En écho au texte d'Eric Fassin (Ici).

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En 2005, la société française découvrait avec stupeur la profonde fracture séparant deux parties de sa population. Les « jeunes issus de l'immigration » dénommés ainsi à longueur d'articles et d'émissions de télé, prenaient un éphémère pouvoir sur le flux de l'actualité. Cette fois, des « émeutes » dixit le directeur du théâtre Gérard Philipe, une barrière renversée et une vitre brisée, viennent ponctuer un combat politique, ce qui en change et la nature et la portée. Comment doit-on comprendre ce qui se passe avec le spectacle EXHIBIT B ? et le rôle que joue le Collectif Contre Exhibit B (CCEB) ?

 Un dispositif de mise en parole, de mise en lumière et d'effraction sur la scène politique.

À partir de l'annulation que nous proposons comme catalyseur de la colère, nous organisons aussi dans le même temps des canaux de prise de paroles. Par exemple, le jeudi 27 novembre, des textes ont été lus mais plus encore, un micro était là disponible et de nombreuses personnes s'en sont emparées pour dire leur colère et leurs questions. Ces personnes n'avaient jamais osé prendre la parole jusqu'alors. De même, un journaliste après 80 jours depuis le début de la pétition, a enfin pensé aller voir les performeur-es pour entendre leur point de vue et leur engagement qui est aussi noble qu'un autre quand il s'agit de donner la possibilité à des individus de décider de ce qui les concerne à savoir quoi faire de l'expérience raciste.

 Nous re-doublons ainsi le dispositif de Bailey ou pour le dire autrement nous fournissons un autre cadre de référence. Quoiqu'il se passe nous produisons du sens à propos de ce qui se déroule selon deux directions : ce qui anime la société et ce qui la bloque.

 Mais surtout dans le CCEB, il n'y a pas de leader qui saurait comment engager le combat. Il y a des options, des points de vue, des paroles, et beaucoup de débats qui ne se tranchent pas par le vote mais en cherchant à comprendre la justesse des un-es et des autres, alors, souvent, chacun-e avance avec ce qu'il-elle comprend à tel moment du combat politique, puis revient, avec une autre perception des chose : le feu de la lutte est une école très exigeante quant à la possibilité de tenir des positions justes sinon cohérentes. Faire la synthèse, entre l'annulation et le débat est un élément central de ce dispositif. Il nous oblige à faire avec, en dépit, grâce, contre… l'annulation demandée. Nous n'avons aucun principe qui viendrait en surplomb ou préalablement. C'est pour moi d'une profonde richesse tant cela permet de se connecter aussi avec un univers de construction des savoirs d'une autre nature (voir le texte de Patricia Hill Collins dans le recueil de textes d'Elsa Dorlin, Black Feminist, ou bien, l'approche de la Grounded theory où le savoir se construit à partir des données). Il y a du travail d'écriture, de mise en mots de ce qui se cherche. À l'image de Podemos, les réseaux sociaux jouent un rôle considérable, bien sûr la pétition qui vient redoubler celle des anglais, mais aussi plusieurs pages Facebook celle du collectif mais d'autres qui s'y rattachent, un compte twitter, plus de 1500 mails entre nous où avec différentes personnes concernées par ce sujet, de nombreux textos… d'autres moyens sont en cours de préparation (édition électronique, site-s internet).

 Ça parle

Dans les couples : à quoi bon dit l'un-e ? « Ils » sont racistes rien ne changera. L'autre lui répond « mais si, il faut se battre, cette fois, car nous pouvons changer quelque chose nous pouvons peser » ;

Sur les réseaux sociaux : quel est la bonne façon de représenter le racisme ordinaire : « il a raison Bailey, il faut choquer les petits blancs comme ça ils commenceront à réfléchir » ; et l'autre répond, « peut-être mais crois-tu qu'il va changer avec cela, ne sommes-nous pas simplement en train de montrer des noirEs encore une fois dans des positions dégradantes ? » ;

Dans le rue : les personnes sont venues parler de leur expérience du monde de l'art le jeudi 27 novembre 2014 ;

