A madame de Sairigné



Nous avons eu connaissance de la lettre que Guillemette de Sairigné, fille de Gabriel Brunet de Sairigné (1913-1948), ancien chef de corps de la 13ème Demi-brigade de Légion étrangère, tué au combat en Indochine, a envoyé le 7 décembre 2010, à Alain Juppé, ministre de la Défense.



"Cher Alain,

Je crois bien que c'est la première fois de ma vie que j'écris à un ministre, et ma plume tremble d'autant plus qu'il s'agit d'un véritable ami. Si je l'ose cependant, c'est parce que je suis sûre de ton indulgence et que je suis boulversée par la nouvelle que je viens d'apprendre du risque de défiguration de la 13.

La 13, c'est à dire la 13e Demi-brigade de Légion étrangère, est le régiment que commandait mon père quand il est mort pour la France en Indochine, quatre mois avant ma naissance. Et c'est le régiment dans lequel il a fait toute la guerre, de Narvik à la Libération, en passant par l'Afrique, l'Erythrée, Bir Hakeim, El Alamein, la Tunisie, l'Italie, le débarquement et la victoire.

J'ai appris, en particulier par le professeur François Jacob, Chancelier de l'Ordre de la Libération, le départ prochain de la 13e Demi-brigade de Djibouti pour un avenir très incertain.

En cette année où l'on a largement célébré l'anniversaire du 18 juin 1940 et le courage des premiers compagnons du Général de Gaulle, au point d'en oublier presque la débâcle de nos armées, sais-tu qu'en juin 40 la 13 fut la seule formation de l'armée française, oui, la seule, à rejoindre la France Libre du Général de Gaulle ? Elle fut ainsi la première unité constituée des Forces Françaises Libres. C'est elle qui marquera, grâce au brillant fait d'armes de Bir Hakeim, le grand retour de la France dans la guerre, et qui plus tard donnera à l'Armée beaucoup de ses chefs : Messmer, Simon, Bollardière, Monclar etc.

Comme je sais ton attachement, depuis toujours, au Général de Gaulle, je voudrais te demander de prendre en compte tout ce qu'a représenté pour lui ce régiment, qu'il a fait Compagnon de la Libération, et tout ce qu'il représente dans l'Histoire : l'engagement, le choix de la liberté et de la résistance, le choix de l'honneur et de l'espoir, lorsque tout était désespéré. N'est-ce pas un régiment qui doit servir d'exemple ? N'a-t-il pas mérité de conserver son intégrité, dans la nouvelle mission qui l'attend ?
Tu me trouveras peut-être trop passionnée, et je t'en demande pardon. Mais je vis cet effacement de la 13 comme celui d'un passé qui m'est d'autant plus précieux qu'il m'a été dérobé un matin de mars sur la route de Dalat en Indochine.

Je suis sûre que tu sauras trouver pour elle un rôle à sa hauteur."

Madame, permettez cette lettre.

C’est celle d’un bonhomme de plus de quatre vingt un ans qui voudrait vous dire qu’il partage votre indignation.

Je pense vous comprendre lorsque vous vous révoltez à l’idée que des « autorités » dictes sans états d’âmes des mesures administratives qui vont « défigurer » la 13, balayer d’un trait de plume l’histoire prestigieuse de cette 13 ème demi-brigade de la Légion étrangère dont vous rappelez les faits d’armes et que votre père a commandée.

Vous êtes bien placée pour mesurer l’ampleur de l’insulte qui est ainsi faite à tous ceux qui ont payé de leur vie la défense des valeurs de la France, dont votre père.

Il est heureux que la lettre que vous avez adressée à Alain Juppé, ait été rendue publique car les mesures qu’elle dénonce illustrent tristement l’attaque systématique par Sarkozy et ses lieutenants (Hortefeux, Besson...) des valeurs qui font l’identité de la France.

Non seulement notre patrie n’est plus la « terre d’accueil » d’antan, mais la plupart de ses enfants se sentent abandonnés pour le plus grand profit de quelques uns, et des puissances financières apatrides.

Votre révolte de savoir le mépris des dirigeants actuels pour ceux qui ont sauvé l’honneur de la France rejoint celle de la multitude qui fait la France et se sent bafouée.

 

Avec, Madame, mes respectueux hommages.

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