Start-up nation, fin de partie

Contribution sur la nécessité d'une régulation publique forte face au libéralisme, à l'heure d'une crise sanitaire qui met encore à rude épreuve les services publics. Un appel à relocaliser le pouvoir, à reconquérir la citoyenneté sur l'impérialisme économique. Après avoir usé de la grammaire disruptive, surgissent les maux.

A peine remis de la crise de 2008, où déjà d’importantes voix clamaient : « plus jamais ça », et pensaient aussi le jour d’après, plus vertueux et soucieux du bien commun ; attentes déçues, certes, de nouveaux espoirs naissent aujourd’hui, sur l’après COVID-19, mais alors comment ne pas être désappointés ou à nouveau les cocus de l’histoire ?

Pourtant l’histoire ne fait que bégayer, nous pourrions remonter aussi loin dans le récit de la construction de la modernité, le capitalisme, et c’est un beau paradoxe, se sort toujours plus ragaillardi, renforcé voire réconforté après les crises. Bruno Lemaire n’a-t-il pas déclaré au sujet de la montagne de dividendes à verser le vendredi 27 mars 2020 : « J’appelle les entreprises, et notamment les grandes entreprises à avoir le sens des responsabilités et faire preuve de justice ». Et ce, pendant que le plus grand nombre, la multitude se trouve confrontée à toujours plus de difficultés, les conquis sociaux s’étiolent par pans entiers alors que ces derniers permettent d’amortir les chocs ; amortisseurs reconnus y compris par les libéraux les moins caricaturaux et il y en a.

Ainsi, la crise de 2008 s’est soldée par le déficit public au profit des banques à recapitaliser avec des prélèvements sur les revenus de moins en moins proportionnels aux possibilités des contribuables, rendant l’impôt contre redistributif. La crise actuelle risque de se solder par l’assèchement des comptes sociaux et mettre à mal les différentes caisses maladie, retraite, chômage, car le gouvernement est dispendieux avec l’argent des autres, celui issu des salaires et géré par les parties prenantes du dialogue social et nous pourrions nous retrouver en cale sèche, sans plus aucune protection dans un monde de plus en plus incertain, où la solidarité nationale appartiendrait au musée de l’histoire. Un vieux rêve serait alors réalisé, la fin de tous les acquis du conseil national de la résistance.

Par ailleurs, cette présente crise met en visibilité les « sans », ceux qui ont revêtu le jaune pour occuper les ronds-points (1), ceux qui ne supportent plus le mépris des classes dirigeantes et sans lesquels le confinement serait impossible. La chair à canon de la guerre qui nous a été annoncée un soir au JT. Mais cette présente crise inverse la hiérarchie des représentations sociales.

Réévaluer la valeur des métiers 

Déjà en décembre 2009, une étude anglaise nous mettait en alerte sur le sujet. « Eilis Lawlor, Helen Kersley et Susan Steed, trois chercheuses britanniques, y abordent non sans malice la question des inégalités, en comparant la rémunération de certains métiers, sélectionnés aux deux extrémités de l’échelle des revenus, à la « valeur sociale » qu’engendre leur exercice. Dans le cas d’un ouvrier du recyclage, payé 6,10 livres sterling de l’heure (environ 7 euros), les auteures estiment que « chaque livre dépensée en salaire générera 12 livres de valeur » pour l’ensemble de la collectivité. En revanche, « alors qu’ils perçoivent des rétributions comprises entre 500 000 et 10 millions de livres, les grands banquiers d’affaires détruisent 7 livres de valeur sociale pour chaque livre de valeur financière créée ». Ainsi le bilan collectif des activités les mieux rétribuées s’avère-t-il parfois négatif, ce que suggérait déjà la tempête financière déchaînée depuis 2008...(2)

Pendant que de nouvelles voix s’élèvent, décomplexées, notamment outre Atlantique pour oser dire ce que certains pensaient tout bas dans les alcôves du libéralisme, lors des précédentes crises, l’activité économique n’a pas de prix et vaut bien quelques morts, la sphère financière s’auto alimente au mépris et aux dépends de la sphère productive. Le gouverneur du Texas a soutenu que les personnes âgées devraient mourir pour la santé du marché (3).

Sans traverser l’Atlantique, nous avons les mêmes à la maison, la fondation Ifrap, think tank dédié (4) à l’analyse des politiques publiques, laboratoire d’idées innovantes, affiche sans vergogne sur son site : « Le mot d’ordre est maintenant celui de la flexibilité. C’est en temps de crise que l’on se rend compte de la nécessité d’avoir les règles les plus souples possible pour permettre à notre appareil productif de s’adapter. Espérons d’ailleurs que cette prise de conscience ira au-delà de la crise. Cela concerne au premier chef notre Code du travail » (5).