À l'université, des étudiants de Bobigny ont parlé trois heures à propos du sentiment de faire partie d'un nous en écho à la demande d'annulation, et il-elles ont éprouvé dans une écoute mutuelle et circulaire, d'une très haute qualité, combien il-elles sont convoqué-es à rester bien sagement dans les cases : noirEs, maghrébins, étranger-es blan-ches, blanc-ches… Dans les échanges, il-elles ont parlé des univers multiples qui les construisent, entre père et mère de cultures différentes, familles éloignées, et personnes proches… Nous retrouvons le principe de la sororité inventé par les féministes noires américaines : "qui sont nos sœurs", il est nécessaire de dé-construire ce que l'on met dans un simple « on ».

 Dans les partis politiques de gauches : « c'est de la censure, on doit tout accepter même les livres de l'extrême droite ! », et l'autre « mais nous sommes en train de nous couper de cette partie de la société qui est choquée par ce procédé et nous montrons notre incapacité à faire société en nous réfugiant derrière nos grands principes, qu'est-ce qu'ils valent si nous n'entendons rien de la demande de dignité, ils se révèlent abstrait et froid ».

 Et ça bloque !

L'annulation fonctionne comme un analyseur, elle permet d'entendre à propos de ceux qui formule leur opposition à cet outil politique toute une série d'arguments qui restent en général évoqués à bas bruit, en voici quelques uns :

« nous organisons des réunions d'explication pour que ces ''gens-là'' comprennent le propos de Bailey »

« ce sont des obscurantistes »

« ils sont violents »

 Comme le dit Rancière

« Par mésentente on entendra un type déterminé de situation de parole : celle où l'un des interlocuteurs à la fois entend et n'entend pas ce que dit l'autre. La mésentente n'est pas le conflit entre celui qui dit blanc et celui qui dit noir. Elle est le conflit entre celui qui dit blanc et celui qui dit blanc mais n'entend point la même chose ou n'entend point que l'autre dit la même chose sous le nom de blancheur » (Rancière, 1995, 12)

Comment ici cette mésentente se présente ? D'un côté on dit qu'au nom de l'anti-racisme il faut choquer, et de l'autre, que c'est choquant d'utiliser le procédé d'une représentation des personnes en train d'être racisées.

 Que peut-on en tirer comme conséquence pratique et principe général ?

Il est nécessaire de passer par ceux qui sont pris dans les filets du racisme ordinaire pour nous aider à voir comment il fonctionne. L'expérience vécue au cœur de cette lutte me dit qu'il faut faire un pas de plus, il faut que les racisés et ceux qui racisent sans s'en rendre compte, et du coup plus par maladresse à partir des stéréotypes qui les traversent, puisse travailler ensemble via la parole (et non dans un choc artistique qui laisse seul après coup avec son choc sans rencontre avec celui qui a été à l'origine de ce choc, il y a peut être là une voie pour modifier la proposition de Bailey et la rendre audible). Ces deux catégories de personne peuvent faire société nous l'avons éprouvé à l'échelle du CCEB. Je l'ai expérimenté lors d'une journée complète de cours à l'Université de Bobigny avec des étudiant-es en Licence.

Revenons sur les racisant qui s'ignorent. Je découvre dans cette lutte que nous fonctionnons dans une sorte de vis-à-vis entre racisé-es et racisant-es. Par la parole, et l'écoute mutuelle, et il faut pour cela un dispositif de mise en parole, il est possible de saisir comment fonctionne une situation racisante. Il s'agit en premier lieu d'une situation et non de personnes construite comme racistes. Le raciste apparaît d'une autre nature. Donc la situation, ce ne sont pas des personnes mais d'abord les comportements de ces personnes. Et ce point est fondamental si on cherche une issue au racisme du quotidien, celui qui n'est pas construit comme acte politique, mais se présente au travers de cette gêne qu'on a se parler de ça : Doit-on dire NoirEs ou Black ? Est-ce que je me définis comme NoirEs ? Ces questions sont un point de départ mais pas une fin en soi.

