Le Mal'ordre

Vive les ennemis ! C’est bon d’en avoir ; on se découvre des amis, des frères, des solidarités dont on ne se doutait pas ; on devient proche de gens qu’on n’a jamais regardés et qu’on a même un peu méprisés ; on sent quelque chose de supérieur, un peu comme un drapeau, qui nous enveloppe, qui nous élève; on dépasse notre condition individuelle (dans laquelle on retournera tout de même rapidement c

Le Mal’ordre

 

Vive les ennemis ! C’est bon d’en avoir ; on se découvre des amis, des frères, des solidarités dont on ne se doutait pas ; on devient proche de gens qu’on n’a jamais regardés et qu’on a même un peu méprisés ; on sent quelque chose de supérieur, un peu comme un drapeau, qui nous enveloppe, qui nous élève; on dépasse notre condition individuelle (dans laquelle on retournera tout de même rapidement car ce n’est pas si mal) pour une condition collective.

Et puis on se convainc de pleins de choses sûres.

Par exemple, que cette fois-ci c’en est trop, comme après tant d’autres dates dans d’autres endroits du monde « occidental » depuis un onze septembre. Car on n’attaque pas tant des êtres humains que le Mal’ordre, cet ordonnancement politique, économique, social, culturel, religieux, démographique, philosophique et juridique des hommes et femmes savamment construit et imposé par ce monde depuis plusieurs siècles.

Car voilà ce qui est en cause, ce Mal’ordre universel, monstrueux, fait de mille et une inégalités, injustices, intolérances et violences plus ou moins sophistiquées et habilement habillées de discours universalistes. Ce Mal’ordre qui se retourne contre nous n’est pas un donné extérieur à l’homme, une fatalité, mais le produit de certains d’entre nous qu’un autre ordre peut changer.

La terreur qui assaille les capitales du centre de ce Mal’ordre depuis sa périphérie (car un national du centre qui s’islamise n’est plus du centre, il est relégué à la périphérie par l’opinion commune et bientôt, même s’il y est né, par nos gouvernements) est un produit de celui-ci, lui-même terroriste. Terroriste dans le sens des événements qualifiés comme tels depuis quelques années par les bonnes âmes de l’Europe et des Etats-Unis, puisque nous-mêmes tuons depuis des siècles sans discernement des populations civiles qu’on jette (la plupart du temps volontairement) dans la terreur pour les intimider ou les contraindre à accomplir ou à s’abstenir d’accomplir un acte quelconque et d’exercer leur liberté. Terroriste également en ce sens qu’au nom de dogmes de tous ordres ramenés aujourd’hui à quelque modèle économique douteux, il emplit de peur (de terreur) chacun d’entre nous et eux ; si ce n’est pas d’une bombe ou d’une fusillade, c’est de perdre un emploi ou de ne pas en trouver; de perdre un objet de consommation ou de ne pas pouvoir se l’approprier; de ne pas jouir du spectacle; de ne pas pouvoir traverser une frontière; de se faire happer par une catastrophe humaine ou naturelle (s’il en existe aujourd’hui de purement naturelle); de ne plus pouvoir respirer, boire ou manger ; de ne plus pouvoir avoir l’apparence que l’on souhaite.

Le monde est global dit-on. Cela n’est pas exact ; nous n’avons globalisé que le mal et ses justifications. Dès qu’il convient de régler un problème (un problème est ce que nous, du centre, appelons un problème), ce sont des égoïsmes individuels ou (quand nous sentons que nous ne sommes pas des monades isolées) des ensembles collectifs partiels et largement fermés les uns aux autres qui sont convoqués : communautés étatiques, régionales, « religieuses », « culturelles », « philosophiques », économiques et autres.

Mais si nous admettons notre commune identité dans la malheureuse condition dans laquelle nous sommes (nous étions tous Américains, nous sommes tous Charlie, Français, bien que, curieusement, pas Libyens, Pakistanais ou autres…), il faut l’accepter également comme base des remèdes à y apporter

Pour cela, il faut d’abord reconnaître que tous les maux qui accablent de manières différentes les humains sont liés les uns les autres: modes de vie, appropriation sélective des richesses communes, dérèglements climatiques, migrations, conflictualités, etc. Il faut ensuite se rendre à l’évidence que ces sujets ne peuvent être résolus sur un plan étatique, régional ou par n’importe quel club humain, quel qu’il soit, mais par l’humanité.

Bien sûr, la tâche sera ardue (peut-être impossible), mais toutes les autres tentatives ont échoué. Bien sûr, cela sera long, mais ne sera pas pire que, par exemple, la précipitation à bombarder chroniquement des Etats arabes qu’on a créés après avoir détruit les collectivités qui leur préexistaient pour ne jamais les laisser vivre, croyant ainsi, notamment, empêcher des Français de se suicider pour en tuer d’autres aveuglément.

L’être humain est un animal social. Pour satisfaire cette condition qui est une exigence, on a inventé diverses appartenances collectives (qu’on a tout de même ensuite largement sapées au nom de la toute puissance de l’homme pensant librement). Mais puisqu’aucune forme d’appartenance sociale que nous avons créée n’a jamais permis un ordonnancement harmonieux du monde ni n’a permis l’émancipation de l’être humain de la condition animale, il faut en tester une qui a été pensée mais non pratiquée, la plus naturelle et en même temps la plus vertigineuse: l’humanité dans sa double signification de condition de l’être humain et de collectivité des être humains (qui exige qu’on respect le monde non humain, naturel, spirituel ou divin).

Cette humanité ne gomme donc pas les individualités, même si on peut espérer que celles-ci ne se limitent pas à l’égoïsme individualiste auquel le courant majoritaire de la pensée occidentale entend les ramener. Cette humanité ne commande pas non plus la disparition des appartenances collectives, même si elle exige certainement de revaloriser certaines que le dogme de l’Etat nation a effacé et de revisiter ce dernier si mortifère. Cette humanité constitue la seule appartenance qui puisse transcender les divergences de ces appartenances sélectives et par principe exclusives (une communauté d’individus se déterminant depuis tous temps par exclusion d’autres) et le cortège de maux qu’elles causent aux humains.

Bref, puisque tous les problèmes auxquels nous sommes confrontés nous plongent tous, par leur intrication, dans un abîme vertigineux, toute solution exige que l’on pense en même temps et avec la même attention au sort des Parisiens, des Mexicains, des Africains, des Syriens, des Israéliens ou encore, sans exclusive, des Indiens ou des Rohingyas. La globalisation que le centre du Mal’ordre a produite doit céder la place à l’humanisation ; il faut miser sur une autre conception du monde, sur un projet qui nous émancipe tous individuellement et dans nos collectivités d’élection ; il faut épouser la complexité d’un monde interhumain universel.

Pour cela, on ne pourra pas faire l’économie de revisiter des dogmes solidement implantés au centre du Mal’ordre comme la supériorité du progrès occidental sur toute autre forme d’organisation sociale, la division internationale du travail, l’appropriation des richesses de la terre (de leur mode de production et de leurs produits), la propriété elle-même, les modes de gestion d’entités indépendantes et pourtant interdépendantes que chaque humain a le droit de choisir, la fixation d’espaces de la terre réservés à certains, etc.

 

Peut-être alors découvrirons-nous, si ce n’est des valeurs communes, quelques principes de comportement partagés qui donneraient sens à un projet de vie en commun ou, du moins, nous permettraient de vivre ensemble avec nos différences, libérés de toute terreur infligée par nos co-humains.

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