Une armée qui défile, c'est beau, mais la guerre, c'est aussi ça :
Témoignage
LE HEROS
1990. Ça avait été pour lui le moment opportun de se faire opérer. Ayant eu, adolescent, des R.A.A. (véritable chienlit que ces rhumatismes articulaires aigus !) il s’était retrouvé avec un souffle au cœur, ce qui ne l’avait pas empêché de faire parachutisme, alpinisme et autre joyeuseté en isme, plus quelques autres qui par exemple nécessitait la compagnie d’une personne de sexe féminin. Mais sa valve aortique donnait, paraît-il, des signes de faiblesse, d’où l’opération. Un bon copain toubib l’avait accompagné jusqu’à Cardio pour porter la valise la plus lourde, celle qui contenait livres et CD, lui se voyant attribué celle des vêtements, nettement plus légère. Il avait été installé dans une chambre individuelle pour examens préparatoires et savourait ce repos imposé mais bienvenu après une année professionnelle vécue à cent à l’heure. Juillet, lui avait-on dit, n’était peut-être pas le moment le mieux choisi pour confier son cœur à d’autres : les nombreux départs en vacances déciment le personnel hospitalier et désorganise les équipes. Mais il ne s’en aperçut pas tant tous lui paraissaient disponibles. Une infirmière lui apporta des feuillets photocopiés indiquant en détail les différentes phases de son hospitalisation et leur durée, les divers examens à subir, leur but et, bien sûr, l’opération proprement dite. Etait évoquée la souffrance et les moyens mis en œuvre pour l’atténuer. Il apprécia beaucoup ce souci d’informer le patient et de l’associer à la lutte contre la maladie. C’est ainsi qu’il apprit qu’il allait passer une « coronographie par cathétérisme ». Vous êtes allongé sur un chariot, conduit dans une vaste salle d’opération devant un grand écran de télévision et invité à participer à une exploration en direct de votre propre corps. Une dame que vous imaginez très jolie car vous ne voyez que ses yeux vous enfile un long tuyau très fin dans l’artère fémorale, en fait une micro-caméra, et vous en suivez le parcours sinueux jusque vers votre cœur. Fabuleux ! Toute cette haute technicité et ce qu’il ressentait comme une grande compétence des équipes achevèrent de le mettre en confiance. Il se sentait si décontracté, sans appréhension particulière que le chef de Service le mit en garde : « Vous savez, c’est quand même une opération lourde et qui comporte des risques. Le taux actuel de mortalité en est de 3.5 % ce qui peut paraître faible mais qui pour nous est énorme, encore bien trop élevé. Certes, vous êtes en bonne forme, mais j’ai connu des personnes comme vous qui ne se sont pourtant pas réveillées. Si vous avez des dispositions à prendre, pensez-y quand même ! » En fait il ne ressentait pas sa décontraction comme expression de désinvolture, inconscience ou forfanterie, mais il avait simplement le sentiment de ne rien avoir à perdre : il avait déjà bien vécu et s’il ne se réveillait pas, il vivrait, si on peut dire, la mort pour lui idéale, en plein sommeil, sans souffrance. Les êtres chers étaient en âge de se passer de lui, et la planète Terre continuerait de tourner doublement en rond sans que sa mort n’en modifie le cours. Et s’il se réveillait, alors vive la vie, celle-ci ne pourrait n’être que belle, avec un cœur tout neuf. Et dans ce cas, son premier geste serait de s’offrir l’Hymne à la Joie joué pour lui tout seul, entre les deux oreillettes de son baladeur. C’est ce qu’il fit lorsqu’il retrouva ses affaires et un lit autre que de réanimation. Mais avant de profiter de cette renaissance, il fallait tout d’abord passer entre les mains de toute une équipe chirurgicale. Le troisième matin de son hospitalisation, très tôt, une aide soignante vint lui apporter comme petit-déjeuner trois malheureux comprimés minuscules et un fond de verre d’eau pour les faire descendre. « Voilà ! » dit-elle avec un grand sourire. Il n’eut même pas le temps de lui retourner cette amabilité car l’instant d’après, du moins c’est