L'énigme Syriza

 (Auto)critiqueUn billet du caricaturiste Stathis, paru sur le site enikosle 20/10/2015 Il est difficile d'observer dans l'histoire une métamorphose ovidienne, une mutation de leader politique, semblable à celle de Tsipras. Tout aussi difficile pour un parti de gauche, ou du moins pour ce qui est resté de sa substance, de s'adapter à cette évolution en s'efforçant de parler le langage qu'il utilisait avant de se rallier à la politique qu'il avait combattu.

 (Auto)critique

Un billet du caricaturiste Stathis, paru sur le site enikosle 20/10/2015

 

Il est difficile d'observer dans l'histoire une métamorphose ovidienne, une mutation de leader politique, semblable à celle de Tsipras. Tout aussi difficile pour un parti de gauche, ou du moins pour ce qui est resté de sa substance, de s'adapter à cette évolution en s'efforçant de parler le langage qu'il utilisait avant de se rallier à la politique qu'il avait combattu.

Il est rare également, dans l'histoire, que cette mutation s'accomplisse aussi rapidement. Et avec un tel cynisme.

Je ne mentionnerai qu'un des mille propos de Tsipras, avant qu'il ne se mette à débiter lui aussi ses contes des mille et une nuit. Il disait : « le terme d'équivalences a été introduit par la troïka. Lorsqu'ils recherchent des équivalences, ils entendent des souffrances équivalentes ». Désormais, ce sont tous les députés de Syriza, dans les débats télévisés et à la tribune de l'assemblée qui parlent des souffrances en question -les équivalences- comme s'il s'agissait de médicaments universels pour soigner les peines et les lamentations, comme s'il s'agissait de contes de fée pour leur propre usage, pour supporter leur avilissement. Les derniers des derniers de Clazomènes, les citoyens sans droit d'Abdère.

Mais cela n'a plus aucune importance de rappeler à Tsipras ses propos d'hier et d'aujourd'hui. Le travail est bien avancé, nous avons touné la page. Un page qui, elle aussi, s'observe rarement dans l'histoire, du moins en ce qui concerne la gauche internationale telle qu'elle qu'on se la représente. Rarement des partis de gauche ont bafoué la raison, rabaissé l'éthique et avili leur idéologie autant que Tsipras et son parti à partir du moment où ils sont passés, lui et ses fidèles, sous les fourches caudines de la soumission.

Il est rare que les vaincus soient en fait vaincus dans leur être profond, et que les héros se transforment en vauriens, comme cela s'est produit pour beaucoup de Serbes après avoir perdu la guerre.

La gauche, dans toutes ses déclinaisons, représente l'opposition de classe à la droite, sous toutes ses formes également. Jamais auparavant -ou rarement- un parti de gauche n'a avili ce combat à un tel point -et cela comme s'il y était préparé depuis longtemps. Et en même temp que ce combat, son être même.

Les janissaires étaient innocents. Les Ottomans les enlevaient au berceau et les élevaient pour en faire des monstres. Ce qui est resté de Syriza n'est pas composé de janissaires. Ceux qui se sont ralliés à la politique de la droite n'avaient pas été enlevés au berceau, il s'agit d'hommes mûrs, qui ont consacré leur vie -pour la plupart d'entre eux en tout cas, et pour les meilleurs- à leur engagement pour les idées, les idéaux et la manière d'agir de la gauche ; et qui jusqu'à présent n'ont jamais été la risée de la droite.

Mais ils ne se sont pas ralliés, dira-t-on, ils se sont repliés pour se reformer et repartir en guerre le lendemain. Soit. Comment ont-ils combattu ? En approuvant ce qu'ils avaient dénoncé ? En faisant ce qu'ils avaient rejeté ? A moins qu'ils ne soient pas en train d'appliquer le mémorandum qu'ils ont eux-mêmes signé avec la droite sous tous ses avatars ? A moins qu'ils ne sachent pas que cette histoire d'équivalences est du blabla, comme Tsipras lui-même l'a dit -et d'ailleurs il ne parlait même pas de blabla, mais plutôt de « souffrance » ? Qu'est-ce qu'ils espèrent ? Un truc du genre : parle toujours, il en sortira bien quelque chose ? Quelle marge de manœuvre ont-ils ? Dites moi une mesure (1, en chiffre) qu'ils auraient apportée en compensation des mesures criminelles qu'ils ont accepté d'imposer. Une seule ! Même pas une. Pendant ce temps, au contraire pluie, pluie de feu et Armageddon : ils exécutent les directives.

Et par dessus le marché, la honte suprême : ils reportent sur le peuple la responsabilité du crime qu'ils perpètrent sur eux-mêmes : « Vous avez voté pour nous, oui ou non ? » ont-ils le culot de demander à ceux qu'ils ont effrayés et trompés.

Tsipras est devenu premier ministre pour que nous ayons comme super premier ministre Maarten Verwey ou un quelconque autre gauleiter envoyé par l'Allemagne. Il est rare qu'un mutant prenne chair et os avec une telle ampleur et une telle rapidité. Tsipras imite désormais feu Andreas Papandreou, d'une façon qui donne de plus en plus le frisson. Il parle avec la syntaxe d'Andreas, les pauses d'Andreas, la ponctuation d'Andreas.

