Les pratiques transnationales des descendants de migrants / diaspora camerounaise

Situé en France, destiné à l'ouest du Cameroun : entre solidarité mécanique/organique selon l'ancrage culturel de l'individu

 

Il existe deus types de pratiques transnationales que sont les transferts matériels ( argent, fournitures, etc), puis immatériels ( expertise, savoir faire, etc). Selon leurs objets et usages, ils ont des impacts sur le pays d'origine différents. Pour les descendants de migrants ces pratiques sont une extension de « solidarité mécanique1 », renvoyant à des valeurs communautaire. Quant aux individus issues de la diaspora, ces pratiques relèvent en majorité d'une « solidarité organique2 », du fait de leurs ancrage culturel dans les sociétés modernes.

 

 

Le but de cette recherche est d'analyser les liens qui préexistent entre ces deux types de population, du pays d'accueil vers celui d'origine. La perception de ce lien est susceptible d'être distinct selon l'ancrage culturel de l'individu, qu'il soit descendant de migrant ( première ou deuxième génération), ou issue de la diaspora (« diaspo »), ou encore modifier selon les espaces et autres milieux sociaux fréquentés. Dans l'optique du retour on observe que les descendants de migrants oeuvrent pour des projets à visée collectives, selon le rapport Trajectoires Et Origines ( INED, 2010), ils ont une préférence pour des projets de type coopératif, dans le but d'inclure la communauté ( par exemple dans le cas d'une coopérative réunissant plusieurs agriculteurs ). Comparé à la diaspora qui investit dans des projet de type entreprise individuelle ( start-up), imprégné semble t-il par des valeurs néolibérales ( le culte du winner, l'esprit de la libre entreprise, start-up nation, etc). Selon une étude de 2014 mené par la Banque Africaine de Développement, la diaspora est le premier investisseur en Afrique avec près de 62,48 milliards de dollars transféré vers les pays du Sud soit plus que l'Aide Public au Développement estimée à 56 milliards de dollars. Les initiatives des descendants de migrants quand elles n'ont pas pour optique un basculement vers une économie de marché, s'assimilent par leurs volontés de favoriser le lien social via des projets de réinsertion3. Ces dernières remarques vont nous permettre d'analyser les différentes représentations de la « division sociale du travail » matérialisé par le choix du type de structures4, par les porteurs de projets ( descendants de migrants, « diaspo »). Autrement dit l'importance de cet ancrage culturel va se faire ressentir selon que le dit projet soit adapté au contexte économique social et culturel de l'espace concerné, mais encore qu'il soit déphasé des réalités sociales culturelles et économique du territoire auquel il s'adresse. Les notions de solidarité mécanique/organique seront de mises pour mettre en perspective les représentations de la « division sociale du travail » ( du fait qu'il y est spécialisation des tâches ou pas) qui diffèrent selon les porteurs de projets. Par ailleurs les populations étudiées ne se constituent pas respectivement en groupe homogène. Il serait erroné d'avancer que toute la diaspora ( du moins ceux qui souhaitent «  rentrer au pays ») créent des start-up, et les descendants de migrants n'optent pas tous pour des coopératives ou autres associations.

 

 

C'est au niveau de la socialisation de la personne dans le pays d'accueil qui est en mesure d'influencer ses choix, comme son entourage familial ( socialisation première5), son capital social ( socialisation secondaire6, réseaux, expériences, diplômes ), sans oublier la force du lien entretenu avec le pays d'origine7. Ces deux formes de socialisation précédemment évoquées peuvent être complémentaire ou en rupture selon l’interaction de l'individu avec de nouveau milieux sociaux. Pour illustrer ce propos un descendant de migrants peut très bien remettre en question les valeurs communautaires qui lui ont été transmises, pour un individualisme perçu comme moins contraignant. Une personne de la diaspora à l'inverse peut tout autant revendiquer un « retour aux sources », s'imprégner des valeurs communautaires, en dénonçant un « monde occidental désenchanté ». Il apparaît alors que ces deux de population traversent une « crise identitaire » et ils se raccrochent à leur projet de retour comme une forme de salut. Tout deux s'arguent du potentiel africain , avec pour conviction que leurs initiatives montrera l'exemple à d'autres. En somme qu'il soit « communautaire  » ou « individualiste » ils partagent une vision organiciste du continent africain, à travers des formules telle que « l'Afrique, ce géant qui dors », «  quand l'Afrique se réveillera ». Ils se revendiquent faire partie ( même à distance) de ce corps social africain, en affirmant que leurs projets quelles finalités que ce soient, permettent à la « terre mère » de faire un bond en avant, qui arpenterait la forme d'un transnationalisme militant.