ce qu’il crut, il se réveilla dans cette immense pièce qu’est « la salle de réa » Il avait donc été opéré et avait survécu. La lumière était tamisée, jamais naturelle, ce qui fait que vous vivez dans un espace hors du temps, sans le repère de l’alternance du jour et de la nuit, sans savoir si vous venez de vous assoupir dix secondes ou trois heures. Or ce qui vous permet de surmonter la souffrance –qui est immense- est de savoir que le temps travaille pour vous, plus il passe et moins vous souffrirez, l’absence d’horloge est un vrai handicap. En sortant de ce lieu, il fit promettre au Patron d’en faire installer une très grande, pour bien voir l’heure, parce que, qui plus est, on ne vous laisse pas plus votre montre que vos lunettes. Sa vue était cependant suffisamment précise pour glisser un œil à droite ou à gauche sur d’autres patients et imaginer ce qu’il devait lui-même donner à voir : une vague forme reliée par câbles et tuyaux à un attroupement de robots. Toutes ces machines qui clignotent, toussent, crachent, cliquettent, sonnent, pulsent, forment un vaste complexe industriel. Et, veillant au bon fonctionnement de toute cette quincaillerie électronico-mécanique, des fantômes spécialisés froufroutent de ci de là. On n’a pas envie de crier « remboursez ! » à la Sécurité Sociale tant le spectacle est de qualité. Car ces ectoplasmes baladeurs vous instillent mieux que des crèmes glacées ou des bonbons-caramels, des drogues qui vous installent devant un grand écran en trois D. Là explosent des formes extraordinaires aux couleurs indicibles, un feu d’artifices permanent, un festival qui vous donne le regret de n’avoir pas branché un magnétoscope enregistreur. Ça vous arrache des « Ho ! » et des « Ha ! » qui font accourir les fantômes sans doute désireux de profiter du spectacle. Puis, le temps passant, vos perceptions évoluent et vous le regretteriez presque si les fantômes entrevus ne se muaient en jeunes femmes souriantes et attentionnées. Avait-il eu une chance particulière ou son regard sur la vie avait-il changé, mais elles avaient des gestes doux et étaient belles. Lors d’un moment de grande souffrance, une toute jeune femme lui prit la main entre les deux siennes, longtemps. Ce fut un grand bonheur. Ces moments cependant le révélèrent douloureusement à lui-même, lui qui se croyait dur à la douleur. Or, bien que ne disant pas sa peur avec des mots, il était trahi par le moniteur qui proclamait à grands battements de tambour l’affolement de son cœur à l’approche de l’infirmière qui allait lui changer l’horrible tuyau de l’assistance respiratoire. Elle en riait, et lui, vexé, pas du tout. Si on n’a même plus la possibilité de frimer ! En cet endroit il rencontra la souffrance qui dure, celle qu’on ne peut fuir, à la limite du supportable. On vous a quand même découpé le sternum à la scie circulaire, écartelé les côtes, ouvert la cage thoracique comme on déchire les bords scellés d’un paquet de café, alors forcément ça fait mal. Mais savoir que toute cette souffrance infligée par d’autres l’est pour votre bien, pour votre mieux vivre ultérieur, que non seulement on ne vous sadicise pas mais qu’on vous administre des drogues qui atténuent la douleur, ça aide à supporter ! Que doivent être horribles les souffrances infligées sadiquement par des tortionnaires dans quelque sous-sol nauséeux ! En sortant de l’hôpital, il avait envoyé un chèque à Amnesty International. Un jour, peu de temps après, il eut l’occasion de rencontrer une personne qui avait subi la torture : « Qu’est-ce donc qui vous a permis de tenir ? » lui avait-il demandé. « La haine ! » 2 Un jour enfin il put respirer seul, sans l’aide d’une machine, et tous les indicateurs, au dire des soignants, clignotaient dans le vert. Il libéra la place en réanimation et fut emmené dans une chambre qui n’était plus celle de l’arrivée. Sa surprise –et sa déception- furent grandes : la chambre comportait deux lits et l’un était déjà occupé par un homme qui lui