Tout le réel nous regarde et si nous avons parfois du mal à le voir, c'est que nous peinons à l'éclairer. Il est si facile de laisser les mots s'affadir, comme des voyageurs anonymes, dont l'évidence apparente serait un habit à la lumière suffisante.

Ainsi du mot diversité. Je m'y arrête d'autant plus volontiers que ce substantif inoffensif a souvent son adjectif, tel un habit coutumier : culturelle. Que veut dire diversité culturelle ? N'ayant pas digéré l'intervention du ministre de l'intérieur qualifiant les civilisations, certaines supérieures, d'autres inférieures, je ne peux pas ne pas rapprocher ma question à ce malheureux jugement. Toute civilisation naît et vit de la multiplicité des influences qui ont formé un art, des coutumes, des commerces et des échanges, un art de vivre. Une civilisation, c'est un mille feuille ! L'influence traverse une cité qui l'absorbe, la transforme, l'assimile tout en laissant sa trace. Ce qui fait civilisation est divers, mais est-ce pour autant une diversité qui subsiste en tant que légitimité séparée ?
La question est délicate. Les politiques l'esquivent. On n'échappe pas, devant la diversité "culturelle" à la cruelle question de la valeur. Je vois Claude Guéant sourire et anticiper sa victoire sur le mode : je n'ai rien voulu dire d'autre que ceci, tout n'a pas la même valeur, tout n'est pas légitime et il est des pratiques culturelles inadmissibles. L'excision des femmes par exemple ! Certes, certes.
Mais alors, quid de la diversité tant applaudie et revendiquée ? Il faut aller chercher une autre notion pour sortir du piège. Par exemple, le mot communauté. Ou identité. Il est en difficile de ne pas admettre que toute pratique ancestrale ne saurait se justifier au nom de la diversité. Mais si, donc, tout ne se vaut pas, que cherche à nous dire les apologues de la diversité ?
L'idée républicaine s'accommode mal du communautarisme. Certains s'en offusquent, voulant ignorer que l'extension du fait communautaire crée inévitablement des espaces séparés, non emmurés certes, mais vite fermés lorsque l'on passe de l'espace citadin à l'espace mental. Cette diversité-là est un composite sans mélange, sans interaction. Elle se replie sur l'identique à soi, forme dangereuse du narcissisme social où l'autre en tant qu'étranger est repoussé.
Ce qui fige aujourd'hui en France le fait communautaire, ne serait-ce pas ce qui le stigmatise : l'antisémitisme ou l'islamophobie ? Ce serait alors la peur de la majorité qui intensifierait le repli communautaire et, simultanément, son refus. La politique de la peur, chère au couple Sarkozy- Guéant s'enferme dans une insoluble contradiction. Cette contradiction induit une confusion civilisationnelle, car on ne peut parler de civilisation (de plus "supérieure) et refuser les mélanges dont elle procède. C'est ainsi que Nicolas Sarkozy accepte le fait communautaire tout en le refusant. Comprenne qui pourra !!
Il me semble que l'apologie de la diversité culturelle sur le champs d'une politique de la Culture manifeste principalement le désir d'une résolution magique de ces contradictions. Celles-ci ne sont pourtant pas insolubles. Il s'agit de ne pas confondre un réflexe solidaire avec un repli identitaire ou communautaire. Souvenons-nous du fameux "nous sommes tous des juifs allemands !" La diversité d'appartenance et de convictions est un fait. La "valeur" républicaine consiste à intégrer sans nier les différences. Après tout, dans les années trente, nombre de juifs allemands se sentaient allemands avant d'être juifs. Freud ou Thomas Mann par exemple. Si bien que le mot diversité ne peut s'entendre qu'à partir d'une différence cherchant à irriguer les richesses du commun. Si, pour une part, ce qui est commun, c'est en autre la diversité, alors, le mot comme sa réalité change de sens. Car ils ne visent plus la maintenance du divers comme revendication d'origine ou de provenance, mais l'apport à ce qui peut se vivre ensemble. Le sésame n'est plus le mot diversité, mais le mot ensemble. Pour cela, il faut parler de confiance et d'accueil et non de peur. Il faut, selon le beau mot de Jean Amery, "vouloir être le prochain de son semblable".

Jean-Marie Hordé, directeur du Théâtre de la Bastille

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