Car pour faire du profit dans un monde clos, il est nécessaire de tailler dans les pans entiers de secteurs économiques à faible rentabilité, comme les hôpitaux englués dans les credo de l’entrepreneuriat, (mais nous y reviendrons), et de réduire la progression du salariat pour dynamiser les nouvelles cohortes, devenues auto-entrepreneurs dénués de toute garantie face aux risques de la vie. Rappelons que certains marcheurs, dont un devenu Ministre de la Santé (6), plaidaient pour retirer toute référence à la sécurité sociale dans la Constitution pendant que quelques patrons voyous demandent à leurs salariés de signer une décharge les enjoignant de n’entreprendre aucun recours en cas d’expositions avérées au COVID-19.

Mais ne sommes-nous pas en guerre ? Ces innovateurs arment une vieille revendication patronale, celle de ne plus être tenus pour responsables de la santé de ceux qui travaillent et s’exposent aux risques en connaissance de cause. "Plutôt que d’entendre la ministre du Travail expliquer que le droit de retrait ne pouvait s’appliquer aux circonstances du COVID19 on aurait davantage apprécié qu’elle insiste sur le devoir de l’employeur de satisfaire son obligation de sécurité."(7)

"Les lendemains de 2008 ne seront pas les lendemains de 2020"

Nous voilà revenus au XIX° siècle. Le marché règne toujours en toute quiétude, sans garde- fou, la régulation publique est aux abonnés absents. Si le marché ne peut être qu’autiste, se nourrir sur la bête du court termisme, il lui faut, dans la controverse, maille à partir avec l’intérêt général, le long terme, la résilience et la durabilité de nos systèmes. Autant de sujets qui ne peuvent être incarnés que par une régulation publique nationale, voire supranationale que le marché ne sait appréhender, à condition que ces régulations reposent sur les principes démocratiques et non technocratiques, comme c’est le cas plus que jamais de l’Europe.

Alors si l’avenir de nos modèles économiques s’écrit aujourd’hui, au bénéfice d’une crise sanitaire majeure, et ce, la sidération passée, les tentations funestes de poursuivre comme si de rien n’était, sont toujours les plus fortes. Pourtant des sons dissonants s’élèvent et pas toujours là où on les attendait, notamment chez des journalistes (8) craignant les vents qui tournent, pour plus de régulation, plus d’interventionnisme, plus d’amortisseurs sociaux. L’histoire se répète, nous entendons cette petite musique à chaque montée de fièvre, les tenants du modèle dominant sont alors légèrement secoués et font le dos rond, un mauvais moment à passer, puis les affaires reprennent et l’inventaire des responsabilités n’est pas dressé car il y a toujours plus urgent.

Mais les lendemains de 2008 ne seront pas les lendemains de 2020, car quand la cage aux oiseaux sera ouverte, ce sont des tigres qui surgiront sur les places publiques. Ils y sont attendus car là, où il était impossible de faire de la prévision, de gérer des stocks de masques et autres produits sanitaires, les arsenaux des forces de l’ordre sont bien repus.

Alors espérons encore à la civilité du débat, à la saine controverse qui doit nous permettre de nous engager vers de nouvelles voix et les construire ensemble, car d’autres crises nous attendent, sociales, environnementales, sanitaires, toujours plus systémiques et le libéralisme semble à bout de souffle pour les dépasser. Une responsabilité collective de penser les nouvelles régulations est plus que jamais nécessaire, il s’agit d’une œuvre de salut public celle d’en finir définitivement avec le libéralisme. Car chez les économistes dits sérieux, on en est encore à réfléchir si la courbe du PNB ressemblera à un V, un U, un W ou au pire à un L, raisonnant « toutes choses égales par ailleurs ». Plus que jamais, il devient nécessaire de sortir du cadre et penser rupture avec le modèle dominant qui nous conduit à la ruine, il est grand temps de reposer la nécessité d’un système de régulation externe aux lois du marché.

Cette nécessaire régulation qui nous fait cruellement défaut y compris dans une économie du confinement doit se doter de règles, de méthodes et de ressources adaptées à cet enjeu. Or celle-ci aujourd’hui est aux mains des lobbystes en tout genre, au service d’intérêts particuliers peu conciliables avec les intérêts du plus grand nombre, avec un accaparement de l’appareil par un entre-soi de responsables survolant le réel, préférant les ors de la République aux masses laborieuses. L’appareil d’Etat est devenu aveugle mais aussi exsangue.

Comment passer alors à l’après COVID-19, sans possibilité réelle de compter sur une régulation publique, un appareil d’Etat en crise totale de légitimité, un système de santé, non plus à l’os mais à la moelle ? Ce qui donne de l’espoir, c’est un retour par l’histoire, car les rédacteurs des jours heureux sont partis d’une feuille blanche et sur un tas de cendres. Aurons-nous le courage de tout reconstruire après ce violent cyclone ?

Il ne s’agit pas ici de faire le procès du bricolage ambiant au sommet de l’État dans la gestion de la crise, le diagnostic est déjà bien posé et personne n’est dupe, malgré les efforts vertigineux déployés au service de la communication présidentielle. Pour autant, un inventaire plus complet des décisions qui ont été prises, depuis plus de trente ans maintenant et de leurs répercutions, doit être réalisé.