parut un peu plus âgé que lui et qui bougonna à son passage. L’homme ne semblait pas apprécier plus que lui même une présence étrangère et même moins sans doute car se voyant imposer un intrus. Les heures qui suivirent confirmèrent leur préférence commune pour la solitude. Ils n’échangèrent pas un mot. Lui n’en avait nul désir. Il éprouvait l’impérieux besoin de se reposer de l’incessante activité de ruche de la salle de « réa » qu’il venait de quitter. Il ferma les yeux et repassa pour vraiment se les approprier les images de ce nouveau continent sur lequel il avait échoué ces derniers jours. Il s’était senti comme un aventurier qui entreprend joyeusement une expédition qu’il sait hasardeuse mais qu’il a le sentiment de bien maîtriser. Puis, surpris par un grain soudain, il percute un peu violemment le rivage convoité, perd connaissance et se réveille meurtri, tout cassé, entouré d’une bande de bons sauvages curieusement déguisés dont il n’entrevoit que les yeux. Il sait que ce ne sont pas des anthropophages, c’est déjà ça, mais l’étrangeté de leurs rites le déstabilise. Il a changé de civilisation, et même, dirait-on, de corps. Il va devoir s’y faire. Il a mal partout. Le moindre de ses gestes entraîne comme une chaîne de douleurs qui cogne contre des coins jusqu’alors inconnus de sa carcasse. Il ne doit surtout pas tousser car il a l’impression de secouer des sacs remplis d’aiguilles et de clous, ficelés par du fil de fer barbelé, qui lui arrachent les parois intérieurs de la poitrine. Seule solution : ne pas bouger d’un pouce et profiter de cette hypersensibilité nouvelle pour faire l’inventaire de son corps. C’est fou, ça ! Vous vivez soixante années avec un corps que vous croyez connaître, vous le promenez partout, il n’arrête pas de vous suivre et quelque fois même de vous précéder, il vous obéit au doigt et à l’œil (vous voulez une framboise ? Il vous la cueille. Vous rencontrez une amie ? Il lui ouvre les bras. Vous voulez vous faire dorloter ? Il vous offre une grippe) Eh bien, malgré ce constant voisinage, vous ne le connaissez pas. Non qu’il vous soit étranger, pas du tout, c’est même le contraire : il vous est trop familier. Or quelqu’un ou quelque chose de trop proche, ça devient transparent, quasi inexistant. On en arrive à l’oublier, ça va de soi, comme le larbin pour un nanti, le lever du soleil pour un début de journée. Qu’il vous fasse défaut, c’est alors qu’il existe. Or pour le coup, son corps lui faisait défauts, il ne faisait même que ça : le simple fait de passer son bras droit devant son visage pour attraper le verre d’eau à gauche sur la tablette transformait son torse en éruption volcanique. Il ne pouvait plus ignorer l’existence de ce corps. Souvent auparavant celui-ci murmurait, plutôt agréablement, voire chantonnait discrètement, comme ces musiques de grandes surfaces que vous n’entendez même plus et qui vous poussent à l’achat, ici, à la vie. Ça lui arrivait même de crier sa joie à qui voulait l’entendre, alors là oui, il existait, mais ici, sur ce lit, ce corps hurlait de manière inconvenante sa fureur d’avoir été malmené et exigeait d’être mieux traité. Comment lui faire comprendre qu’il y était aussi pour quelque chose, qu’il avait sa part de responsabilité, qu’il devait y mettre du sien ? Un peu de bonne volonté que diable ! Ce corps aurait eu tendance à en faire le moins possible, à se replier sur lui-même, à devenir exagérément précautionneux, mais le temps aidant et, il faut quand même le reconnaître, la kiné passant, les progrès furent rapides. Le fait est que toute cette attention portée à sa souffrance facilita l’isolement de notre homme et lui permit d’ignorer superbement son voisin, voisin qui, semblait-il, ne demandait que ça. Ajoutez à cela les longues phases de sommeil, de jour comme de nuit, et il est aisé de comprendre que les deux hommes, pourtant si physiquement proches, restaient l’un pour l’autre de parfaits étrangers. Même les visites régulières et discrètes que