Et ce qui donne le grand frisson, c'est que sa voix rappelle désormais de plus en plus celle d'Andreas. Saisissant, mais prévisible : parce que plus l'imitateur est creux, plus fort résonne l'écho de son idole. Il est rare qu'un homme politique ait imité autant de gens, en autant d'occasions. Tsipras imite la politique de Samaras, les manières de Venizelos et le style d'Andreas. Le seul que n'imite pas Tsipras, c'est le camarade Tsipras en qui nous avons cru, que nous avons aidé, que nous avons aimé.

La honte de tout ça pèse sur beaucoup d'entre nous, mais elle compte peu. En revanche, la souffrance qui écrase les gens, souffrance à laquelle nous avons ainsi contribué, ne s'effacera pas.

http://www.enikos.gr/stathis/346937,Aytokritikh.html

 


 

Bravo, mon vieux Stathis !

La réponse de Thanassis Karteros, journaliste à I Avyi, journal de Syriza.

22.10.2015

Pour dire le vrai, je l'ai pris un peu pour moi, le billet de Stathis paru avant hier sur « Eniko ». Pas à cause de la critique, de la polémique, de la dénonciation de Syriza et de sa politique. Des choses comme ça, on en a écrit et on en écrira encore beaucoup. Mais parce qu'il a pris un balai pour nous jeter tous à la poubelle. Tous ceux qui continuent à Syriza. Cyniques, vauriens, déserteurs. Et même derniers des derniers Clazoméniens, citoyens sans droits d'Abdère !

Je cite un paragraphe révélateur :"Les janissaires étaient innocents. Les Ottomans les enlevaient au berceau et les élevaient pour en faire des monstres. Ce qui est resté de Syriza n'est pas composé de janissaires. Ceux qui se sont ralliés à la politique de la droite n'avaient pas été enlevés au berceau, il s'agit d'hommes mûrs, qui ont consacré leur vie -pour la plupart d'entre eux en tout cas, et pour les meilleurs- à leur engagement pour les idées, les idéaux et la manière d'agir de la gauche ; et qui jusqu'à présent n'ont jamais été la risée de la droite."

Bravo mon vieux Stathis. Tu nous a accordé une certaine forme de promotion. Parce que les réquisitoires standard de l'orthodoxie révolutionnaire en la matière nous stigmatisaient jusqu'à présent comme janissaires. Et toi, tu nous a mis en dessous des janissaires. Et si nous sous sommes nous mêmes offerts, comme tu l'écris, aux railleries de la droite, toi, tu as entrepris de formuler un nouvel acte d'accusation, plus chargé. Pour nous livrer aux railleries de la gauche. De celle qui est fidèle à elle-même, celle qui critique, blâme et condamne.

Et c'est ainsi qu'une nouvelle fois au sein de la gauche de tous les schismes réapparaissent les mêmes rôles. Ceux qui jugent, ceux qui sont jugés.Les procureurs et les accusés. Les moraux et les amoraux. Il aurait fallu pourtant que Stathis, et tous les Stathis de la terre, apprennent de l'histoire où conduit cette folie de type inquisitoriale et qui s'en réclame. Parce qu'il a existé aussi une Sainte Inquisition de gauche, qui a apporté sa propre solution finale au problème des janissaires... ou des gens qui sont pires encore que des janissaires.

http://www.avgi.gr/article/5959226/mprabo-re-stathi-

 


Réponse de Stathis sur son blog :

http://www.enikos.gr/stathis/347931,Naytes-toy-8anata.html

A l'attention de Thananasis Karteros, mon ancien directeur au Rizospastis, et mon très cher camarade: Thanasis, ce que tu m'as écrit à moi, va le dire à une femme handicapée dont on est en train de réduire la pension, avec ton petit coup de pouce.

 


 

N.D.T.

Abdère et Clazomènes, cités prospères de la Grèce antique, ont en commun d'avoir été les proies successives de grandes puissances : la Perse, les Thraces, Athènes, Sparte...

Les janissaires, soldats d'élite de l'armée ottomane, étaient des esclaves enlevés très jeunes dans les populations chrétiennes, grecques entre autres.

 


 

Bien sûr, le temps de la sidération est déjà dépassé, et beaucoup pensent déjà à la poursuite de la lutte contre les memorandum. Ces billets cependant traduisent à leur façon le désarroi et le découragement qui règnent en Grèce, et pas seulement dans les rangs de la gauche.

Nous avons déjà traduit des billets de Thanassis Karteros dans ce blog. Nous apprécions tout particulièrement son talent d'écrivain et de polémiste, sa verve, son ironie et son goût pour tous les jeux de langage. Tout cela mis au service de convictions solidement enracinées dans un passé militant qu'on devine extrêmement riche.

Mais là, lorsqu'il accuse le dessinateur de presse Stathis d'ouvrir la voie à de nouveaux procès de Moscou, ou leurs équivalents nationaux, il fait preuve d'une mauvaise foi hallucinante. Le stalinisme est bien sûr du côté de ceux qui ont bloqué toute discussion d'orientation au sein de Syriza, ont refusé tout congrès, ont précipité des élections en misant sur la désinformation, ont fait voter en rafale les mesures concoctées par les experts de l'Europe néo-libérale. Il est aussi du côté de ceux qui utilisent devant leurs électeurs une Novlangue toute orwélienne, continuant à utiliser les mêmes mots qu'autrefois pour couvrir une politique de régression sociale et de soumission à un nouvel ordre colonial.



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