URGENCES
Je suis tranquillement chez moi, avec plein de projets pour l'après-midi et les jours qui suivent. La bouche une peu en carton ondulé, c'est vrai, et les toilettes plus sollicitées que d'habitude, mais bof, il faut bien accepté que ce si fidèle corps ait ses exigences, pas de quoi en faire un fromage !
Sonnerie du téléphone.
Le médecin !
Quelle mouche le pique ?
« Je vous envoie un taxi-ambulance. Il est en route et va vous descendre aux Urgences.
Le rapport du labo de biologie n'est pas bon, et il faudrait faire un bilan. »
« ça ne peut pas se faire chez moi ? Ça va aggraver le trou de la Sécu ! »
« Pas question ! »
Si l'homme de Science parle, mieux vaut l'écouter. Je jette en vitesse quelques affaires dans mon grand sac de montagne, n'oublie pas ma boussole au cas où. Une voix mâle m'appelle. Le bougre, Déjà là ! Comment a-t-il pu avaler si vite nos 52 épingles à cheveux ?
Et hop, j'embarque dans un magnifique esquif avec cadrans et plein de petites lumières. Quand je pense à mes braves 2CV. Je me souviens qu'une fois, j'avais dû trouver une grande ficelle pour faire revenir la pédale de l'accélérateur qui acceptait volontiers de s'écraser mais pas de remonter !
En voyant la vitesse de descente, je comprends celle de la montée. Nous échangeons quelques mots mais rapidement abordons le principal problème commun : l'avenir de la vallée. Péchiney-Rio-Tinto va sans doute disparaître.
« Ces salauds l'ont acheté et ont emprunté quelques uns de nos spécialistes pour créer une usine équivalente au Canada. Ces ingénieurs leur ont refilé tous leurs secrets de fabrication et les ont formés aux nouvelles technologies. Ceci fait, les pilleurs ont ouvert là-bas d'immenses usines, aussi rentables, parait-il que leurs mines, bénéfice : 35 % minimum, alors qu'à Saint-Jean de Maurienne, quand on atteint 8 %, on peut s'estimer heureux. Du coup, à la poubelle cette usine, et tout son personnel ! Pas contents ? Désolé, c'est le bizeness !
Vous vous rendez compte : une usine qui date de l'avant siècle dernier ! Qui a été une pionnière ! Pas une des petites cuillères des milliards d'habitants qui peuple la planète qui ne soit sortie d'ici. Regardez-la un peu : (Nous nous arrêtons dans un de ces virages qui ouvrent sur la vallée) N'est-elle pas belle, cette usine ? Pour nous, elle représente la vie : 2.000 emplois vont disparaître d'un coup de paraphe d'un quelconque scribouillard dont le stylo n'est pas d'aluminium. Une honte.
Que vont donc devenir nos enfants ? »
Tout en conduisant d'une main avec virtuosité, il me sort son portefeuille et l'ouvre sur les photos de ses deux moutards, une gamine de huit ans, adorable, pétillante de vie, et un dur de 13 ans au regard direct.
Quel avenir pour eux ?
Quand je pense que l'autre petit con disait : « Travaillez plus pour gagner plus » et qu'il nous a fabriqué en cinq ans un million de chômeurs de plus, ça me fout en pétard…Tiens, nous voilà rendus. »
Martine, ma femme, m'attend à l'entrée des urgences. Elle va à l'accueil pour les papiers d'admission et revient peu après. Je m'installe dans la grande salle d'attente tandis qu'elle se sauve vers ses obligations.
Mon sac entre les jambes, je me trouve en une demi-heure, arraché à ma bienheureuse solitude et, un peu sonné - changement d'altitude oblige- jeté dans une cour des miracles. Le spectacle est saisissant. Malgré le nombre important de personnes sagement alignées sur le pourtour, le silence est quasi total. Je me serais attendu à entendre cris et gémissements, mais rien. En fait c'est l'angoisse, je suppose, qui retient au sortir du gosier toute interrogation, celle d'un verdict, acquittement, ou bien condamnation : « Va-t-on me torturer, m'ouvrir le ventre, me perforer la peau, me découvrir le sida ? Ou bien me renvoyer chez moi avec l'ordonnance d'un demi-cachet d'aspirine ?... »
Là, une toute jeune maman, quasiment une gamine, berce sur ses genoux son marmot pâlichon. Elle lui pose sans arrêt sa main sur le front, comme pour lui transmettre sa fraîcheur, apaiser les démons. Puis, n'y tenant plus, elle colle l'enfant dans les bras de son sosie et sort en griller une, faire tomber la tension.