recevait le voisin, non seulement ne lançaient pas de pont par-dessus la frontière, mais élevaient un mur de dos que seuls des chuchotis franchissaient. Et, chance inestimable, l’écran du poste de télévision restait aveugle et muet. Imposant ses images, il aurait fait converger leur regard et alimenter une activité commune qui, qu’ils le veuillent ou non, les aurait réunis, Ainsi il était seul et c’est ce qu’il désirait. Il devait digérer son incursion en terres chirurgicales. Ça prendrait un peu de temps mais c’était nécessaire. Bien sûr, ça ne durerait pas. Son corps moins douloureux lui autoriserait de plus en plus de gestes, notamment en direction de la table de chevet. Aussi, dès qu’il le put, c’est à ce meuble qu’il commença à s’attaquer. Il le trouvait non seulement inesthétique mais surtout très peu adapté aux besoins des personnes qui comme lui vivaient un corps douloureux. Se saisir du téléphone, prendre le moindre objet sur le plateau supérieur, tenter d’ouvrir le tiroir ou l’armoire inférieure, chacun de ces gestes tenait de l’exploit. Il prit donc –difficilement- son cahier de croquis et ébaucha divers modèles. Il finit par en dessiner un qui répondait à son attente : une haute colonne sur roulettes (assez semblable aux potences à poches de sérum) sur laquelle venaient pivoter des bras articulés portant tablettes, tiroir, armoire, des accessoires qu’un vérin mettait à bonne hauteur. Il y ajouta un plateau pour les repas, transformable en écritoire, ce qui, pour l’heure, lui aurait été fort utile. Les infirmières vinrent à tour de rôle, en connaisseuses, et en la perfectionnant, examiner sa création. Ce fut d’ailleurs la première différence marquée (il n’en fut pas peu fier) avec son voisin auprès duquel les infirmières ne se bousculaient pas. Puis, gavé de musique, il commença à sortir ses livres. Les plus denses comme « L’œuvre au noir » qu’il s’était promis de déguster, attendraient qu’il soit de nouveau capable de se concentrer. Il en choisit un qu’il pouvait grappiller, un ouvrage sur les bonzaïs qui le transporta chez lui, dans le vieux Lyon, où il avait constitué sur un coin de toit une véritable forêt miniature entretenue durant son absence par un arrosage programmé. C’est à cause de ce livre que sa bulle explosa, percée par son voisin.- Vous aimez les plantes ?Surprise ! Il sursauta. C’est bien à lui qu’on s’adressait. « On », c’est à dire son voisin, en fait un être humain comme lui, embarqué comme lui sur cette galère de misère et d’espoir. Manifestement, ce « on » désirait communiquer mais devait se moquer éperdument de la réponse. Il devait vouloir s’assurer que cette grosse larve qui s’agitait à ses côtés depuis deux jours était bien elle-aussi un être humain. Ou bien cherchait-il la permission en faisant parler l’autre de se raconter lui-même. C’est évident qu’il fallait lui répondre, il n’est tout de même pas un goujat ! Mais comment répondre sans se dévoiler ? Il y a bien un tuc de psy qu’il avait eu l’occasion de pratiquer et qui généralement donne de bons résultats : répondre à une question par une autre question. Mais c’est délicat à manier. Comment le faire sans paraître se défiler ? Donner un peu de soi-même et renvoyer la balle :- Vous-aussi vous les aimez ?Et ça marcha, au-delà de toute espérance. Il n’eut rien à ajouter, pas un seul autre mot à prononcer. Il lui suffit de maintenir le visage tourné vers son interlocuteur qui ne le regardait même plus, ayant les yeux rivés sur le jardin merveilleux, quasiment paradisiaque, qu’il avait créée à quelques centaines de kilomètres de cette chambre et auquel il avait été arraché. L’homme le raconta de manière si saisissante que lui-aussi fut du voyage. Il se surprit à entendre crisser sous ses semelles le fin gravier des allées tantôt ombragées, tantôt lumineuses, bordées de massifs compacts de rhododendrons dont les fleurs révélaient la beauté d’un feuillage vert véronèse. Il huma le parfum entêtant des buissons de buis, il admira le contraste des essences, la flamboyance d’un hêtre pourpre sur fond de sapins noirs, et le frisson argenté des trembles vibrant aux trilles insolents des merles. Le murmure de l’eau vive du ruisseau qu’enjambait élégamment la courbe laquée de rouge d’un pont japonais fit descendre de dix degrés la température de la pièce surchauffée en cette soirée d’été. Au retour du voyage la chambre accueillit deux amis. Exténués par ce si long parcours, chacun s’endormit rapidement. 