Lettre ouverte au Président Janus, Palais de l’Elysée

Sous le masque, le mensonge et la terreur d’Etat

Monsieur le Président de la République

Palais de l'Elysée

Paris

Copie à
Mme Florence Parly, ministre des armées,
M. Jean-Yves Le Drian, ministre de l’Europe et des affaires étrangères,
Mmes et MM. les députés et sénateurs,
Agence France Presse, Presse et média,

 

Saintes, le 22 octobre 2020,

Objet : Terrorisme et terreur d’Etat

Monsieur le Président,

Hier soir j’étais, comme des millions de Français, devant mon poste de télévision, et j’ai été profondément ému par l’hommage national rendu à Samuel Paty. A la Sorbonne. Là même où j’ai fait mes études de philo, dans cette cour qui m’était si familière. Samuel Paty, mon collègue en « liberté de pensée », en « quête de vérités » et en « expression libre », mon frère jusque-là inconnu, tragiquement promu au destin de héros. Faut-il donc être assassiné pour être entendu, reconnu, écouté ?

Comme des millions de Français, j’ai ressenti avec horreur le crime commis par un fou islamiste. Et j’ai trouvé très bien, très digne, très convaincant le portrait posthume que vous avez fait de Samuel Paty, votre vibrant hommage, et l’hymne aux valeurs de la République qui l’accompagnait.

Sauf que peu à peu, j’ai perçu un immense décalage entre vos paroles et vos actes. Un gouffre, un abîme. Et j’ai eu la triste sensation que tous ces mots de générosité ne servaient qu’à masquer l’horreur de la politique atomique que vous menez silencieusement au nom de la France et avec nos subsides.

La politique qui vous fait maintenir et augmenter de plus de 50 % -passant de près de 4 milliards à plus de 6 milliards par an d’ici 2025 - le budget consacré à la seule modernisation de nos armes nucléaires. Sans parler des parts de budget caché consacrées à leur entretien et à leur exercice.

La politique qui vous fait dire que la France s’en tient à une « stricte suffisance » - sa capacité de faire un milliard de morts étant par conséquent indispensable à notre sécurité. Et pas n’importe quels morts. Des morts horribles, des souffrances indicibles, des survivants marqués à vie. Ignoreriez-vous les témoignages des hibakusha, les survivants d’Hiroshima et de Nagasaki ? N’avez-vous donc pas lu celui que Setsuko Thurlow, récipiendaire du prix Nobel de la Paix, vous a envoyé en février dernier ?

Comment pouvez-vous persister dans une politique à ce point criminelle, et proclamer néanmoins que la France restera fidèle à ses valeurs fondamentales : Liberté, Egalité, Fraternité ? Elle ne pourra évidemment pas le rester, puisqu’elle ne l’est déjà plus depuis au moins 70 ans : depuis son premier essai atomique du 13 février 1960 en Algérie. Et même depuis la création du Commissariat à l’Energie Atomique par le général de Gaulle, le 18 octobre 1945, puisque les recherches du CEA n’avaient d’autre but que d’aboutir à la bombe. But inavoué car déjà à l’époque, on s’avançait masqué. Et que dire de cette fraternité qui consiste à promettre et préparer le massacre de populations entières ?

L’hypocrisie de cette politique, que je dénonce pour ma part depuis des décennies, est proprement insoutenable. Je vous ai écrit plusieurs fois à ce sujet, y compris avant votre élection. Vous ne m’aviez encore jamais répondu - pas plus que votre prédécesseur. Mais voici que, il y a quelques semaines, vous m’avez remercié pour la lettre que j’avais adressée en juin 2020 à votre ministre des armées et vous la lui avez retransmise pour qu’elle me réponde. Et ceci, nonobstant le fait que je lui avais écrit :

"Vous êtes, Madame la ministre, un bel exemple du double langage, du double jeu, de la tartuferie et du cynisme français en matière de respect du droit international humanitaire comme en matière de désarmement, conventionnel ou nucléaire. Il n’y a pas là de quoi être fier. En tant que citoyens, nous avons honte de cette France-là.

