Qu'attendons-nous d'une politique culturelle?



Si le théâtre n'est pas la seule entrée pour interroger la politique culturelle d'un gouvernement, il est néanmoins révélateur d'un esprit, d'une attitude, voire d'une idéologie. La raison principale en est que le théâtre constitue dans le monde des arts, le secteur le moins « marchand ». Certains lui reprochent d'ailleurs son économie jugée archaïque dans une époque de facile duplication des œuvres ou d'accès gratuit. Mais il se trouve qu'en dehors de la salle de théâtre, en dehors de l'endroit où il a lieu « en réalité », le théâtre n'a pas lieu. Le théâtre n'existe que lorsque l'acteur entre en scène devant vous.

Si cet handicap économique nécessite l'aide publique, ce n'est pas sur une faiblesse concrète qu'il peut revendiquer ce soutien, mais sur la force de son indispensable présence. C'est parce que le théâtre n'a lieu que par cette confrontation vivante qu'il propose une expérience unique, non reproductible et démocratiquement sensible. Il y a des conditions, bien sûr, pour que cette expérience ait lieu. Celle que je retiendrai ici est la suivante : que le théâtre ne confonde pas son légitime désir de succès avec l'opinion unanime. Nous savons combien l'unanimité peut devenir le signe de la médiocrité, c'est-à-dire l'évacuation de toute complexité : rechercher la plus belle adresse au plus grand nombre (possible) de spectateurs ne se confond pas avec la transparence du propos. En art, la transparence, c'est le vide.

C'est pourquoi une politique culturelle doit se déduire d'une profonde réflexion sur l'écart entre l'art et la culture, sur les probables divisions qui traversent chacune des assemblées de spectateurs, sur les conditions qui façonnent les sensibilités. L'enjeu est une question de liberté.

Lorsque, l'année dernière, je suis intervenu sur la question de la démocratisation (1), je dénonçais la tentation de rabattre nos libertés sur une idée (et des pratiques induites) d'égalité appauvrie. Fonder une politique sur le constat inexact d'un échec de la démocratisation culturelle revient à justifier l'abandon de toute ambition artistique. L'inégalité mesurée des pratiques culturelles devait être corrigée, selon cette idéologie, par un abaissement généralisé du niveau, c'est-à-dire par une soumission de l’œuvre aux exigences du marché de masse. Cette politique fait semblant de ne pas voir qu'au cours de cette critique de « l'intimidation » (l’œuvre d'art, la « grande » littérature, etc. sont intimidantes), c'est la liberté et sa face séculière qui sont atteintes, car est dénié le processus de différenciation. Si nous ne sommes culturellement égaux que devant l'indifférencié, alors le marché massifiant peut exercer son emprise sur les consciences en toute... liberté ! Le marché de la culture et du divertissement (que l'on confond à dessein) n'est libre et concurrentiel qu'au prix d'un asservissement des consciences. Il y a donc bien un enjeu politique devant cette question qu'on aurait tord de banaliser. Si, en cinq ans, le sarkozisme n'a pas pu aller au bout de son projet – museler la création au nom de la demande -, ne lui donnons pas l'occasion de l'achever.

Le théâtre ne gagnera rien à substituer au deuil du « populaire » le rêve misérable de l'unanimité pour tous. Je pense au contraire qu'aujourd'hui, il faut aller chercher la construction d'un théâtre vivant, source de débats et de partages, du côté de ce que d'aucuns qualifient de minoritaire. Le politique, les faiseurs de théâtre et les médias devraient y songer. Un grand débat sur cette question serait le bienvenu. Rédacteurs en chef et critiques devraient y prendre part car, à Paris particulièrement, la médiatisation des œuvres reste un éclairage indispensable. Il s'agit toujours d'éclairer – au sens des Lumières – un débat contradictoire.

Nous attendons donc d'une politique culturelle qu'elle se défasse de la mauvaise conscience inégalitaire, source de « privatisation » des sensibilités. Cela se traduirait par l'exacte contraire du renoncement à « égaliser » par le haut, c'est-à- dire par un développement de la création et celui, simultané, des voies qui la rendent accessible. Il y faut un effort constant : cette tâche est noble en ce qu'elle est indéfinie. Au temps court du résultat calculable, il faut substituer l'ambition au long cours.

Résister commence par la résistance à l'uniformité consumériste.



Jean-Marie Hordé

Avril 2021



(1) Le démocratiseur (éd. Les solitaires intempestifs)

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Tous les commentaires

A mon sens, le théâtre n'est pas une exception sur le caractère que vous évoquez. Tout comme il n'y a théâtre que par l'acteur face au spectateur, il n'y a peinture ou sculpture que par la rencontre de l'oeuvre et du regard (plus ou moins "armé", "outillé"). Et il n'y a lecture poétique ou littéraire qu'à travers le lecteur, celui-ci, seul dialoguant avec l'oeuvre. Et on sait bien que, tout comme il n'est pas deux "représentations"identiques, il n'est, ni deux regards, ni deux lectures identiques, fût-ce en provenance de la même personne.

Et, tout comme lire n'est pas simplement déchiffrer, voir n'est pas simplement regarder, "assister" à une représentation n'est pas seulement être présent dans la salle. Pourrait-on, autrement, comprendre le ressassement inlassable des oeuvres de Ionesco? l'"immortalité" de Shakespeare? Une éducation d'"assistant" au théâtre est nécessaire. En particulier au travers de "travaux pratiques", de débats, de lecture des textes et des critiques...Il en va de même pour la musique : si ce ne sont que des décibels qui, transitant par l'oreille, permettent d'oublier le temps qui passe, on perd beaucoup...

Qu'en pensez-vous?