Elle rentre enfin au chaud, trainant dans son sillage un grand gars en survêt qui marche en sautillant. Pas de baladeur apparent qui pourrait expliquer les tressautements du gars. Il approche de la fille et lui parle à l'oreille. Elle sursaute et reprend vite son gamin des bras de la copine. Elle n'est pas disponible. Mais l'autre ne pas comprend pas, il insiste. Elle se retourne, excédée semble-t-il, et lance quelque chose qui laisse béante la bouche du garçon et lui fait les yeux ronds.
Quelqu'un rentre un peu précipitamment, balaie du regard la pièce, et découvre le jeune homme. En deux pas il est sur lui, le prend par le bras et l'entraîne au dehors. Il me semblait bien qu’à mon époque, la drague n'était aussi directe, mais si j'ai bien compris, ça n'a pas vraiment changé.
Une dame qui, comme tout le monde attend, semble partager mon point de vue : Il n’avait pas l’air de tourner rond.
À sa droite, un monsieur trapu, en salopette bleue, n'a rien vu de tout cela. Son regard semble accaparé par l'énorme gant de boxe blanc, teinté de rouge, qu'il porte à la main gauche. Il paraît se demander si c'est bien à lui ce truc-là. Une infirmière l'appelle qui met fin à ses interrogations. La jeune mère disparaît elle aussi, avec copine et bambin, aspirée dans les entrailles du monstre.
Moi qui ne souffre de rien, apparemment du moins, me sens là en voyeur, sentiment qui s'amplifie lorsqu'arrive une femme accompagnée d'une personne du SAMU. La moitié de son visage est violet et ça n'est pas une tache de naissance. Sa lèvre inférieure éclatée s'ouvre comme un poivron rouge trop mûr. Encore une femme maladroite qui s'est pris une porte. Je ne me sens pas très fier d'être un homme.
Une infirmière met fin à mon voyeurisme. Prise de tension, pesée, je me retrouve quasiment nu sur un lit à roulettes, au milieu d'une petite pièce fonctionnelle à la lumière tamisé. Le temps coule doucement sans impatience excessive. Il est bien 22 heures et je réalise que depuis 13 heures je n'ai rien avalé, à part un verre d'eau. Mais je me sens bien, serein.
La porte coulissante glisse et laisse passer un jeune homme dont le signe distinctif de la profession pend au cou. « Je suis le plombier » me dit-il. Je crois que l'on va bien s'entendre.
Il m'annonce qu'il m'a fallu attendre 83 ans pour que je m'offre un diabète. Comme quoi, tout arrive. Je connais vaguement le truc, histoire de sucre et de pancréas, mais guère plus. « On va vous garder quelques jours pour vous ajuster un traitement. C'est pas la mer à boire. » Et le médecin disparaît.
Deux aides-soignantes s'emparent de mon lit et tentent de me prouver qu'elles ne doivent qu'au machisme du milieu le fait qu'elles ne peuvent participer aux courses de Formule 1. Les éclairages des couloirs qui défilent à la vitesse Grand V ont un effet hypnotique qui me jette dans le sommeil lorsqu'on me dépose délicatement sur un lit. Service de médecine.
Et là va commencer le début d'une aventure inattendue mais passionnante.
J'ai déjà fréquenté les hôpitaux, dont celui-là, et pas seulement en tant que professionnel. Mais une fois de plus j'ai été surpris par l'ambiance chaleureuse et gaie de ce service-là. Un vrai plaisir. Et pourtant le personnel ne chôme pas. En fait il n'arrête pas. Effectifs réduits au strict minimum, sans doute pour permettre aux cliniques privées de se développer, et si Sarkozy pensait tuer définitivement la santé publique, ici il a raté son coup. Le personnel, toute spécialité confondue, a relevé le défi. Entraide, solidarité, bonne humeur pallient les carences.
Et puis j'ai découvert une autre bonne surprise : La fenêtre de ma chambre donne sur le chantier de construction d'un nouveau bâtiment. Deux grues, une bonne vingtaine de personnes, et d'autres que je ne vois pas. Les matériaux arrivent pile à l'heure, à l'endroit prévu, et trouvent de suite le nombre d'ouvriers nécessaires pour les mettre en place. Coffrages, fers à béton, bennes, poches de ciment...Un véritable mouvement d'horlogerie qui fonctionne sans discontinuer, sans heurts, cris ou bagarre. Je suis émerveillé. De la belle ouvrage !