3 Les jours qui suivirent rendirent palpable le changement d’ambiance : Henri –c’était le prénom de l’ami- semblait sortir de la torpeur dans laquelle il s’était englué jusqu’alors. Jean commençait à comprendre pourquoi l’équipe soignante paraissait l’avoir pris en grippe. Henri, petit de taille, était aussi large que haut. Il était obèse, et cet excès de poids rendait hautement risquée une opération cardiaque qui s’avérait pourtant indispensable tant le cœur, enrobé de graisse, ne parvenait plus à assurer un service correct. Le chirurgien avait décidé qu’il n’opérerait qu’à condition que son client perde au moins quinze kilos et qu’il ne remettrait les pieds dans la chambre que lorsque le résultat serait atteint. L’équipe soignante soumettait donc son patient à un régime alimentaire draconien, interdisant aux visiteurs l’apport de tout aliment autre que des fruits frais. Cette exigence n’arrangeait pas les relations avec la famille, relations d’autant plus détestables qu’un petit-fils qui terminait ses études de médecine tentait sans arrêt d’intervenir auprès des médecins, critiquant ouvertement leurs indications et le comportement de l’équipe soignante. Jean qui se trouvait être observateur relativement neutre de cette guerre larvée fut le témoin abasourdi d’un curieux phénomène. Alors que les échanges entre les deux hommes se nourrissaient de beaucoup de silence et de quelques pudiques récits de vie, Henri, quand il parlait, le faisait lentement, posément, chaque mot choisi sonnant juste. Or lorsque ses visiteurs envahissaient la pièce, la personne qui avait autorité à prendre la parole en premier, souvent une de ses filles, le faisait d’une voix geignarde, en articulant chaque syllabe, comme si elle se fut adressée à un débile profond ! On se serait cru dans une pièce de boulevard. Mais le plus étonnant est qu’Henri lui rendait la réplique dans le même registre, comme un demeuré à la voix d’eunuque, faible et chevrotante. Rien à voir avec son élocution des quelques minutes précédant l’arrivée des visites. Ainsi on l’enfermait, et il s’enfermait, dans un rôle de mourant sans énergie ni volonté. Jean en fut choqué. Rien d’étonnant donc si Henri ne trouvait pas la force de quitter son lit, de marcher dans le couloir, de se promener dans le parc, de se dépenser physiquement pour participer à ses chances de survie, perdre du poids, retrouver grâce à une opération un cœur en bon état ! Le personnel avait tenté, d’abord par la persuasion, gentiment, de le faire se lever. Puis, devant son inertie, l’avait bousculé, comme on gronde un enfant capricieux. Puis l’avait mis en face de ses responsabilités : « Si vous continuer à ne pas vous bouger, vous allez mourir, on ne pourra même pas vous opérer ! » et enfin, impuissant, fataliste, semblait avoir renoncé. Ainsi Henri allait mourir. Il ne pourrait plus se promener dans son paradis terrestre. Il l’avait parcouru pour la dernière fois en pensée, en compagnie d’un ami. Ici était sa dernière chance et il ne la saisissait pas, ne pouvait la saisir. Quel dommage, quel gâchis ! L’ouest s’empourprait. Repas et derniers soins avaient été distribués. L’équipe de nuit prenait le relais. Une nuit s’installait, apportant le repos pour beaucoup, l’angoisse pour certains, la mort pour quelques uns. L’infirmière de garde fit sa tournée et vint s’enquérir des besoins éventuels. Elle referma doucement la porte en souhaitant le bonsoir. Ce fut l’obscurité et le silence. Une heure de silence peut-être. Les respirations indiquaient que l’autre ne dormait pas.