Comment faire société dans un monde émietté, archipelisé où de petites communautés campent sur leurs positions et se refusent d’écouter, débattre avec l’autre ; l’autre souvent diabolisé ? Les dynamiques sociales d’affrontements liés à des intérêts contradictoires disparaissent 1 (la fin de la lutte des classes ?) au profit de conflits identitaires et de croyances reléguant l’expertise, la science, elles aussi à un système de croyances comme un autre. Mais pour ceux s’en remettant à la science, les autres ne sont pas dignes d’intérêt, de gaulois réfractaires, ingouvernables, à populistes , ils deviennent souvent complotistes. Ces derniers rendent l’appareil considérant que ces accusations proviennent d’une élite mondialisée sourde et aveugle à leur perception du monde, à leurs émotions et à leurs revendications.
Ainsi, le monde se séparerait en deux parties, d’un côté, les gens raisonnables qui s’en remettent aux données, aux seuls faits, comme ils le revendiquent, et de l’autre, des personnes prêtes à relayer toutes les croyances, y compris celles ne faisant plus débat au sein de la communauté scientifique. Les premiers se rangent derrière la science, seule susceptible de dire la vérité, quant aux autres, ils évoquent leurs émotions et leurs pratiques sociales, leur confrontation au réel. Les premiers ont acquis la conscience de leur position de surplomb considérant que les autres ne vont valoir que des opinions, allant jusqu’à prétendre que ces deniers ne méritent pas de mettre leurs bulletins dans l’urne.
Dans un tel contexte, comment faire société où la confrontation d’idées ne se réalise plus sur l’échelle droite/gauche mais sur une métrique dangereuse ? Les classes laborieuses, supposées dangereuses, sont supplantées par les « sans dents » ou autres appellations calomnieuses ?
Cette nouvelle métrique, si elle gomme, toute tentative de nouer un dialogue, mine également la dimension politique, rangeant cette dernière au musée de l’histoire à côté de la lampe à huile. La dialectique gauche/droite déjà mise à mal par le « et en même temps » disparaît au profit de visions manichéennes, la vision systémique devient ainsi un luxe.
En effet, les algorithmes ont supplanté la rigueur méthodologique des sciences sociales. Plus besoin de formuler une problématique, d’énoncer des hypothèses pour orienter la recherche, de convoquer des concepts appartenant au patrimoine de l’humanité, travaillés sur les établis polis par les années d’accumulation de connaissances et plus besoin également de s’en remettre à toute approche prospectiviste. La recherche de causalité cède sa place aux corrélations qui nécessitent simplement une accumulation primitive de données en tout genre, toutes mises sur le même plan. Le citoyen n’a plus à penser, évoquer sa subjectivité, il doit se laisser influencer par cette montagne de données qu’il contribue à produire lui-même. Alors, la connaissance est « dataïsée ». Ainsi, elle ne peut être mise à distance, elle est univoque, unidimensionnelle et se pose en vérité absolue, oubliant les contextes de sa production, derrière les boîtes noires des datacenters. « Demain ne sera pas comme hier. Il sera nouveau et il dépendra de nous. il est moins à découvrir qu’à inventer » écrivait Gaston Berger. Cette pensée heuristique semble mise à mal, dans un monde où l’humain, de sujet est devenu objet. On a beaucoup prêté attention à la notion de la fin de l’histoire, en ironisant sur son incongruité avec la situation géopolitique actuelle, en oubliant la dimension prémonitoire de Fukuyama, car il s’agissait aussi de la fin de l’homme. 2
.Ainsi pour que le débat se noue, et pour faire societas, entre nos élites mondialisées et nos « sans dents », il faudra que les premières cessent leur arrogance, leur mépris et s’ouvrent aux sciences sociales et que les seconds s’emparent des différentes expertises, où les leurs ont toute leur place. « Regarder un atome le change, regarder un homme le transforme, regarder l’avenir le bouleverse ». Gaston Berger est ici sur les traces du prix Nobel de Chimie Ilya Prigogine pour qui l’observation représente un biais, une modification du réel. On peut alors accepter les différentes représentations du réel, en fonction de qui observe, et cela est valable y compris pour les sciences dures.
Pour faire société, il conviendrait alors de confronter nos subjectivités et mettre sur l’établi la construction d’un projet de société où l’homme reprenne sa place, comme acteur, et quelque soit sa place, et non comme objet du prince et/ou de l’algorithme. Il faut alors se débarrasser du carcan de la pensée économique dominante qui vassalise la démocratie à un cadre contraint de lois excluant des pans entiers de toute forme de controverse.
1) Le piège identitaire. l’effacement de la question sociale. Daniel Bernabé.
2) La Fin de l'histoire et le Dernier Homme est un essai du politologue américain Francis Fukuyama publié en 1992