Un de mes voisins de chambre auquel je disais mon plaisir me lança, avec son savoureux accent mi-italien, mi-savoyard : « Descendez donc les voir, ce sont tous des étrangers. Que cette grande nouille de Guéant les foute tous à la porte et le chantier cesse instantanément d'exister, celui-là, et tous les autres en France. Moi qui suis venu de Lombardie à 17 ans, et j'en ai 80, s'il y avait eu un Guéant à l'époque, la France n'existerait plus. Et vous avez vu un peu ma famille ? Elle est belle n'est-ce pas ? Eh bien, avec des Le Pen, des Guéant, des Sarkozy, rien de tout cela n'existerait. ».
Un économiste éminent dont j'ai oublié le nom mais dont je me souviens qu'il était jésuite, constatait récemment dans « le Monde » que la France était coupée en trois tiers : un tiers, droite gauche, pense et dirige, et les deux tiers restant se contentent de vivre, ou tentent de survivre. Or, faisant partie de ce premier tiers privilégié, j’en étais arrivé ces temps à me constituer un cocon dans lequel ne pénétraient que les nouvelles théoriques que m’apportait Internet. Or, soudain, en une demi-heure, me voici plongé dans le monde réel, celui de la vraie souffrance, de la pauvreté, de l’insécurité, de la précarité qui engendre la discorde et tue la solidarité. Je touche du doigt la malfaisance de Sarkozy, alors plus que jamais je hurle « Ça suffit ! Qu’il dégage ! » et là il y a urgence.
Voyez plutôt :
J’eus comme compagnon de chambre un monsieur qui avait travaillé tout jeune et exercé le métier de soudeur. Tous métaux, toute technologie, tout pays. Il faisait indubitablement partie d’un des deux tiers de notre économiste, ceux qui exécutent et n’ont qu’à la fermer.. Non seulement on ne lui avait pas demandé à décider quoique ce soit, mais il lui était impossible, semble-t-il, de discuter les ordres. Lorsque nous avons pu échanger, il m’avoua qu’il était perdu. « Depuis que je suis à la retraite (il avait 62 ans) tout se détraque. » Il ne savait pas pour quelle raison il se trouvait hospitalisé. Il était mort de trouille car on lui avait dit que le lendemain il serait endormi. Pas question de poser des questions alors que j’ai pu vérifier que médecins et infirmières ne souhaitaient qu’informer. Il venait en fait pour un examen de contrôle et n’est resté que 24 heures mais se trouvait paralysé face ce qui représentait l’autorité, ce qu’on appelle, je crois, la majorité silencieuse, ou le peuple des sans voix. Il serait temps que ça change.
Sa femme passe voir son mari après son travail. Echanges discrets entre eux. Puis, prenant conscience de ma présence, elle s’informe gentiment de mon état, et s’assoit en soupirant.
« Fatiguée ? »
« Oh ne m’en parlez pas ! A part la pose de midi, je suis debout, à la chaine. Il faut maintenir la cadence et veiller au geste juste. On fait des ventilateurs de voitures.
Et si ça n’était que ça ! Bosser, ça va encore, ça fait vingt ans que je fais ça. Mais c’est l’ambiance : Depuis quelques années, ça s’est beaucoup dégradé. Comme il y a moins de commandes, il y a du chômage. On fait partir les filles. Ça n’est pas les patrons qui licencient, ce sont les filles elles-mêmes. Comme chacune tient à sa place, c’est à qui partira. Les filles sont mauvaises, vous savez. Elles poussent une telle à partir, elles lui font la vie dure, jusqu’à ce qu’elle craque L’ambiance est pourrie, mais que faire ? Un de ces quatre, c’est l’usine qui fermera.
Mon voisin rentre chez lui, vite remplacé par un nouveau patient, autour duquel ne ribambelle de soignants s’activent pour mettre en route ses soins. Conversation avec un infirmier : « Alors ils ont vendu la Bâtie (Usine Péchiney-Tinto-Rio) ! C’est de financiers, parait-il, qui rachètent »
« A quand ici ? »
« Oh ben chez moi (à l’entrée de la vallée de la Maurienne) c’est fait depuis longtemps.
Ouf, il est temps que ça change. Allez Sarkozy, dehors !
Manque de pot, un ami me rend visite et vient me casser le moral. Il est militant depuis la maternelle. Lui et son mouvement tentent d’aider des étrangers en attente de régularisation.
« Ça n’a jamais été aussi dur. Ils expulsent à tour de bras. Deux personnes ont fait des tentatives de suicide. Il est question pour d’autres de faire grève de la faim. J’avais espoir avec les élections, mais je crois que c’est foutu :
Sarkozy va sortir son jocker : Il va prendre Bayrou comme premier ministre ! Trop tentant pour un mec qui chute dans les sondages. S’il accepte, la Droite enfin réunie triomphera !