Hortefeux, Vichy et les baleineaux

Soutien aux quatre inculpés de Tours. Notre ministre de l’Intérieur est l’auteur d’une intéressante formule, prononcée lors de la tenue d’assises sur l’immigration qu’il avait organisées (sans aucune arrière-pensée) à Vichy en 2008: «Y’en a ras le bol de cette histoire du passé».
Soutien aux quatre inculpés de Tours. Notre ministre de l’Intérieur est l’auteur d’une intéressante formule, prononcée lors de la tenue d’assises sur l’immigration qu’il avait organisées (sans aucune arrière-pensée) à Vichy en 2008: «Y’en a ras le bol de cette histoire du passé». On reconnaît là le style incomparable du sarkozysme conquérant, entièrement tourné vers l’avenir et aussi soucieux du respect des morts que de celui de la langue française. L’Histoire, pour les dirigeants actuels, ne saurait avoir qu’une fonction : servir leur action. On citera donc aussi aisément Jaurès ou Blum que Maurras ou De Gaulle ; on utilisera sans vergogne la dernière lettre du communiste Guy Môquet tout en tenant aux agriculteurs de France un discours de pure essence pétainiste.

 

Ceux que révulse un tel salmigondis idéologique n’ont en revanche aucun droit de se référer à ce passé qui, décidément, ne passe pas. Le gouvernement attaque immédiatement quiconque met en parallèle la politique vichyste et les pratiques actuelles en matière notamment de traque des sans-papiers.

Brice Hortefeux à l'Assemblée nationale, le 16 novembre 2010 (Charles Platiau/Reuters).

Carla Sarkozy pourra bien sûr continuer à comparer le site du Nouvel-Obs à « Je suis partout », son mari assimiler les contrôles fiscaux à la persécution des Juifs (université d’été du Medef, août 2009), Xavier Bertrand accuser Mediapart de « méthodes fascistes », Estrosi et Morano évoquer « Gringoire » et la presse collabo à propos de journalistes qui font leur travail, et le génial Eric Raoult rajouter selon son habitude une louche très louche sur le même thème à la soupe gouvernementale. Il va de soi que ceux-là ne seront pas inquiétés, et qu’ils récidiveront dès que possible avec le même enthousiasme. Quant aux rares adversaires politiques qui osent ce type de comparaison pour fustiger les pratiques gouvernementales - les Rocard, Villepin, Mamère et autres -, il sont hors d'atteinte, et les attaquer sur le terrain judiciaire serait contre-productif. Mieux vaut cogner immédiatement et sans relâche sur les militants de base, dans l'espoir de créer un réflexe d'autocensure.

On comprend que Brice Hortefeux et la majorité soient gênés par toute comparaison avec les pratiques de l’administration préfectorale sous Vichy : il y a de quoi. On se souvient du tollé provoqué par l’utilisation du mot « rafle » à propos des descentes de forces de l’ordre dans les écoles ou dans les files d’attente des restaurants du cœur. Ce ne sont pas les actes bien réels qui dérangent, mais les mots employés pour désigner ces actes ― lesquels, en l’occurrence, semblaient pourtant assez bien correspondre à la définition du dictionnaire.

Il est notoire que les préfectures et les inspections académiques exercent des pressions sur les directeurs d'école afin qu'ils remplissent le fichier "Base-élèves" regroupant toutes les informations sur les familles des enfants scolarisés, afin de détecter ceux dont les parents n'ont pas de papiers. RESF cite des exemples de parents sans-papiers interpellés quelques jours après l'inscription de leurs enfants à l'école. Les militants comparent ces usages à certaine technique de pêche à la baleine, qui consiste à utiliser les baleineaux pour attirer leurs parents et les capturer. La poésie de l'image semble avoir déplu.

Intimidations, menaces, mauvaise foi remplacent tout argument clair dans la rhétorique gouvernementale. Le simple fait de poursuivre pour diffamation des personnes qui ne font que défendre une opinion légitime indique ce que vaut aujourd’hui le principe de liberté d’expression.

Jean-Marie Laclavetine

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