« Ils inventaient, dans une langue qui n'étaient pas la leur, un récit d'émancipation dont la vision n'étaient pas alors obscurcie jusqu'à faire bon marché des hommes en chair et en os. Ils donnaient à leur engagement une double dimension, messianique par une sorte de culte de l'humanité libérée, laïque par un rêve de république dont ils deviendraient les vertueux fondateurs (...)8 ».

Dès lors on s'aperçoit qu'à cette forme de mission messianique (« si l'Afrique se libérera de ses chaînes, adviendra la paix dans le monde » perception largement véhiculé par l'idéologie panafricaine), vient s'ajouter pour certains sous couvert de sentimentalisme un néanmoins prononcé opportunisme économique. Sensible à travers le fait qu'en prévision du « décollage économique » africain, des individus y voient une forme d'easy way out ( rapport TEO, Ined), une opportunité d'accéder à une position sociale qui ne leurs seraient pas accessible dans les pays du nord. L'individu ( diaspo, descendant de migrants) à son retour au pays d'origine, s'il compte postuler à des offres d'emploi se verra attribuer un poste de conception ( directeur, manageur). Le fait d'acquérir une spécialisation dans les pays occidentaux est perçu comme un gage de qualité et de confiance suffisant pour accéder à des postes à responsabilités. Autre cas de figure l'individu aisé qui souhaite investir dans son pays d'origine son capital constitué en Europe, afin de bénéficier d'une rente ou préparer sa retraite qu'il passera au village ( construction d'une maison, d'un motel ). En conséquence de quoi l'individu vivant dans pays d'accueil dispose d'un capital social et économique avantageux vis à vis de son homologue resté au pays d'origine, ce qui lui permet de faire fructifier son capital social ( en mettant à profit son domaine de compétence), et économique (rentabiliser son investissement). D'après Elie Nkamgheu président du Club Efficience ( qui est un club essentiellement composé de diaspora et autres intéressés) et initiateur du Gotha Noir de France, 91,3% des gens peuvent mettre entre 2100 et 3600 euros/an9. Partant de ce constat le Club Efficience travaille sur un projet de fond d'investissement, nommé Efficience Africa Fund, afin de permettre à la diaspora d'investir dans les PME africaines. Avec pour objectif d'atteindre 50 millions d'euros/an à raison de 100 000 souscripteurs qui investiraient en moyenne 50 euros/mois sur une durée de 10 mois.

