Tout le monde n’a pas, comme moi, la chance d’être sourd comme un broc. Ainsi il ne m’est pas nécessaire de fermer le son de ma télé pour pouvoir ne rien entendre.
Et lorsque je veux regarder une émission qui me semble intéressante, les sous-titres la plupart du temps me suffisent amplement. C’est vrai qu’il me manque le supplément d’ambiance que crée la musique. Dommage, c’est vrai, mais ainsi va la vie.
Mais quand il s’agit de suivre le « des paroles et des actes » d’hier soir, pour les sous-titreuses et treurs, qui ne sont sans doute pas des sous-professionnels, c’est mission impossible. C’est comme demander à un reporter de guerre de photographier un tir croisé des salves de mitrailleuses. Avec un peu de chance, il saisira une balle au passage, ce qui ne donnera aucune indication sur l’ardeur du combat.
Ainsi privé du discours, de l’audio, me restait le « vidéo », les attitudes des uns et des autres, des journalistes et des gens.
Madame Nathalie Saint Cricq de Gaulejac, et Monsieur Fabien Namias de la 2, tenaient leur rôle d’opposants, ou de faire-valoir, avec une relative décontraction. Ils tentaient de titiller Hollande mais pas trop, dès fois que le bonhomme devienne président. Il leur fallait montrer suffisamment d’impertinence pour ne pas paraître lèche-bottes, comme avec « l’autre », exercice donc délicat et dont, ma foi, ils ne se sont pas trop mal tirés.
Quant à François Langlet, du camp de l’ennemi, la finance, et qui vient de BFMBusiness, il aurait presque réussi à lui-seul à faire fuir les téléspectateurs en entraînant Hollande dans un tournis de chiffres.
Ainsi Pujadas en bon Monsieur Loyal a lancé ses picadors pour tenter d’affaiblir l’animal politique dans la mise à mort dont 5 millions de téléspectateurs espèrent être témoins.
Et c’est alors qu’enfin arrive
l’affrontement Hollande/Juppé.
C’était finement joué de la part du Président en place d’envoyer au casse-pipe un homme dont même des gens de gauche comme moi respectent la droiture. Mais quel cadeau empoisonné pour Juppé d’avoir à défendre le bilan désastreux d’un homme qu’il méprise, mais qu’il ne trahira pas.
D’entrée, moi qui n’étais pas distrait par les mots fut frappé par le visage de l’homme : de grandes valises sous les yeux, un rictus qui se voulait être un sourire, et qui contredisait les premiers mots, à moi audibles : « Très heureux de débattre ». Première langue de bois !
Tout crispé et tendu, il était le pauvre homme.
Et la bagarre commence.
Est-ce vraiment de la haine, ou simplement de la peur, qui chiffonne le visage de Juppé au point de le rendre méconnaissable. Les mots sifflent entre ses lèvres pour venir percuter l’ennemi, Hollande, serein mais attentif, qui n’en semble pas plus affecté que ça.
Une phrase de temps en temps s’inscrit qui me sert de balise, mais je ne peux que sentir, grâce aux mouvements de caméra, la vivacité des échanges.
Soudain, alors que ma profession m’a fait animer une multitude de groupes très divers, souvent conflictuels, et rencontrer beaucoup de personnes en grande difficulté, je suis témoin d’un phénomène que je n’ai jamais observé : les paupières de Juppé ne cesse de clignoter à toute vitesse chaque fois qu’il se trouve face à la parole de Hollande.
Etonnant !
J’en ai pitié pour Juppé ! Je crains qu’il ne s’effondre.
Pour moi c’est évident que cet homme est sujet à une crise de panique qu’il tente de surmonter mais que ses yeux trahissent. Pourvu qu’il tienne le coup.
Une bouffée de haine m’envahit à l’encontre de celui qui a envoyé en mission suicide ce grand homme d’honneur.
Je décroche du débat. Pourvu que Hollande se rende compte de l’immense faiblesse de son adversaire pour ne pas le terrasser d’une de ces paroles assassines dont il a le secret.
Ouf, c’est fini. La suite vient confirmer le candidat Hollande dans ses capacités de faire face.
J’ai appris par la suite que les fanas de l’UMP avait ovationné leur champion.
C’était bien la moindre des choses.