2016-2017 : l'année de tous les dangers

Inégalités croissantes, discriminations persistantes, précarité en hausse : dans un contexte électoral déjà pesant, la société civile peut et doit se faire entendre avec plus de force.

Ça y est, ils sont presque tous sur la ligne de départ : Mélenchon, Sarkozy, Kosciusko-Morizet, Duflot, Le Pen, Hollande, Fillon, Montebourg, Juppé, Hamon, Le Maire... prêts à en découdre lors de l’élection présidentielle, en passant pour certains par une case « primaires ».  Cette liste, non exhaustive, devrait encore s’allonger.

Le pays qu’ils aspirent à diriger est en mauvais état. Le niveau de chômage reste très élevé, des millions de personnes vivent dans une grande précarité, l’opinion est traumatisée par les attentats de 2015  et 2016, les tensions dans la société s’accroissent , les personnes musulmanes ou présumées tel sont stigmatisées, l’Europe – et la France en particulier - n’a pas su réagir humainement à la détresse des millions de candidats à l’asile qui se trouvent sur son sol ou à ses portes,  les banlieues populaires restent des zones où vivent des millions de citoyens qui se sentent de seconde zone, la France est sous le regard malveillant des marchés financiers qui guettent le moment où ils exigeront encore plus de rigueur, moins d’ « Etat providence » , le marché du travail est sur la pente de l’uberisation, c’est-à-dire de la rémunération à la tâche… que le salariat – au 19e siècle - avait permis d’abolir pour que les travailleurs aient des droits.

Le Président et ses gouvernements successifs, tout comme ceux de son prédécesseur, n’ont pas réussi à redonner espoir aux Français. Ils ont géré les crises, en y apportant des réponses militaires, sécuritaires et court-termistes, sans s’attaquer aux questions structurelles qu’elles révèlent (la recherche de nouveaux équilibres au Proche et Moyen-Orient, le besoin de reconnaître la société multiculturelle en France…). Ils n’ont pas su fixer un cap, un horizon mobilisateur. Et la candidature de Paris aux JO de 2024 n’y suffira pas. Loin de là. La transition énergétique aurait dû être le grand chantier de ces gouvernements, mais il leur aurait fallu courage politique et détermination pour affronter les puissants lobbies qui veulent poursuivre la fuite en avant du productivisme et du consumérisme.

Dans ce contexte, la campagne électorale présidentielle s’annonce aussi dure que délétère. Les citoyens risquent d’assister à un pugilat désolant, relayé à forte dose par les grands médias et par les armées de communicants qui ont colonisé les réseaux sociaux. Une fois de plus depuis la réforme constitutionnelle voulue par J. Chirac, la campagne des élections législatives sera totalement éclipsée par la présidentielle. Bien que convaincus que l’homme ou la femme providentiel-le pour diriger le pays n’existe pas, beaucoup de Français, touchés par la crise, regardent la machine politico-médiatique se mettre en route (après un long échauffement depuis début 2016) avec le sentiment que leurs problèmes immédiats (logement, travail, santé, avenir des enfants, besoin d’espoir) ne seront pas pris en compte. Les uns choisiront l’abstention pour exprimer leur désintérêt de la chose publique, beaucoup choisiront le vote protestataire le plus dur, celui incarné par le Front national.

Nous sommes en septembre 2016. Les élections auront lieu dans 8 mois. Sommes-nous déjà résignés à voir Marine Le Pen être qualifiée pour le second tour ? Pouvons-nous dire avec certitude, quel que soit son adversaire, qu’elle ne sera pas élue après le second tour ? Et si elle n’est pas élue, vers quel avenir nous entraînera le vainqueur ? Pouvons-nous faire confiance aux forces politiques en présence pour inverser les tendances actuelles et mobiliser les électeurs autour d’un projet démocratique, solidaire, enthousiasmant ?

Pour contrebalancer cette machine politico-médiatique qui va fonctionner à plein régime, il est temps pour les acteurs de la société civile – je pense spécialement au monde associatif dans sa grande diversité – de se lancer ouvertement et intelligemment dans la bataille des idées et la bataille de l’opinion. Pour cela, les acteurs associatifs ne devraient pas se focaliser uniquement sur leur domaine de compétences. Ils devraient regarder le contexte global dans lequel ils agissent. Il est urgent que ces forces « positives » - par opposition à certaines forces politiques qui cherchent à diviser la société - unissent leurs énergies pour faire le lien entre les citoyens et les politiques. Le secteur associatif est le plus à même de tisser des liens entre pans de la société qui s’ignorent, de mettre au premier rang des priorités le besoin de reconnaissance de celles et ceux qui se sentent délaissés, méprisés. Cette société civile organisée est par conséquent la plus légitime pour demander aux politiques de placer le bien commun et l’intérêt général au-dessus de leurs ambitions personnelles. Pour cela, elle doit se faire entendre plus fortement, elle doit éviter de se laisser piéger dans des débats techniques sur la gestion de l’exclusion, et ne pas lâcher les politiques et l’Etat pour qu’ils sentent une vraie pression citoyenne.  Pour leur part, les responsables politiques doivent changer leur manière de faire de la politique et venir chercher auprès de la société civile cette vision qui leur manque et les propositions portées par les acteurs associatifs qui depuis longtemps réfléchissent et agissent en faveur de la justice sociale et d’une société respectueuse des droits de tous.

L’esprit du 11 janvier, qui aurait pu être l’étincelle d’un sursaut, a vite disparu, victime des marchands de peur et de la stratégie mortifère de groupes terroristes qui puisent leur raison d’être dans le chaos infernal du Moyen-Orient. Les immigrés ont servi de bouc émissaire depuis plusieurs décennies. Ils ont été remplacés dans ce rôle qu’ils n’ont pas choisi, par les musulmans, en particulier les femmes, et par les réfugiés qui menaceraient l’équilibre des sociétés européennes.

Si les forces citoyennes qui incarnent la solidarité, la justice, les droits ne se mobilisent pas plus fortement dans notre pays, alors nous risquons d’assister à un terrible scenario pour les années à venir. Il n’est pas encore trop tard, mais après mai 2017, cela pourrait s’avérer encore plus compliqué de remettre notre société sur pied. C’est l’année de tous les dangers. 

 

Jean-Marie Fardeau

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