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Billet de blog 17 juillet 2011

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Le déni comme fondement d’une nation

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Aujourd’hui, je ne suis pas au bout de mes surprises, et ceci, grâce à la proposition d’Eva Joly.Ancien psychologue clinicien, nous avons eu (je dis « nous » car mon travail se faisait essentiellement au sein d’équipes) à tenter de comprendre et de soulager la souffrance, souvent gravissime, de personnes, adultes ou enfants. Or, dans la plupart des cas, se trouvait à la base de cette souffrance un secret de famille, enfoui, inabordable, qui pourrissait la vie de tout un groupe mais qu’incarnait une personne. Lever le secret permettait quelquefois un soulagement spectaculaire.C’est à ce phénomène que j’ai l’impression d’assister.J’ai cru naïvement, durant quatre vingt ans, comme sans doute beaucoup de français, que le 14 juillet, jour officiel de fête nationale, célébrait la prise de la Bastille. Et une personne qui se fait appeler « lebeauf » m’a renvoyé avec dédain à mon ignorance : comment un français dit de souche peut-il ignorer que la fête nationale célèbre le seul jour bénit du 14 juillet 1790 ! Je fus d’abord confus d’une telle ignorance. Impardonnable pour quelqu’un qui se pique de savoir des choses ! Comment, moi, docteur en psychologie, ne pas avoir appris que si son corps a été créé par des dynasties de rois, la nation fut dotée d’une âme lors de cette seule et fameuse journée de 1790 ? Ce jour-là et lui seul fut fondateur de la nation -mais le 14 juillet 1789, jour de la prise de la Bastille ? - De quoi parlez-vous donc, ça n’a pas existé !Je n’en revenais pas ! Le choc passé, j’ai réalisé que j’avais, moi mais sans doute aussi beaucoup d’autres, été victime d’un déni ! Inouï ! Merveilleux ! Merveilleux, parce que ce phénomène qui cause tant de dégâts peut peut-être expliquer pourquoi la nation France s’interroge si fort ces temps-ci sur son identité.Que s’est-il passé de si innommable le 14 juillet 1789 qu’il ne faut plus du tout en parler, qu’il faut faire comme si ça n’avait pas existé.La mise en place en grandes pompes, savamment réfléchie, du 14 juillet 1790 eut comme mission de faire oublier complètement ce qui s’était passé un an avant. Ces évènements passés deviendraient le secret partagé des seuls initiés, ceux qui ont participé ou ont été témoins des horreurs commises ce jour-là, si violentes et sauvages qu’elles sont inavouables.Or c’est cette journée immonde qui est le véritable socle de la nation. Le peuple, enchaîné depuis des siècles d’esclavage, forcé de courbé le dos devant ses tyrans méprisants, s’est enfin déchaîné. Il a pu hurler sa rage et dépecer tout ce qui l’a soumis à des siècles d’humiliations. Que s’est-il passé exactement ? Viols sans doute, tortures, démembrements, probable cannibalisme. Fureur et hurlements. Voilà le moment historique, le seul véritable, qui a scellé l’unité de la nation.De la pure barbarie, mais qui soulage tant !Alors si vos ancêtres n’étaient pas de cette surprise-partie-là, celle du 14 juillet 1789, vous n’êtes pas des nôtres, nous, les bons français, qui ont, en pataugeant sans honte dans le sang des nantis, mérité d’être de ce pays.Alors les autres, vous tous qui débarquez d’ailleurs, qui n’avez pas participé à notre orgie originaire, libératrice, vous ne pouvez pas comprendre. Vous n’êtes pas de cette France profonde, qui ressasse sa haine et sa honte sans cesser d’en être fière. Ce qu’on appelle « la tradition », celle que Fillon reproche à Joly de méconnaitre, et pour cause.A la France pure et belle, la prétendue vraie, l’officielle, celle du serment de 1790, à cette France-là vous pouvez participer, on vous naturalise, on vous empaille, et vous voilà français. Si les troupes défilent le 14 juillet, ça n’est pas pour faire peur, non, nous sommes contre la violence, nous avons horreur de verser le sang, c’est simplement pour vous montrer combien nos troupes sont pacifiques, disciplinées, fidèles à la patrie, prêtes à vous protéger. On ne vous dira surtout pas qu’elles sont là pour faire oublier l’anarchie du 14 juillet 1789. Supprimer le défilé militaire, c’est dévoiler un secret. C’est dire au monde entier que, hier encore, nous étions des sauvages, mais qu’à grand renfort de raison nous sommes devenus fréquentables. Ne craignez rien, braves gens, ne sommes-nous pas devenus la patrie des Droits de l’Homme ?

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