Il faut nuancer le fait qu'il existe deux types de diaspora, une qualifiée et l'autre moins. Paradoxalement c'est cette dernière qui envoient le plus d'argent pour subvenir aux besoins physiologiques ( santé, nourritures ) de la famille restée aux pays d'origine. La diaspora qualifiée a tendance à investir sur le continent, en créant des starts ups, en investissant dans des commerces des PMEs, ou bien des immeubles, etc... On observe ici un schéma de lutte des classes, à savoir que les plus aisées investissent leurs capitaux en vue de le faire fructifier, tandis que les moins aisées se contentent d'apporter un soutien financier à la famille restée au continent, pour les dépenses quotidiennes. Il apparaît alors que le paramètre identitaire, étant l'axe d'analyse central de cette recherche du moins concernant le lien social transnational, ne s'avère néanmoins pas suffisant quant à l'observation de la finalité des pratiques transnationales. Dans la mesure où on pressent qu'hormis le rapport à la terre d'origine, une conscience de classe paraît se manifester. Si bien que l'ensemble des transfert de fond ( des migrants et/ou de la diaspora) envoyés des pays du Nord vers les pays du Sud sont effectués en grande majorité par des individus peu qualifiés. Les individus aisés cherchent une opportunité de rendement, investissent en milieu rural comme en milieu urbain même si ce dernier leur apparaît plus attractifs10 ( cependant il n'est pas rare de voir de modestes plantations financé par les descendant de migrants/ diaspora11). On constate que ce sont avant tout les classes les moins aisées qui soutiennent la famille restés au pays, comme une forme de devoir morale. Les couches les plus aisées aident aussi leurs proches, mais certains individus issues de la diaspora rechignent parfois à le faire, ils sont cependant vite rattraper par la pression familiale qui les incitent à remplir leurs obligations morales, au risque d'apporter honte et déshonneur sur le clan12. En définitive on peut déduire que ces deux couches on conscience qu'ils ont une sorte de dette morale envers la communauté resté aux pays. Somme toute nous pouvons raisonner en terme de conscience de classe puisqu'il apparaît que ce sont les couches sociales modestes situées en France qui subviennent aux besoins d'une autre couche sociale défavorisée située au Cameroun ( d'ouvrier à ouvrier, de modeste à pauvre). Tandis que les couches sociales favorisées situées en France aident à leurs tour par contre aux vues de leurs moyens financiers plus conséquent sont plus enclins à chercher une opportunité de faire fructifier leurs capitaux. Brièvement la couche sociale favorisée ( diaspora, descendants de migrants) des pays du nord représenterait donc une société bourgeoise qui cherche à exploiter les prolétaires des pays du sud. Il s'avère alors que l'allusion à la lutte des classes n'est pas fortuite bien que le schéma industrielle n'est pas en vigueur ici, qu'importe le mécanisme reste le même à savoir celui de la plus value.

 

Suivi de près par cette conscience de classe prolétaire s'entraidant à un niveau transnational, qui en majorité n'a pas l'impression d'en constituer une à proprement parler ( une classe sociale « en soi »). Pour autant cette nouvelle classe sociale qualifié d'exilés ( diaspora, migrants et leurs descendants) a été susceptible de siéger à l'Union Africaine en tant que sixième région du continent13. En raison de quoi elle essaye de se constituer en entité pour défendre ses intérêts commun, ses revendications politiques ( une classe sociale « pour soi »).

 

 

« Comment nous faire taire, nous qui parlons sans paroles, rien qu'en existant, de ce que tous voudraient ignorer ? Nous sommes la révélation permanente, insupportable, d'une condition trouble14. »



L'engagement transnational des descendants de migrants



La nationalité et les questions identitaires qu'elle incombe ont connu une certaine redondance dans le débat public en France ces dernières années, notamment à travers la notion d'intégration et les politiques assimilationnistes.Parallèlement à cela, le communautarisme est perçu comme un ensemble de « micro-nationalités » qui sont susceptibles de mettre à mal l'unité nationale. Il en va de même pour les descendants de migrants qui semblent être marginalisés, discriminés. Leur engagement transnational revêt alors deux dimensions (Lardeux, 2016). La première est objective et macrosociale : il s'agit d'un « transnationalisme dans l'action » . A travers des événements menant à des situations critiques des pays d'origine, le descendant de migrant construit sa prise de position, son soutien et son engagement envers le pays d'origine et à partir du pays d'accueil. La seconde est subjective et microsociale : il s'agit d'un « transnationalisme en réaction ». Le pays d'origine est alors perçu comme une forme d'easy way out, qui permet d'échapper à une situation du pays d'accueil qui paraît figée. On aurait tendance à penser que le déracinement des descendants de migrants aurait pour conséquence une faible mobilisation transnationale. Or, l'enquête « Trajectoires et Origines » de l'Ined- Insee (TEO, 2010) nous informe que 67% des immigrés sont intéressés par la vie politique dans leur pays d'origine, comme c'est le cas pour 50% de leurs descendants. Néanmoins, ils se représentent différemment leurs actions par rapport à leurs aînés. Pour les jeunes générations, les discriminations subies au quartier et celles engendrées à l'international semblent être imbriquées. La relation envers le quartier et celle qui est tissée envers l'international sont donc à appréhender sous une forme commune. Elles sont liées par la lutte sociale bien entendu, mais aussi par une sorte de poly-appartenance dans laquelle interagissent le local, le global, puis le « glocal ». Ici, le local n'est pas cantonné à un enracinement lié à un espace. Il relève d'un sentiment d'appartenance à un territoire, qu'importe la distance (Appadurai, 2015), car le « glocal », mot-valise formé à partie de « global » et « local », désigne ce sentiment d'appartenance à un espace sans frontière réelle.