Deux inepties doivent être corrigées et leur condamnation nous entraîne nécessairement dans une autre vision du vivre ensemble. Il faut tout d’abord arrêter de penser de manière religieuse les services publics dispendieux et que seul le rabot sur leur compte relève d’une saine politique. La crise met en visibilité le caractère catastrophique de cette approche. Car ces économies de bout de chandelle vont se payer au centuple. Là où il s’agissait de dizaines de milliards, les unités changent, il faut quelques zéros de plus pour panser les maux du libéralisme.

Repenser le rôle de l'Europe 

Le deuxième sujet consiste à faire vivre et développer autrement les services publics, le paradigme de l’entreprise, du new public management n’est pas compatible avec les réalités intrinsèques de ce qui est attendu pour satisfaire les besoins sociaux que le marché ne sait prendre en compte. On le voit aujourd’hui avec l’hôpital, considéré comme un centre de gestion tarifé à l’acte, géré à flux tendu. (9) Là où il faut de la marge, du stock, de la capacité d’accueil, il ne reste que des lits de passage et l’on s’émerveille de voir des hélicoptères, des TGV faire la régulation des patients entre les hôpitaux engorgés et ceux dont l’engorgement est à venir, comme on a pu un court temps être ébahis par les taxis de la Marne.

Cette nouvelle approche de la régulation du bien commun nous renvoie à la nécessité de conforter notre souveraineté nationale, notre capacité à agir et orienter, ce qui signifie de revisiter également le rôle de l’Europe ; est-elle au seul service de l’orthodoxie libérale et du cortège austéritaire de mesures ou doit-elle au contraire être la vectrice des investissements de reconstruction de notre appareil productif?

En visant les nécessaires transitions énergétiques, remisant au musée de l’histoire la théorie des avantages comparés qui nous a conduit à segmenter la production en chaines de valeurs mutilées, disséminées sur la planète, ayant pour conséquences les impacts carbone que l’on connait et la fragilité de nos modèles dans l’incapacité à être résilients face aux crises à venir.

Au-delà de ces nécessaires régulations d’un nouvel ordre au niveau national et supranational, de nouvelles expérimentations et solidarités doivent se tisser sur les territoires et les nouvelles équipes municipales sont attendues pour accompagner, insuffler des programmes permettant de préserver les liens sociaux, les solidarités et les sécurités à mettre en œuvre en cas de crises qui vont malheureusement se succéder et pour lesquelles nous devrons toujours apprendre d’elles pour y faire face, les surmonter et les dépasser.

Après les jours heureux, la décennie de la reconquête de la citoyenneté sur l’impérialisme économique est ouverte : prêts pour le pari ?

Jean-Marie Laneyrie

Confiné drômois le 31 mars 2020

 

Notes :

(1) A ce sujet, lire l’excellent ouvrage : Danièle Sallenave, auteure de « jojo le gilet jaune »

(2) https://www.monde-diplomatique.fr/2010/03/RIMBERT/18923

(3) https://twitter.com/chactivist/status/1242270953171750913?fbclid=IwAR27cF9_sEgZGatzeHDbHObvWHQNQ-H7NelM9W0Pwseoz3P41NW6IaeVb2U


(4) Dont la principale animatrice est Agnès Verdié-Molinié qui sévit souvent sur les plateaux télévisés pour apporter la parole vraie du libéralisme


(5) https://www.ifrap.org/emploi-et-politiques-sociales/coronavirus-60-heures-de-travail-par-semaine-dans-les-secteurs?fbclid=IwAR0T1RjZc264-aaaJAcnB7JQ2tVsZCDl8EluI-Q00jMZzrA9Y7Hsd583gdA


(6) Neurologue, député LREM, ex député socialiste, rapporteur général de la commission des affaires sociales, l’arrivée d’un nouveau ministre est propice aux biographies. Ainsi, le remplaçant d’Agnès Buzyn au ministère de la Santé est aussi l’homme qui a été au cœur d’une polémique au début de l’été 2018. Celui-ci dépose alors un amendement au projet de loi sur la réforme constitutionnelle en commission des lois de l’Assemblée nationale. Il remplace le terme Sécurité sociale par celui de protection sociale à sept reprises dans la loi fondamentale. Avec pour seuls buts,selon les dires de l’époque d’Olivier Véran : intégrer la dépendance dans les dépenses sociales et adapter le cadre constitutionnel au système de retraite universel voulu par l’exécutif. In https://rapportsdeforce.fr/breves/olivier-veran-lhomme-qui-voulait-sortir-la-securite-sociale-de-la- constitution-02176152


(7) François Desriaux, rédacteur en chef de Santé & Travail, 25 mars 2020.

(8) Patrick Cohen sur le plateau de C à vous le 28 mars 2020 https://www.facebook.com/cavousf5/videos/215909019651590/UzpfSTEwMDAwNTgxMDc0ODQwNDoxMzU wMDE0NTc1MjAyMjIx/?id=100005810748404

 (9) On ne pourrait qu’encourager ici la lecture de Pierre-André Juven, Frédéric Pierru et Fanny Vincent, la casse du siècle à propos des réformes de l’hôpital public http://www.raisonsdagir-editions.org/catalogue/la-casse- du-siecle/

 

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