La PMA sans père : complément d'analyse

« Les exemples ne manquent pas d'enfants qui n'ont pas spécialement eu à se réjouir d'avoir eu un père », disait le premier commentateur de mon article intitulé : " La PMA sans père : une régression civilisationnelle ". C’est vrai. Mais faut-il, parce qu’il y a de « mauvais pères », en conclure qu’il faut se passer des pères et supprimer la fonction paternelle ? Il y a aussi de « mauvaises mères ». Allez-vous en conclure qu’il faut aussi se passer de la fonction maternelle ? Ce serait absurde. En réalité, il y a une fonction parentale, qui est normalement – c’est-à-dire naturellement et culturellement – en tout cas dans la plupart sinon dans la totalité des sociétés contemporaines, exercée par une mère et un père.

Double fonctionnalité

C’est cette dualité fonctionnelle que la loi autorisant les femmes seules ou en couple homosexuel à « procréer » des enfants sans père remet en cause et abolit, à rebours de tous les progrès acquis au cours des dernières décennies dans la reconnaissance de cette dualité fonctionnelle, au profit d’une vie de famille plus équilibrée quant au rôle de chacun des deux sexes, au partage des tâches entre eux, et surtout, dans l’intérêt même des enfants.

Quand la société accorde à la mère un congé maternel, c’est la reconnaissance d’un double droit : celui de l’enfant à être reçu dans la vie et à recevoir ses premiers soins de sa mère ; celui de la mère à pouvoir s’occuper de son enfant. Certes, 14 semaines de congé, dont en principe huit après l’accouchement, ce n’est pas suffisant. Mais c’est déjà mieux que rien auparavant, et la société reconnaît à la mère le droit de prolonger cette période de « nourrissage » (comme on dit pour les jeunes animaux) en prenant un congé parental qui lui permet au moins de conserver son emploi. L’ensemble représente un progrès et pour la mère, et pour l’enfant.

Quand la société accorde un congé paternel, une semaine pour commencer, puis davantage, c’est aussi un progrès. Pour les trois : le père, la mère, l’enfant, qui en bénéficient tous les trois, c’est évident. C’est aussi un progrès pour les hommes en général, car c’est leur reconnaître socialement (et pas seulement juridiquement) une fonction paternelle bien loin de se limiter à leur seule fonction séminale. C’est aussi un progrès pour les femmes en général. Car c’est admettre que la fonction parentale, les soucis et les tâches d’élevage et d’éducation des enfants, les soins et l’affection qui leur sont prodigués, peuvent et doivent être partagés entre père et mère, homme et femme, bref, entre les deux sexes. Ces tâches cessent d’être, symboliquement et réellement (au moins en partie, pour un début…) à la fois l’apanage et la charge exclusive des femmes. Tout le monde y gagne (sauf peut-être les mères un peu trop possessives…), à commencer par les enfants.

La fabrique d’orphelins

Mais quand, outrepassant l’impossibilité physique d’avoir des enfants sans père, la société décrète qu’une femme, seule ou en couple avec une autre femme, pourra avoir et déclarer un ou des enfants sans père, elle satisfait, certes, des désirs individuels et répond sans doute à une certaine demande sociale (reste à savoir ce qui la justifie, plutôt que tant d’autres « demandes sociales » non satisfaites), mais elle bafoue et balaye un droit essentiel de l’enfant : le droit d’avoir « naturellement » à sa naissance une mère et un père. Chose que le code civil a toujours présupposée depuis qu’il existe. La société fait de ces enfants, nés d’une mère connue, physiquement présente, et d’un géniteur anonyme, totalement absent, des enfants sans père. La société fabrique des orphelins de naissance.

Et ce n’est certes pas le droit, qui leur est théoriquement reconnu à partir de leurs dix-huit ans, de s’enquérir de l’identité de leur géniteur (si tant est qu’il ne s’y oppose pas), qui leur rendra ce père déclaré manquant dès la naissance. Perdre son père ou sa mère quand on est enfant est presque toujours un drame, quand bien même le parent disparu ne serait pas un modèle du genre. Dans le cas des enfants sans père issus de la PMA, c’est peut-être moins dramatique, mais c’est encore pire : ils sont nés orphelins, non pas par accident, mais avec l’approbation, la programmation et la bénédiction de toute la société.

Certes, un enfant désiré par deux femmes ou même une seule, célibataire, peut être plus heureux qu’un enfant non désiré d’un couple hétérosexuel. Il n’en demeure pas moins que légitimer et encourager la production d’orphelins de naissance ne saurait être considéré comme un « progrès de la civilisation », même par les femmes qui en bénéficieront, si tant est qu’elles veuillent bien mesurer ce qu’implique pour leur futur enfant leur « désir de faire un enfant seule ». Quitte à devoir s’inscrire à contre-courant de la pensée dominante (ou supposée telle), c’est une régression indubitable et gravissime des droits de l’enfant. Il est paradoxal que, dans le « paysage médiatique », si peu de voix se soient élevées contre cette régression.

C’en est une autre, sociologiquement, par rapport à l’égalité entre les hommes et les femmes. En effet, alors que celle-ci progressait, comme en atteste l’exemple du « congé paternel », cette loi remet en cause le rôle spécifique et nécessaire de l’homme en tant que père, contributeur et facteur d’équilibre au sein de la famille. Elle ne fait plus de l’homme qu’un « donneur de sperme », un étalon en somme. Ce qui ne rend pas non plus la femme particulièrement honorable. Serions-nous passés, sous la houlette de la science, au règne des juments ? (Si les femmes concernées trouvent insultant ce rapprochement, alors elles devront admettre que la réduction des hommes au rôle d’étalons n’est guère moins insultante). De pères et mères que nous étions, nous voici devenus géniteurs et génitrices, reproducteurs sous contrôle scientifique et technique.

