Utiles ou futiles, qui en décide ?

Rappelons la doctrine : c’est le marché qui décide de la futilité ou de l’utilité, comme de beaucoup d’autres choses. Pour une délibération démocratique ans le cadre d'une planification pour l'après demain.

Face au marché-roi et aux doctrines qui le consacrent comme le seul régulateur efficace, la crise du COVID-19 met à nu les croyances des libéraux. Non seulement le marché n’a jamais permis la satisfaction optimale des besoins sociaux. L’Etat amaigri par les libéraux, après les différents coups de rabot de Bercy avec les diètes imposées et depuis de longues décennies, n’a pas été en capacité d’anticiper et de gérer de manière optimale les conséquences de la crise actuelle.

Il faut réenchanter l’économie et remettre sur l’établi la planification, non pas verticale et technocratique, mais comme le produit d’une véritable délibération démocratique pour décider de ce qui est à produire. A défaut, le monde de demain ressemblera dramatiquement au monde d’hier.

Pour la pensée dominante en économie, ceux pour qui l’économie est une science, c’est la question posée par le titre qui est futile. Pas d’état d’âme et surtout pas de contamination avec tout autre champ disciplinaire au risque de convoquer, morale, philosophie ou encore anthropologie ; la pensée libérale s’en remet aux marchés, comme dogme, le marché est sa chasse gardée et son horizon indépassable. Rappelons la doctrine : c’est le marché qui décide de la futilité ou de l’utilité, comme de beaucoup d’autres choses.

Le libéralisme, une doctrine qui relève du Sacré

On connaissait déjà la soi-disant vertu du marché dans son agilité, à établir, l’équilibre et l’optimum et l’optimum à l’équilibre en toute circonstance, à condition qu’aucunes règles ne viennent entraver son bon fonctionnement, comprenez toute intervention étatique. Ces croyances sont enseignées et érigées en sciences, en faisant usage d’un fatras mathématique, pour en donner un caractère plus laïc. Alors que cela relève du Sacré, les critiques apportées[1] à la construction de ces modèles sont remisées sur les étagères destinées aux négationnistes de tout poil[2]. Oser la critique, c’est s’exposer aux hydres de l’inquisition, comme si toute discipline ne pouvait se construire sans controverse. Et ce sont les gardiens du temple qui siègent sur les plateaux de télévision et viennent apporter la parole Sainte. Ces derniers sévissent aussi sur les ondes radiophoniques, et sans partage, surtout sans vergogne et doutes. Heureusement des poches de résistance médiatiques se font de plus en plus entendre, l’harmonie journalistique se fissure et c’est tant mieux.

Ce sont ces grands clercs qui nous privent de la refondation nécessaire de cette discipline : « de sorte que la théorie économique, si nous voulons qu’elle soit autre chose qu’une série de contes de fées, doit être réécrite de fond en comble »[3].

Des normes juridiques imposées par l’état d’urgence sanitaire pour identifier ce qui relève de l’essentiel

Mais aujourd’hui, avec le COVID-19, y compris pour les thurifères du marché roi, et non plus de l’économie de marché mais de la société de marché, le marché gagne en odeur de sainteté, se pare d’une nouvelle virginité, notamment s’il s’allie avec le droit non pas comme champ disciplinaire, mais comme axiome, relevant de l’arbitraire de l’exécutif. L’utile va être défini par Décret dans le cadre de la promulgation de la loi du 23 mars 2020[4]. Cette loi suivie de l’ordonnance du 25 mars 2020, si elle porte dérégulation et asservissements du monde du travail aux seuls intérêts économiques, prive la démocratie, la délibération collective de la responsabilité de définir ce que sont nos réels besoins, non pas ceux fabriqués de toute pièce par les disciplines de la manipulation des esprits, comme le marketing, la publicité…ou ceux que le MEDEF aurait identifiés comme tels.

Ce tour de passe-passe se met en ordre de marche du côté de la rue de Grenelle, dans les antichambres du Ministère du Travail, où la pensée s’éclaircit quand on en comprend les enjeux. Ainsi le code du travail va se plier encore et encore aux intérêts toujours plus surplombants, non plus des seules règles du marché, mais des jeux qu’impose le capital aux producteurs de la norme, toujours plus gourmand et qui ne semble guère confiné en cette période. Nous ne pouvons que recommander la lecture du dernier article de Michel Miné[5] : « Dérogations au code du travail : donner leur place aux droits fondamentaux des personnes ».