"Dans le "monde d’après" où nous entrons, Madame, le gouvernement dont vous êtes doit changer en urgence de discours et de posture, ou plutôt, d’imposture : conformer la politique de défense de la France à ses engagements, à sa Constitution, aux valeurs de la République, et simplement à la raison."

Justement parce que j’ai confiance en la raison de la plupart des êtres humains - du moins quand ils ne sont pas obsédés par le pouvoir ou l’argent - et même dans le bon sens éventuel d’un certain nombre de chefs d’Etat – « le bon sens est la chose du monde la mieux partagée », disait Descartes –, je me suis dit que peut-être, finalement, vous étiez devenu sensible à nos arguments et n’excluiez plus tout à fait une conversion de votre politique et une reconversion de nos industries d’armement.

Hélas, la réponse que Madame Parly m’a fait tenir voici quelques jours par son directeur du cabinet civil et militaire m’a seulement prouvé que rien n’avait changé rue Saint-Dominique. Je réserve naturellement à l’intéressée ma propre réponse, sans manquer bien sûr de vous mettre en copie.

Mais revenons à la cérémonie d’hier. Juste après qu’elle ait eu lieu, je prenais connaissance d’un article de Ouest-France paru quelques heures plus tôt : « Tir de missile de croisière réussi depuis le Suffren, nouveau sous-marin nucléaire d’attaque ».

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Son contenu avait de quoi faire frémir : « La France a effectué pour la première fois mardi 20 octobre un tir de missile de croisière depuis un sous-marin, a annoncé le ministère des Armées. Le Suffren, nouvelle génération de sous-marins nucléaires d’attaque de classe Barracuda a « réalisé avec succès » ce tir d’essai de Missile de croisière naval (MdCN) au large de Biscarosse (Sud-Ouest). »

De quelle nature, ce missile ? A priori, conventionnel. Les sous-marins nucléaires d’attaque (SNA) sont dits nucléaires en raison de leur propulsion, pas de la nature de leurs armes. Ils sont seulement faits pour traquer les sous-marins ennemis, recueillir du renseignement, protéger notre porte-avions et nos quatre sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE) dotés, eux, de missiles nucléaires : 6 têtes par missile, 16 missiles et donc 96 têtes par sous-marin, l’équivalent de 9,6 millions de tonnes de TNT et de 640 Hiroshima. (Je ne dis pas ça pour vous -vous le savez par coeur et j’aimerais même que cela vous empêche de dormir- mais pour mes concitoyens qui ne le sauraient pas déjà.) "Stricte suffisance", donc…

Oui, mais l’euphorie exprimée dans un tweet par la ministre des armées laisse prévoir qu’on ne va pas en rester là : « Ce succès confère une nouvelle capacité stratégique à notre Marine et la place parmi les meilleures au monde », s’est-elle félicitée. « Les forces sous-marines françaises pouvaient jusqu’à présent frapper des sous-marins et des navires de surface. Elles peuvent désormais détruire des infrastructures terrestres lourdes, à longue distance ».

Briefé par les militaires, le journal, quant à lui, continuait : « La France rejoint ainsi le cercle fermé des États dotés de missiles de croisière navals, à l’image du Tomahawk américain, « popularisé » par la guerre du Golfe en 1991. Doté d’une portée de mille kilomètres, le MdCN est destiné à frapper des objectifs situés « dans la profondeur » du territoire adverse, tels des centres politiques, des PC antiaériens ou des radars. Il est complémentaire du missile de croisière aéroporté… »

La référence au Tomahawk américain est hautement suggestive. C’est un missile à double usage. Il peut porter une charge explosive conventionnelle. Mais il peut aussi emporter une charge nucléaire : une tête A80 d’une puissance modulable entre 5 et 150 kT (150 000 tonnes d’équivalent TNT, soit dix fois la puissance de la bombe d’Hiroshima qui réduisit en cendres le 6 août 1945 une ville de 350 000 habitants). Quant au « missile de croisière aéroporté » que notre missile français « MdCN » va venir « compléter », il s’agit apparemment du missile Air-Sol à Moyenne Portée – Amélioré (ASMP-A) qui équipe nos Rafale et emporte, lui, à coup sûr, une charge nucléaire de 300 kT.