 2005

Les jeunes parlaient du racisme insupportable vécu au quotidien dans leur rapport avec la police. On en les a renvoyé à leur violence. Alors ils ont crié encore plus fort, mais cela n'a pas servi à changer leur vie. Même si le ton condescendant de nombreux médias est une épreuve du feu de plus pour les hommes et les femmes engagé-es dans le collectif, il n'empêche, sur nos scènes professionnelles nous démultiplions le propos : dans l'art, l'édition, l'université…

À la différence de 2005, le dialogue ne se passe pas entre des jeunes et la police mais au sein même de chaque institution et de la société, parler de racisme et de la façon de lutter contre, quelque soit la forme choisie d'ailleurs, devient possible…

Prenons les spectacles de Brett Bailey à petite dose et surtout coupon les avec du dialogue… 

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Tous les commentaires

Au delà des fausses polémiques, il me semble que certains dispositifs artistiques rentrent  dans ce que Mbembe appelle l’impensé de la race[1]. Pour le dire autrement, une forme d’anti-racisme naïf n’est que l’envers du racisme puisqu’il en reprend les catégories et la symbolique.  On reste dans la bibliothèque coloniale[2]. Je n'ai pas vu le spectacle (Va t-il passer en province ?) mais Eric Fassin note:

"Acteurs et personnages sont réduits au silence. Les Noirs apparaissent ainsi privés de toute capacité d’agir, victimes éternellement passives de la domination raciale : des « Nègres marrons », dont la révolte a arraché leurs communautés à l’esclavage, il n’est pas question ici."

C'est tout le problème.  Calquer le binôme victime /bourreau sur celui de la race masque une réalité que l’histoire, l’anthropologie, et la sociologie ont fini par débusquer (tardivement il est vrai) : les peuples asservis, quelque que soit leur identité assumée, ont toujours été les acteurs de leur histoire. En clair, pour parler des « Noirs » [3], les attitudes de résistances protéiformes furent constantes quelque soient les dispositifs de domination (traite, colonialisme, situations postcoloniales…). Si cet aspect fondamental est gommé, le dispositif artistique ne renforce que les processus d’identification par le prisme de la race, i.e les noirs sont les victimes  et les blancs sont les bourreaux. Ce faisant, il hypothèque le processus de recouvrement de la dignité des gens de couleur qui passe par une reconnaissance de leur historicité.  D’autre part, il enferme les occidentaux dans des postures de culpabilisation, ou pire, dans une forme de raidissement identitaire dont on voit les manifestations aujourd’hui [4].

La comparaison avec d’autres œuvres artistiques est éclairante. J’en citerai deux déjà évoqués dans ce forum. Les films Django (Tarantino) et La Vénus noire (Khéchiche) sont tous deux magnifiques à cet égard y compris dans leur outrance. Jamais les personnages noirs ne sont présentés comme des victimes passives. Ils luttent tous deux à leur façon : un déchainement de violence baroque et libératrice pour Django et l’aspiration silencieuse, profondément ambigüe  mais constante de Saartjie Baartman à être reconnu comme une artiste. Bref les processus d’identification opèrent au-delà de la race, très loin d’une certaine compassion misérabiliste encore en vogue dans certaines œuvres.

Au vu des réactions enregistrées ça et là, on a le sentiment que beaucoup en sont restés au stade de la sidération, de l’émotion brute. Mais peut-être que je me trompe, aussi je donne la parole à ce qui ont vu le spectacle. La fonction de l’art est de libérer le regard, pas de l’enfermer. Est-ce le cas ici ?

 


[1] Son œuvre la plus forte dans ce domaine reste De la postcolonie, Paris, Karthala, 2000.

[2] Pour une approche du problème de la négritude à travers la littérature noire lire Mangeon Anthony, La pensée noire et l’Occident: de la bibliothèque coloniale à Barack Obama, Cabris, Sulliver, 2010.

[3] C’est une identité évidemment historiquement construite et non raciale. Pour une tentative de définition un peu éclairé de ce que veut dire être « noir » lire Ndiaye Pap, La condition noire, essai sur une minorité française, Paris, Calman-lévy, 2008.

[4] Voir le succès de certains ouvrages récent comme Le suicide français (Eric Zemmour), l’identité malheureuse ( Alain Finkielkraut) .  La liste est trop longue !