- Je peux vous confier quelque chose ? lança Henri. Et sans attendre la réponse : J’ai peur, je crève de peur. Je sais que je vais mourir… Et ça me fait peur…Et c’est humiliant…Je me croyais plus courageux…Vous croyez en Dieu ?…En l’Au-delà ?…Moi non plus….Comment vous avez fait pour votre opération ?…Vous avez eu peur ? Jean lui dit que non, pas par courage, mais il avait eu l’impression de n’avoir rien à perdre et tout à gagner. S’il avait succombé durant l’opération, il ne s’en serait pas aperçu, et comme il s’était réveillé, il n’en était pas mécontent. De nouveau le silence s’installa qu’Henri rompit pour souhaiter bonne nuit. Ils s’endormirent tous deux peu après, Henri le premier. Le lendemain, il faisait beau. Le début de matinée se déroula, bien rempli, selon le rituel en vigueur : petit-déjeuner, soins, toilettes, ménage. Puis ce fut le temps libre. Jean se disposait à écouter Mendelson quand timidement Henri lui demanda si ça ne le dérangeait pas de lui rendre un petit service, juste l’aider à se lever de son lit et à faire quelques pas dans le couloir. Jean cacha sa joie. Duo cahotant, ils sortirent de la chambre, bras-dessus, bras-dessous. Il y eut comme un bruissement dans leur dos. Jean se retournant discrètement vit une grappe de têtes d’infirmières hilares accrochée au chambranle de la porte de la salle de soins. Ils firent quelques allers-retours et Henri, essoufflé, demanda à rentrer. Il s’allongea sur son lit visiblement heureux. Curieusement, alors que l’on dit que l’effort ouvre l’appétit, il laissa une partie de sa nourriture, pourtant chiche, dans son assiette. L’après-midi, après une courte sieste, ils descendirent dans le parc et en firent le tour. Henri dut remonter à l’étage pour recevoir ses visiteurs. En arrivant dans la chambre, il découvrit qu’une de ses filles y était installée. Se levant, elle commençait à le disputer pour son imprudence : un tel effort physique à son âge et dans cet état ! Il la rembarra avec une telle vigueur qu’elle en resta coite, les yeux ronds. Manifestement désemparée, elle remballa discrètement le paquet de bonbons qu’elle s’apprêtait à lui glisser. Privée de son rôle de pleureuse, désarçonnée, elle semblait pressée de sortir. Son père s’arracha du fauteuil dans lequel il s’était affalé et l’embrassa chaleureusement. Elle ramassa ses affaires, et avant de refermer la porte sur elle, passa la tête dans l’entrebâillement et du bout des lèvres lui envoya un baiser. Elle semblait jubiler. 4 Henri était méconnaissable, enjoué, jovial. Les infirmières le lui firent remarquer et lui dirent leur plaisir. Il leur retourna le compliment, ce qui ajouta à la bonne humeur ambiante. Les deux hommes eurent même un sourire de connivence en entendant une phrase que, la veille, ils auraient trouvée macabre : Un soignant passa en courant dans le couloir en criant : « Josette, prépare-toi, on nous envoie un cœur ! » Il s’agissait d’une greffe. Dans la soirée et pour la première fois ils allumèrent le poste de télévision au moment des informations et choisirent la chaîne qu’ils préféraient et qui, par chance, était la même (ils se méfiaient tous deux des chaînes privées). Ils éteignirent le poste avant d’être submergés par la publicité. Ils échangèrent sur la marche du Monde, l’état de la France et des partis politiques. Henri votait à droite, Jean à gauche mais leurs positions nuancées leur permirent d’exposer leurs convictions sans dénigrer celles de l’autre. Ils évoquèrent des projets. Ils se savaient bientôt séparés car Jean allait quitter l’hôpital pour une Maison de réadaptation. Ils se promirent de rester en contact. Henri était épuisé par les marches de la journée. Il s’allongea pour la nuit. Jean ferma le livre entamé et éteignit sa lumière. Il entendait son ami se tourner et se retourner péniblement dans son lit à la recherche du sommeil. Soudain Henri lui demanda : - Avez-vous déjà tué ?…Jean interloqué se trouva sans réponse.