Il faut donc supposer que le MdCN pourra lui aussi emporter quand on le décidera une charge atomique, auquel cas le « N » ne signifiera plus « Naval » mais « Nucléaire », et les 6 SNA de la classe Barracuda en service dans quelques années pourront s’ajouter à nos quatre SNLE comme autant de sous-marins bivalents, capables de frappes nucléaires à plus courte portée, vu que le « contexte stratégique » pourrait bien s’aggraver d’ici là et que le propre des stratèges, c’est d’être visionnaires et de prévoir le pire.

Voilà probablement où se situe la "véritable rupture stratégique" dont la perspective enthousiasme tant votre ministre, Monsieur le Président. Et vous aussi sans doute. Mais j’attends le démenti formel qui ne devrait pas manquer.

Car votre politique n’en est pas à une duplicité près. Comme quand vous vendez des armes à l’Arabie Saoudite et aux Emirats Arabes Unis, tout en sachant qu’elles seront utilisées contre la population yéménite. Ou quand vous invitez ces mêmes Emirats en guerre à votre « Forum de Paris sur la Paix » pour y sponsoriser… des « Peace Games », des « Jeux de paix » ! Ou quand le même avion militaire qui transporte des malades du COVID de Mulhouse à Brest -l’armée est la charité même- participe la semaine suivante à une frappe nucléaire simulée.

Pour conclure, Monsieur le Président, dites-nous donc en quoi la menace de faire subir à des millions de personnes un horrible destin -en Russie, en Tchétchénie, au Pakistan ou ailleurs…- a réussi à dissuader l’assassin de Samuel Paty de commettre son crime et réussira à en dissuader d’autres.

En vérité, votre politique n’est pas seulement coûteuse et criminelle, elle est inefficace et insensée. J’irais même jusqu’à la dire absurde.

La seule façon de neutraliser la menace terroriste, c’est de cesser de brandir la terreur d’Etat, c’est de faire respecter nos valeurs républicaines en commençant par les respecter nous-mêmes. La France n’a qu’une sorte de têtes à décapiter : ses têtes nucléaires. Et pas seulement les siennes, mais celles des 9 Etats-voyous, dont les cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU, qui ont pris l’humanité en otage et menacent à tout instant de l’anéantir.

Comment ne pas comprendre que la violence qui ravage notre monde ne fait que suivre l’exemple des Etats ?

Voilà pourquoi nous appelons les Français à exiger de vous que vous changiez radicalement de politique, que vous respectiez l’engagement de la France à négocier l’élimination de ses armes nucléaires en même temps que celles des autres.

Et comme vous ne le ferez probablement pas, nous les appelons à exiger, oui, je dis bien : exiger, de leurs élus au Parlement (députés, sénateurs) qu’ils signent la Proposition de Loi visant à organiser un référendum sur la participation de la France à l’abolition des armes nucléaires et radioactives.

Nous savons, et vous savez comme nous, que les Français sont 85 % à le vouloir. Le temps est venu pour les peuples de prendre leur destinée en main et pour le peuple français, de leur ouvrir la voie.

Comme l’écrivait Albert Camus dans Combat au surlendemain du massacre d’Hiroshima : "Ce n’est plus une prière, mais un ordre qui doit monter des peuples vers les gouvernements, l’ordre de choisir définitivement entre l’enfer et la raison."

Vous voudrez bien excuser la longueur de cette lettre : elle ne s’adresse pas seulement à vous, mais à tous nos concitoyens, qui entendent bien trop peu parler du sujet. Or, le « domaine réservé », c’est terminé. Qu'on le veuille ou non, le peuple français va s’en occuper.

Veuillez agréer, Monsieur le Président, l’expression de ma haute considération.

Jean-Marie Matagne, président de l’Action des Citoyens pour le Désarmement Nucléaire (ACDN)

contact@acdn.net www.acdn.net

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Proposition de Loi

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Formulaire de signature

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Liste des signataires au 20 octobre 2020

Comment trouver vos députés

Comment trouver vos sénateurs

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