à la vie qu’il mène ou qu’il subit. Le travail social contemporain est politique par essence et par urgence !

Alors, nous serons tous les métiers du social le 21 juin devant la DGCS (rendez-vous à 11h sur la place des 5 martyrs du lycée Buffon). Nos métiers forment un ensemble relié comme nos chaînes dans nos manif’. Nous sommes ensemble et nous faisons front. Mais si vous vous sentez concernés, que vous pensez que cette mission est importante à préserver, venez nous rejoindre pour que nous soyons nombreux et nombreuses à faire advenir notre monde.

Voilà pourquoi nous sommes en lutte. Voilà pourquoi nous sommes debout !

 

 

Le 15 juin 2016,

Jean-Marie Bataille

Pédagogue

Directeur des Éditions Le sociel en fabrique

 

 

1 https://paris-luttes.info/ce-qu-il-faut-retenir-dans-tout-6178

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