- Moi, oui ! Après un long silence il poursuivit : - J’étais encore un gamin. J’avais rejoint le maquis, un groupe de Résistants dans la montagne. Ils se méfiaient un peu de moi, j’étais si jeune ! La vie était rude et peu glorieuse, on crevait la dalle et on n’avait pas chaud. On passait l’essentiel de nos journées à tenter d’améliorer l’ordinaire en pêchant à la main, en posant et relevant des collets, en ramassant des champignons. Et puis aussi à taper le carton. On s’entraînait un peu mais surtout on attendait les ordres. On se serait presque cru en vacances. Et puis un jour –je m’en souviens comme si c’était hier- le chef de groupe me convoque : « Sais-tu pourquoi tu es ici ? Te planquer ? Non, n’est-ce pas. Te battre ? Certainement. Eh bien, je vais t’en fournir l’occasion ! J’ai une mission à te confier, que tu dois accomplir seul. Elle n’est pas sans danger mais en principe, tu devrais t’en sortir sans problème. Es-tu toujours d’accord ? Tu peux refuser, j’ai besoin d’un volontaire. Si ce n’est pas toi, ce sera quelqu’un d’autre, mais tu auras loupé l’occasion de faire ton devoir et tu risques de le regretter. Je te choisis parce que tu connais parfaitement le lieu de l’opération, tu es de la ville en question. Tu as donc plus de chance de t’en tirer qu’un autre. Alors j’attends ta réponse ! » Je n’avais pas vraiment le choix. Refuser, j’aurais été considéré par les autres comme un moins que rien, un dégonflé, je serais devenu leur larbin. Et puis, qu’on me confie une mission, à moi le gamin, partir en mission, ça me flattait, ça m’excitait aussi. Devenir un héros ! Et puis mourir quand on est jeune, c’est bon pour les autres, soi-même on est immortel. Alors je n’ai pas hésité trois secondes, j’ai accepté. Il m’a décrit la situation : « Il s’agit d’abattre un officier allemand. C’est en principe sans danger. Il agit à l’insu de ses soldats et ne bénéficie d’aucune protection. Il rejoint tous les soirs sa maîtresse dont le mari est prisonnier. Ils font ça en cachette de tous. On a repéré son heure d’arrivée, quasiment toujours la même. Il n’en va pas de même pour son retour, plus irrégulier et souvent au petit matin, donc plus risqué. Tu dois donc attaquer juste avant son rendez-vous, vers vingt-trois heures. Il arrive que la femme sorte pour l’attendre, tu seras peut-être obligé de l’abattre aussi mais si tu peux éviter, ce serait mieux. De toute façon on lui réglera son compte plus tard. Tu sais qu’en bas, c’est le couvre-feu. Donc personne d’autre que les allemands ne circule. Tu devras être invisible. Te rendre dans ta ville en plein jour, tu risques de rencontrer des gens que tu connais et qui par la suite pourraient faire des rapprochements. Pas question. Un commando t’accompagnera et tu arriveras vers vingt-deux heures aux abords de la ville. Tu te démerdes ensuite pour rejoindre le point « E », ici, (il me désigna un E rouge sur un plan détaillé) E comme « Exécution ». Tu décroches aussitôt et rejoins le commando qui te couvre si nécessaire, ce que je ne souhaite pas. C’est clair ? Une dernière chose : tu opères en silence, c’est à dire au poignard ! » J’eus l’impression que le poignard me rentrait dans le ventre. Un poignard ! Je n’avais pas imaginé ça. Une arme à feu, c’est tellement plus facile ! Vous êtes à deux trois mètres, même davantage, de votre cible, vous appuyez sur la détente avec la deuxième phalange de votre index droit, un geste à peine perceptible. BANG ! C’est fait, vous gardez les mains propres, pas de sang, vite fait, bien fait. Pas plus d’impression que lorsque vous tirez sur la silhouette en carton du pas de tir, à l’entraînement. Mais un poignard ! Je ne pouvais plus reculer. Je m’étais engagé. Il m’avait bien eu ! Le plan se déroula comme prévu. La nuit était noire mais pas trop, un croissant de lune défilait derrière les nuages et apportait une légère clarté. J’arrivai sans problème à l’endroit indiqué et trouvai une cachette parfaite. J’attendis. Depuis le moment où j’avais digéré