Quelle belle avancée civilisationnelle !

La PMA pour les couples hétérosexuels

Revenons à la définition de la PMA, telle qu’on la trouve encore sur le site Service-public.fr, « le site officiel de l’administration française », ici :  https://www.service-public.fr/particuliers/vosdroits/F31462  en ce 15 juillet 2021.

La PMA (Procréation Médicalement Assistée) ou encore l’AMP (Assistance Médicale à la Procréation) « peut permettre à un couple stérile d'avoir un enfant. Il existe différentes techniques prises en charge, sous certaines conditions, par l'assurance maladie. » C’est « un ensemble de techniques médicales qui peuvent être proposées à des couples ayant des difficultés à avoir un enfant ». 

« L'AMP s'adresse aux couples hétérosexuels (mariés, pacsés ou en concubinage) en âge de procréer et qui se trouvent dans l'une des situations suivantes :

  • Le couple ou l'un des membres présente une stérilité (ou infertilité) pathologique médicalement constatée (bilan d'infertilité)
  • L'un des membres du couple est porteur d'une maladie grave pouvant être transmise au conjoint ou à l'enfant.

  Attention : une personne célibataire ne peut pas avoir accès à l'AMP. »

On le voit, cette conception de la PMA en vigueur jusqu’à présent n’a pas grand-chose à voir avec celle issue de la nouvelle loi bioéthique étendant à toutes les femmes le droit à la PMA. Dans le cas des couples hétérosexuels, il y a bien une assistance médicale, mais pour remédier à un dysfonctionnement de la fonction reproductive chez ces couples en âge de procréer : « une stérilité (ou infertilité) pathologique médicalement constatée ». Cette assistance est donc légitime, même si elle peut, elle aussi, faire l'objet de certaines objections. Elle doit pouvoir être prise en charge, sous certaines conditions, par l’assurance maladie, au même titre qu’un dysfonctionnement rénal ou respiratoire peut et doit être assisté médicalement et socialement par l’assurance-maladie. Car il s’agit bien d’une maladie. Ce qui n’est pas le cas d’une femme seule (ou en couple homosexuel), incapable de produire des spermatozoïdes, ni d’un homme (seul ou en couple homosexuel), incapable de produire des ovocytes. Dans ce cas il ne s’agit plus de réparer ou compenser un dysfonctionnement, il s’agit d’ajouter à une fonction reproductive en bon état de fonctionnement (celle de la mère), une deuxième fonction reproductive qui ne lui a jamais appartenu et ne pourra jamais, jusqu'à plus ample informé, lui appartenir (celle du père). Pour faire somme toute de la mère, par artifice, un être hermaphrodite. S’agit-il encore d’un être humain ? Serions-nous entrés par ce biais, sans crier gare, dans l’ère du transhumanisme ?

L’engrenage

Lorsque fut introduit le « mariage pour tous », c’est avant tout l’égalité des droits entre individus qui fut invoquée. Les couples homosexuels ne pouvaient se contenter ni du concubinage, ni du PACS, comme le faisaient tant de couples hétérosexuels. Une amélioration des droits attribués au PACS ne leur suffisait pas non plus. Il leur fallait le mariage. Mais qu’on se rassure, s’ils souhaitaient un enfant, ils se contenteraient du droit à l’adoption. A présent, les femmes homosexuelles obtiennent le droit à la PMA. Pour obtenir ce droit, il n’est même plus besoin d’être en couple, ni pacsé, ni marié. Il suffit d’être une femme. Toute femme a « droit à un enfant ». Dès lors, il n’y a aucune raison pour que les hommes homosexuels ne bénéficient pas, eux aussi, du même droit à l’enfant. Et puisqu’ils ne pourront toujours pas enfanter, il faudra qu’ils puissent recourir à une « mère porteuse ». Tel est l’avenir lumineux que cette réforme du droit parental promet à notre civilisation : reconnaître, et pourquoi pas financer collectivement, le droit de recourir à des mères porteuses.

Il n’y aura pas non plus de raison de s’arrêter en si bon chemin. Les couples hétérosexuels devaient être reconnus stériles mais en âge de procréer pour pouvoir bénéficier de la PMA. C’était une condition liée au respect des limites physiologiques imposées par la nature. Dès l’instant où ces limites ne sont plus du tout prises en considération, il n’y a pas de raison de ne pas autoriser tout ce que la science et les biotechnologies rendent désormais possible. On pourra donc faire naître des enfants de femmes ménopausées ou de vieillardes, pour peu qu’elles aient « un désir d’enfant », et de vieillards devenus naturellement stériles, avec « l’assistance » d’une jeune mère porteuse ou encore d’une couveuse artificielle.

Et pourquoi ne pas créer des enfants post mortem, par exemple pour un riche défunt dépourvu d’héritier « naturel » ? Il suffira qu’il ait déposé et congelé ses gamètes dans une « banque de sperme » et que nos éminents spécialistes les insèrent soit dans l’utérus d’une mère porteuse, soit in vitro dans un ovocyte décongelé, l’un ou l’autre choisi sur catalogue par l’heureux papa avant son décès.

C'est bien connu : on n'arrête pas le progrès ! Quiconque ose s'interroger sur cet adage est forcément réac.

Ah, Dieu, que la guerre est jolie et l’avenir radieux !

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.