Des inégalités sociales difficilement conciliables avec des lendemains heureux

Alors en attendant Godot, nous sommes les dindons de la farce, les naïfs de l’après COVID-19, les jouets du prince, les serfs de la start-up nation, pensant que les lendemains qui chantent sont à portée de main, alors que la lutte des classes refait surface en eaux troubles du présent quinquennat. Et comme s’est plu à l’énoncer, Warren Buffet[6], déjà en 2006 : « Il y a une lutte des classes, évidemment, mais c'est ma classe, la classe des riches qui mène la lutte. Et nous sommes en train de gagner ». Mais de manière plus récente et plus documentée, Emmanuel Todd nous propose un éclairage des plus pertinent sur les luttes des classes en France au XXI° siècle. Notre société est ainsi fracturée entre les « tout en haut », les 1% des travaux de Thomas Piketty[7], voire les 0,1%, les vrais détenteurs du capital, véritable aristocratie financière, les 19 % du dessous, les cadres et professions intellectuelles supérieures, puis une masse centrale atomisée, sans conscience de classe, hétérogène dans ses fonctions, et tout en bas, les prolétaires. Depuis que cette crise est survenue, l’existence des classes s’écrit à ciel ouvert, entre les confinés heureux, les confinés indigents, les soldats du front comme se plait à dire l’exécutif, les soignants et les derniers de corvées, livreurs, caissières... Et cela sans parler des inégalités sur la planète qui rendent impraticables toute doctrine sanitaire de confinement dans les pays émergents, sans eau courante, sans hygiène élémentaire.

Un sujet d’importance : une refondation de la démocratie au service de la planification

Les lendemains, toujours plus lointains de l’après COVID-19, doivent permettre à cette société fragmentée de renouer avec le débat afin d’investir LE sujet d’importance : la construction de l’échelle de valeurs sociales des biens et services à fabriquer. Après le tout consumérisme, il est venu le temps de se mettre à la tâche des biens et services à produire. Si la crise de 2008 a mis en exergue la faiblesse de la régulation publique par l’Etat, la présente crise met en scène l’absence de planification stratégique de la part des différents gouvernements. Peu importe comment cette planification sera nommée, Green New Deal par exemple, c’est la méthode de travail qui reste à inventer en évitant les écueils d’une planification verticale et technocratique. « Les crises ouvrent des possibilités de réorienter les institutions qui nous paraissent aujourd’hui coercitives et gangrenées par la logique productiviste et consumériste » (Gramsci, cité par Razmig Keucheyan[8] : « la sobriété ne peut s’organiser que collectivement »).

Une planification issue d’une délibération collective représente la voie à prendre pour remettre d’aplomb, notre économie et notre démocratie.

Alors, du rêve à la réalité ?

Les biens et services vitaux seront protégés des régulations marchandes et des tentations des prédateurs et autres actionnaires, l’activité économique répondra à un autre fil à plomb, soit la satisfaction des besoins et non les appétits gourmands d’une frange de la population des ultras-riches, et cela dans le respect du plus grand nombre et en harmonie avec les potentialités de la nature.

L’après société de marché devient un horizon des possibles à condition que l’on s’attelle à élaborer la démocratisation de la fabrique de la planification stratégique : quels biens, quels services pour quels usages ?

 

[1] Les critiques à l’endroit des modèles dominants sont largement documentées. On peut citer à titre d’illustration : l’imposture économique, Steve Keen, 2011 ; ou encore, David Cayla, l’économie du réel face aux modèles trompeurs, enfin, Jacques Sapir, Les trous noirs de la science économique. Points, 2003.

[2] Cahuc Pierre et Zylberberg André (2016), le négationnisme économique et comment s’en débarrasser, Flammarion.

[3] G. Giraud, préface à l’édition française de Keen. Op.cit.

[4] LOI n° 2020-290 du 23 mars 2020 d'urgence pour faire face à l'épidémie de covid-19

[5] Michel Miné est professeur du Cnam, titulaire de la chaire droit du travail et droits de la personne, chercheur au Lise (axe Travail), après avoir été professeur associé au Cnam et à l’Université de Cergy-Pontoise. Il a longtemps exercé des responsabilités dans le corps de l’inspection du travail (ministère du travail), dans différentes fonctions et dans plusieurs régions.

[6] Warren Buffett (né le 30 août 1930 à Omaha) est un homme d'affaires, philanthrope et investisseur américain. Surnommé « l'oracle d'Omaha », il fait partie des hommes les plus riches du monde depuis le début du XXIe siècle. En mars 2008, avec une fortune évaluée à 65 milliards de dollars américains, il était considéré comme l'homme le plus riche au monde selon le classement annuel du magazine Forbes. En 2011, toujours d'après le classement du magazine Forbes, sa fortune est estimée à 50 milliards de dollars américains et il demeure le troisième homme le plus riche du monde.

[7] Thomas Piketty, le capital au XXI°siècle.

[8] https://www.mediapart.fr/journal/culture-idees/280320/razmig-keucheyan-la-sobriete-ne-peut-s-organiser-que-collectivement?utm_source=twitter&utm_medium=social&utm_campaign=Sharing&xtor=CS3-67

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