La valise « éducation artistique »

 L'éducation artistique est en train de devenir la valise consensuelle des partis en mal de politique culturelle. Priorité, revalorisation, tous s'accordent à en faire un pilier de leur (future) politique.

Cela pose plusieurs problèmes dont le moindre est, qu'énoncer sans autres commentaires, l'idée se présente comme une évidence, incontestable, alors même qu'on ne sait pas, concrètement, ce qu'on dit. Que contient la valise? Mystère. Que vise ce beau principe? Mystère. Les règles de plus en plus « managériales » qui gèrent l'école aujourd'hui et qui entendent tout évaluer, l'axiome qui place l'élève au centre de l'école naguère plus légitimement occupé par les savoirs, sont-ils compatibles avec cette injonction ? Que veut dire sur le terrain des arts le mot éducation ? Quel est le référent ? L'adaptation à l'entreprise comme le suggère cette demande stupide faite aux élèves, à la sortie du collège, de faire un stage d'une semaine en entreprise ? Ou une véritable ambition culturelle ? Il faudrait alors commencer par revenir à un apprentissage de la littérature qui ne se confonde pas avec une inutile et rébarbative leçon de pseudo linguistique. Dans quelles conditions et par qui serait exercé cette éducation artistique ?

Entend-on une pensée qui puisse éclairer, au sein des relations complexes des arts et de la culture, les principes et la pratique de cette éducation ? Rien n'est dit de la rencontre vivante, destabilisante parfois, avec l’œuvre d'art. Sait-on le courage et la disponibilité dont ont besoin les professeurs qui souhaitent, par exemple, emmener leurs élèves au théâtre? Et tous ceux qui le font, le font bien sûr gratuitement ! Ces professeurs, généreux et attentifs, ont-ils une expérience suffisante du théâtre pour décider que voir avec leurs élèves, autre que le rassurant classique, Racine et Molière en tête de classement ? Car, s'agit-il de combler une lacune culturelle ou d'ouvrir un goût, de créer une surprise entraînante, de produire un choc, une rencontre non calculable ? Pour cette deuxième hypothèse (ouvrir), l'enjeu serait moins d'acquérir des connaissances que d'apprendre à voir, et dans cette façon de « lever les yeux », à découvrir les libertés dont l'art dispose.

J'entends certains (et parmi eux d'éminents penseurs ) demander une revalorisation des pratiques amateurs. Je ne peux qu'être en plein accord avec cette exigence. Mais il faut alors reconstruire tout un tissu associatif, lui donner les moyens de son action et, parmi ceux-là, la possibilité d'une confrontation vivante avec les pratiques professionnelles. Veut-on que des acteurs se donnent à cette éducation ? Pourquoi pas, mais pas aux dépens de leur métier et de préférence en lien vivant avec un théâtre, lorsque du théâtre il est question. Et l'histoire de l'image, de la peinture ? Apprendre à lire une image, en cette époque saturée, pourrait être une priorité. Par qui et comment ?

Ce n'est pas une conception strictement utilitariste de l'école qui pourra répondre à ces questions. Ce n'est pas en voulant prématurément adapter l'école à l'entreprise que l'on saura élaborer une politique apte à relever ces défis, pourtant décisifs. Ce n'est pas non plus en se satisfaisant d'une injonction sans contenu ni moyen.



Jean-Marie Hordé



L'éducation artistique est en train de devenir la valise consensuelle des partis en mal de politique culturelle. Priorité, revalorisation, tous s'accordent à en faire un pilier de leur (future) politique.

Cela pose plusieurs problèmes dont le moindre est, qu'énoncer sans autres commentaires, l'idée se présente comme une évidence, incontestable, alors même qu'on ne sait pas, concrètement, ce qu'on dit. Que contient la valise? Mystère. Que vise ce beau principe? Mystère. Les règles de plus en plus « managériales » qui gèrent l'école aujourd'hui et qui entendent tout évaluer, l'axiome qui place l'élève au centre de l'école naguère plus légitimement occupé par les savoirs, sont-ils compatibles avec cette injonction ? Que veut dire sur le terrain des arts le mot éducation ? Quel est le référent ? L'adaptation à l'entreprise comme le suggère cette demande stupide faite aux élèves, à la sortie du collège, de faire un stage d'une semaine en entreprise ? Ou une véritable ambition culturelle ? Il faudrait alors commencer par revenir à un apprentissage de la littérature qui ne se confonde pas avec une inutile et rébarbative leçon de pseudo linguistique. Dans quelles conditions et par qui serait exercé cette éducation artistique ?

Entend-on une pensée qui puisse éclairer, au sein des relations complexes des arts et de la culture, les principes et la pratique de cette éducation ? Rien n'est dit de la rencontre vivante, destabilisante parfois, avec l’œuvre d'art. Sait-on le courage et la disponibilité dont ont besoin les professeurs qui souhaitent, par exemple, emmener leurs élèves au théâtre? Et tous ceux qui le font, le font bien sûr gratuitement ! Ces professeurs, généreux et attentifs, ont-ils une expérience suffisante du théâtre pour décider que voir avec leurs élèves, autre que le rassurant classique, Racine et Molière en tête de classement ? Car, s'agit-il de combler une lacune culturelle ou d'ouvrir un goût, de créer une surprise entraînante, de produire un choc, une rencontre non calculable ? Pour cette deuxième hypothèse (ouvrir), l'enjeu serait moins d'acquérir des connaissances que d'apprendre à voir, et dans cette façon de « lever les yeux », à découvrir les libertés dont l'art dispose.

J'entends certains (et parmi eux d'éminents penseurs) demander une revalorisation des pratiques amateurs. Je ne peux qu'être en plein accord avec cette exigence. Mais il faut alors reconstruire tout un tissu associatif, lui donner les moyens de son action et, parmi ceux-là, la possibilité d'une confrontation vivante avec les pratiques professionnelles. Veut-on que des acteurs se donnent à cette éducation ? Pourquoi pas, mais pas aux dépens de leur métier et de préférence en lien vivant avec un théâtre, lorsque du théâtre il est question. Et l'histoire de l'image, de la peinture ? Apprendre à lire une image, en cette époque saturée, pourrait être une priorité. Par qui et comment ?

Ce n'est pas une conception strictement utilitariste de l'école qui pourra répondre à ces questions. Ce n'est pas en voulant prématurément adapter l'école à l'entreprise que l'on saura élaborer une politique apte à relever ces défis, pourtant décisifs. Ce n'est pas non plus en se satisfaisant d'une injonction sans contenu ni moyen.



Jean-Marie Hordé, directeur du Théâtre de la Bastille

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