l’histoire du poignard, j’avais décidé de ne plus me poser de questions, de ne pas réfléchir, ne pas penser, ne pas imaginer, ne pas ressentir. Je m’étais quasiment auto-lobotomisé. Il n’était même plus question de ce que diraient les autres, le chef et compagnie, plus question non plus de Patrie à sauver, de Boches à descendre. Simplement j’avais dit oui et j’irais jusqu’au bout, bêtement, comme un con. Con comme la guerre qui n’est qu’une vaste connerie, et j’étais en guerre, et « il » était en guerre ! Nous étions tous des cons prisonniers de la guerre ! J’attendis. Calmement. Sans penser. Une bête qui guette sa proie. Simplement. Et il arriva. Discrètement. D’une démarche heureuse, souple, décidée, porté par l’amour sans doute. Il n’avait pas de casque mais une haute casquette à fond plat. Il paraissait très élégant. Dans sa main il tenait quelque chose qui m’intrigua. Etait-il armé ? Se méfiait-il ? Oui, il était armé : il tenait un bouquet ! J’ai bien failli en être désarmé ! Mais je m’étais programmé. J’avais prévu, non de l’attaquer par derrière, lâchement, comme on n’avait cessé de répéter le geste à l’entraînement. Mais je voulais l’affronter en homme, face à face, les yeux dans les yeux, dignement. Romantisme désuet ? Sensiblerie stupide ? Orgueil ridicule ? Tout ça peut-être, mais c’est ce que je fis. Il passa devant moi sans me voir. Je sortis de l’ombre et lui touchai l’épaule. Il se retourna d’un bloc et me regarda, surpris, immobile. Il comprit. Je lui enfonçai mon poignard dans le ventre, de bas en haut, avec toute la violence que me donnait le sentiment d’une immense connerie, la conscience de tuer ce qu’il y a de plus beau, un être humain qui aime. J’avais la rage d’être un exécutant, un exécuteur, je la mis au profit de l’acte meurtrier. Puis j’accompagnai doucement l’homme dans sa chute, comme pour qu’il ait moins mal. Je l’allongeai sur le dos, les mains croisées sur la poitrine, enserrant le bouquet, posai sa casquette sur son ventre pour cacher la blessure. J’entendis un chuchotement appeler : « Hans, c’est toi ? » Je m’enfuis, désespéré. J’avais tué l’amour.Henri dont la voix jusque là étonnamment ferme se cassa tout à coup, se mit à sangloter. Jean en faisant mille grimaces de douleur inutiles car invisibles dans le noir descendit de son lit et alla s’asseoir au chevet de l’ami. Il lui tint la main qu’il massa doucement. Il ne savait que dire. Il n’y avait rien à dire. Simplement être là. Longtemps.- Imaginez après ça les félicitations imbéciles du chef, son écœurante promesse de décoration et la nauséabonde admiration des copains pour le héros que j’étais devenu : tuer un homme, et qui plus est, au poignard, quel exploit ! Pour eux j’étais devenu quelqu’un. Moi, je me haïssais. Il sanglota de nouveau.- Cet assassinat m’a poursuivi toute ma vie. Vous comprenez maintenant pourquoi je dois mourir, pourquoi je n’ai aucune chance de m’en sortir ! C’est à mon tour à présent. Je dois payer, je n’ai pas le droit de survivre.Un long temps s’écoula.Alors Jean se risqua :- Henri, à cause de la bêtise humaine, celle qui cause les guerres, vous avez de vos mains tué un homme. C’est vrai, et c’est épouvantable. Mais s’il vous plait, n’en tuez pas un autre aujourd’hui. Là pour le coup ce serait un crime. Ce ne serait pas l’exécution d’un ordre venu d’ailleurs auquel vous ne pouvez échapper, mais une exécution, la vôtre, ordonnée par vous seul, et ça n’est pas, je crois, ce que Hans vous demanderait. Alors, s’il vous plait, cet ordre-là, refusez-le. Sans vous, jamais je n’aurais connu l’existence de Hans. Vous l’avez ressuscité ce soir. Et d’ailleurs il n’est jamais vraiment mort, puisqu’il est resté si vivant dans votre souvenir. Vous mort, ce serait, je crois, tuer Hans une seconde fois. Puis ce fut un long silence qui fit le lit de leur sommeil. Henri perdit quinze kilos, fut opéré et survécut à l’opération. Jean lui rendit visite et lui offrit son plus beau bonzaï. Henri lui promit d’en prendre soin.