Plusieurs jours incapable d'écrire le moindre mot. La conjonction de la tragédie de Toulouse et de la campagne électorale fixe des problèmes auxquels il est difficile d'échapper. Plus difficile encore de se prononcer. Je ne suis sûr que d'une chose : ce Mohamed Mehra n'est pas un monstre (n'est-ce pas Nicolas Sarkozy qui le qualifia ainsi ?), c'est un type ordinaire. Les massacreurs sont toujours des types ordinaires. Le fascisme : ce moment où l'individu perd toute valeur singulière. Seule existe la communauté. Maraï fait dire à l'un de ses personnages pro-nazi, au cours d'un dîner réunissant écrivains, intellectuels et artistes dans Budapest occupée, tous anti-hitlériens : moi, j'ai besoin du fascisme car je n'ai aucun talent. (Je ne sais plus où est la scène, dans Mémoires de Hongrie peut-être ?) Le médiocre, l'ordinaire et l'identité communautaire sonnent le règne du "frère" et non du semblable. Voici l'appartenance se joindre à la provenance (souvent fantasmée). Cette confusion est une racine meurtrière, proie de toutes les manipulations fascisantes. L'Impossible, le nouveau mensuel créé par Michel Butel, publie un texte relatant l'expérience de Asmaa EL-Ghoul, palestinienne réfugiée en Egypte. Parlant de son oncle passé à l'islamisme, elle dit: "Toi, mon oncle que j'aime...Toi qui riait tellement avant de te transformer en assassin!" L'oncle ne rit plus. Phrase terrible qui en dit plus que bien des commentaires. Chute de la Fraternité, vent de haine. L'incompréhensible et l'inimaginable, depuis toujours, dans l'histoire. Venus de gens ordinaires. Pour eux, la victime ne compte plus, elle est désincarnée, déshumanisée. Dire de l'assassin qu'il est un monstre nie ce fait gênant : non, c'est un pauvre type. L'ordinaire a renoué avec le cycle de la vengeance, celle dont L'Orestie dans sa troisième partie énonce les conditions pour en finir. Dans son rêve de gloire et son appartenance fantasmée, il refuse, lui le massacreur, toute culpabilité, celle que l'on aimerait constater, comme pour revenir dans le confort d'une morale commune. Mais il a rompu. Ce n'est pas une folie. C'est une logique. C'est terrible : l'inimaginable n'est pas extraordinaire. L'inhumain est commun. C'est un thème tragique que le théâtre connaît bien.


Jean-Marie Hordé, directeur du Théâtre de la Bastille



 

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Superbe titre. Superbe billet.

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Il nous est offert en guise de pâtée quotidienne un ordinaire prédigéré, une sorte de pitance médiatique ou les jugements à l'emporte-pièce se disputent au prêt-à-penser.

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Gavés d'ordinaire, le Sauvage nous est alors présenté comme barbare. Le Sauvage, cet état dont nous sommes issus et que la Normalité, en tant que somme des névroses de ceux qui nous gouvernent, nous enjoint de combattre. Le Sauvage et l'Ordinaire, c'est moi. Et il y a pire que mes bourreaux, c'est moi, en tant que valet, si je crains de me révolter.(reformulation d'une citation de Mirabeau : "Il y a pire que le bourreau, c'est son valet")

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Encore bravo et merci, Jean-Marie HORDE