Cette poly-appartenance symbolise une forme de cosmopolitisme post-moderne que les descendants de migrants semblent intégrer de façon revendicative par le biais de leur engagement transnational. Le transnationalisme se voit façonné par un communautarisme sans frontière, non sans rappeler une certaine mouvance altermondialiste qui tendrait à ériger une communauté internationale la nature des actions militantes des descendants (éducation populaire, sensibilisation à la solidarité internationale etc.) et la force de leurs réseaux. La communauté occupe un rôle prédominant à plusieurs niveaux, elle est à la fois le capital social, culturel et économique des individus.

 

 

 

1 La solidarité mécanique : Schème de pensée, valeurs commune à un groupe forgeant sa conscience collective, qui a pour effet à terme de maintenir le lien, la cohésion sociale de celui-ci. Cette forme de solidarité est intrinsèque aux sociétés traditionnelles ou la notion de groupe prime sur l'individu. Les tâches dans ce type de société y sont peut spécialisées.

2 La solidarité organique : Vision organiciste de la société les individus étant spécialisés, coopèrent de façon complémentaires tel les membres d'un seul et même corps social. C'est une approche fonctionnaliste qui à travers le fait d'oeuvrer pour une entité supérieur (la société la nation) favorise l'émancipation individuelle. L'individu est considéré via une spécialisation, dans le but d'assoir sa position dans la hiérarchie en particulier, et dans la société en général. Cette notion caractérise les sociétés modernes , ou la spécialisation des tâches sont instaurés au niveau de l'organisation social du travail, par rapport aux sociétés traditionnelles.

3 En s'appuyant sur le marché local, par exemple, élevage de poulets, maraichage, etc...

4 Coopérative donc inclusion du collectif, pas ou peu de spécialisation ; starts ups à caractère individualiste, nécessitant une spécialisation par exemple la maitrise de nouvelles technologies.

5 Socialisation première : Pendant l'enfance jusqu'à l'adolescence l'individu acquiert des valeurs et des normes auprès de son entourage (la famille).

6 Socialisation secondaire : De la fin de l'adolescence, jusqu'à l'age adulte selon les nouveaux milieux sociaux côtoyés ( études, amis vie professionnel etc), enrichissement personnels via de nouvelles valeurs de nouvelles règles de conduites ( vie en couple, responsabilités, etc).

7 Si l'individu parle la langue, est bien au fait des us et coutumes locales, de la la situation politique locale, des pratiques religieuses et/ou culturel, etc...

8 Balandier Georges, Civilisés dit-on, édition Presse Universitaire de France, 2003, p116.

9 Propos d' Elie Nkamgheu recueilli par Alain Fouka lors de l'émission «  Le débat africain : L'argent de la diaspora» du 10/1217 sur RFI .

10 Envoyer des voitures d'occasion pour les vendre, ou encore louer des voitures à des cousins qui font le taxi en ville, etc.

11 Ils envoient de l'argent pour défricher un terrain, acheter des outils des graines etc...

12 Non sans rappeler l'importance de l'ancrage culturel de l'individu selon que ces pratiques transnationales soient assimilées à une forme de solidarité mécanique et/ou organique. Il est important de rappeler qu'ici la culture est appréhendée comme des valeurs d'appartenances propre à un groupe social ( par exemple la culture bamiléké, la cuture bamoun, mais encore la culture ouvrière).

13 En 2006 L'U.A souhaitait ériger la diaspora africaine en sixième région du continent au coté de L'Afrique centrale, l'Afrique du Nord, l'Afrique orientale et l'Afrique de l'Ouest, malheureusement ce projet n'a pas eu de suites beaucoup de présidents africains voient en la diaspora un « nid d'opposants ».

14 Miano Léonora, Tels des astres éteints, Paris, Plon, 2008, p 16.

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