Dans un article que j’estime remarquable (http://www.mediapart.fr/journal/france/221111/le-meurtre-dagnes-reactive-la-politique-de-lemotion ) Hellen Salvi, journaliste à Médiapart explique en quoi les réactions du Gouvernement face au viol et à l’assassinat d’Agnès sont inadaptées et malsaines.
Ayant moi-même exercé durant plus de trente ans la profession de psychologue clinicien, je voudrais rappeler l’extraordinaire travail de diverses professions pour tenter d’éviter des drames comme celui qui a foudroyé Agnès et sa famille. Depuis bien longtemps et dans la France entière, (et évidemment un peu partout dans le monde), des professionnels qualifiés conjuguent leur compétence pour aider des personnes en grandes difficultés relationnelles et éviter des drames.
Ces professionnels ont choisi leur métier pour comprendre l’être humain, eux bien sûr en premier, et partant, d’aider ceux qui se noient dans d’inextricables difficultés à tenter de s’en sortir. C’est un travail long, rigoureux, discret, modeste, loin du sensationnel. Ce travail se fait la plupart du temps au sein d’équipes, dans des institutions, centres de santé, Ime, Imp, Impro, hôpitaux de Jour, centre thérapeutiques…et même lorsque la personne, thérapeute, exerce apparemment seule, elle le fait en référence à un groupe de contrôle.
C’est à toutes les périodes de la vie que chaque personne peut connaître la détresse, à des moments les plus inattendus quelquefois, à l’occasion d’une gestation, d’une naissance qui n’est pas forcément heureux évènement pour tout le monde, dans la petite enfance, durant la scolarité, en tant que jeune adulte, durant toute sa vie, y compris vers la fin. Les événements extérieurs peuvent nous déstabiliser gravement, mais quelquefois se rouvrent des blessures anciennes que l’on croyait guéries.
Mais c’est surtout à l’adolescence qu’un être humain traverse une période de particulière fragilité. C’est à la fois une chance et un risque. Une chance parce que vont se rejouer des questions mal posées lors de la prime enfance qui auront à ce moment-là l’occasion de trouver leur solution. Un risque, parce que ces questions pourront tourner en problèmes insolubles qui trouveront leur issue dans des actions folles.
J’ai tenté d’aider beaucoup d’adolescents à sortir de leurs nasses.
J’utilisais un instrument qui me paraît tout particulièrement adapté à l’adolescence, le psychodrame. Psycho, c'est-à-dire le psychisme, les pensées, les désirs… Drame, c'est-à-dire action. Cette technique consiste à mettre en scène une idée du patient, de distribuer des rôles, de les jouer. Ce qui est confus, irreprésentable, interdit s’exprime et se précise au fil des séances (le plus souvent hebdomadaires). Les affects et leurs contradictions apparaissent peu à peu et le patient en acquiert, en principe, la maîtrise. En général, les séances suivant le rythme scolaire, c’est lors des grandes vacances que se pose la reconduction ou non de la thérapie, dont la durée est en général de deux ans.
Lorsque la confusion du patient était grande, nous nous l’expliquions ainsi : Il s’est passé chez la personne à un moment donné de la construction de sa vie intérieure un désordre tel que la personne est dans l’incapacité de penser. Toute idée, toute représentation, est menaçante. Son théâtre intime est tellement saccagé qu’aucun personnage ne peut y figurer, aucun décor ne peut tenir. Tout s’écroule, quelquefois dans un vacarme assourdissant interdisant toute musique. C’est l’horreur.
Notre objectif est alors de proposer un lieu stable de représentation, où se joueront des scènes, si possibles fournies par le patient lui-même. Les personnages seront peut-être massacrés, mais les personnes qui les incarnent resteront bien vivantes et seront présentes la fois suivante. Progressivement le patient comprend (du moins, c’est ce que nous espérons et qui arrive souvent) que ses fantasmes les plus horribles n’ont pas de prise sur la réalité, qu’il peut donc continuer à les exprimer. Alors peu à peu ces fantasmes prennent sens et perdent ainsi de leur nocivité. On comprend plus ou moins et donc le patient ne subit plus (patire en latin) mais peut agir et conquérir son libre arbitre. Dans ces cas difficile, le travail est plus long (trois ou quatre ans).
La première condition de ce type de travail est que les personnes qui nous sont adressées par la famille, les enseignants, un médecin…soient volontaires. Nous les recevons individuellement, elles précisent leur propre demande éventuelle et nous leur expliquons notre proposition. Si elles l’acceptent, elles ont toujours la possibilité d’arrêter.
Si les difficultés rencontrées nous paraissaient mineures et pouvoir se résoudre plus facilement en groupe, notre proposition est celle d’un psychodrame de groupe : une collègue et moi dirigeons un petit groupe d’adolescents, quatre ou cinq, qui nous semblent compatibles (en général non mixte).
Si les difficultés de la personne nous paraissent très lourdes, nous lui proposons un psychodrame individuel avec un groupe de thérapeutes. (un directeur de psychodrame qui organise la séance, deux ou trois thérapeutes confirmés et un ou deux stagiaires).
Alors s’expriment des fantasmes innommables, qui rangent les films d’horreur dans les accessoires de patronage. Puis les scènes s’organisent, deviennent plus humaines, laissent apparaître des sentiments entre les personnages, peut-être de la tendresse. Jusqu’au jour où, quasiment d’un commun accord, nous décidons d’arrêter.
La personne s’en va, abandonnant dans la pièce du psychodrame ses horreurs. Quelle va être sa vie ? Heureuse nous espérons, mais sans aucune certitude.
Peut-être que la personne connaîtra des rechutes (récidives ne fait pas partie de notre vocabulaire). Dans ce cas, peut-être se souviendra-t-elle qu’il existe des personnes qui pourront l’aider.
Mais combien ne savent pas qu’il est possible de se sortir des pires difficultés. Le psychodrame psychanalytique est un outil parmi d’autres. En plus, dans le cadre du travail que j’ai effectué et qui continue d’exister, ces soins sont gratuits. Ça coûte cher à l’Etat, c’est vrai, mais jusqu’il n’y a pas longtemps, ça faisait partie de la solidarité. Qu’il n’y ait pas que les riches qui puissent se soigner.
A l’heure de « la crise », si crise il y a, il est sans doute plus facile d’édicter des lois, de créer des CEF qui enfermeront les personnes en grandes souffrances et potentiellement dangereuses, plutôt que d’ouvrir des centres qui tenteront d’aider ces personnes à reconquérir leur humanité.
Mais de toute façon, je peux l’affirmer en tant qu’ancien professionnel, quel que soit ce que l’on fait, il y aura toujours parmi les humains et parce qu’eux-mêmes humains, de gens tordus qui maltraiteront les autres.
Pauvre petite Agnès, bien malheureux parents.